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Full text of "Oeuvres du Marquis de Sade"

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LES    MAITRES    DE    L'AMOUR 


L'Œuvre 


du 


Marquis  de  Sade 


Zoloé.  —  Justine.  —  Juliette 

La  Philosophie  dans  le  boudoir.  —  Les  Crimes 

de  l'Amour.  —  Aline  et  Valcour 


!  i 

Pages  choisies 

Comprenant  des  morceaux  inédits 

et   des   lettres   publiées   pour   la   première  fois,    tirées   des  Archives 

de  la   Comédie- Française 


INTRODUCTION,   ESSAI   ÊIBI^IOGRAPHIQUE  ET  NOTES 

PAR 

GUILLAUME   APOLLINAIRE 


Ouvrage    orné    de    huit    illustrations    hors    texte 

—  \ 


PARIS 
COLLECTION  DES  CLASSIQUES  GALANTS 


MCMIX 


3//4^V<d:?.?3^<^/'^ 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

Universityof  Ottawa 


http://www.archive.org/details/oeuvresdumarquisOOsade 


L'ŒUVRE  DU  MARQUIS  DE  SADE 


Il  a  été  tiré  de  cet  ouvrage  — 

10  exemplaires  sur  Japon  Impérial 

(1  à  10)   

25  exemplaires  sur  papier  d'Arches 

(11  à  35)   


Droits  de  reproduction  réservés 
pour  tous  pays,  y  compris  la 
Suède,  la  Noivchc  ei  le  Dancniaik 


PL.  I 


vii,r  ti/i  /nm-pûto'  ftoair? 


i  RU.NTISPICE    DE    «   JUSTINE  » 


INTRODUCTION 


Biographie  du    marquis  de    Sade.  -    Le  marquis  de   Sade   a-t-il   été 
cause  de  la  prise  de  la  Bastille?  -  Idées  politiques  du  marquis  de 
Sade   -  "  est  opposé  à  la  peine  de  mort.  -  Portrait  physique  du 
marquis   de  Sade    -   Son   portrait  moral.  -  Lettre  de  Mirabeau  a 
Tage^nt  Boucher  et  à  M.  Le  Noir.  -  La  prétendue  folie  du  marquis 
de  Sade    -   Son   testament.  -  Vers  du   marquis  de  Sade.  -  Upi 
nîons  d;  docteur   Eugen   Duehren,  de    M.   Anatole  France  et  vers 
d'Emile  Chevé  sur    le  marquis  de  Sade.  -  I^térêt^^^PJ^^^  °^^°^ 
ses  ouvrages  pour  l'histoire  de  la  civilisation.  -   Idées  sociales  du 
marquis   de    Sade.  -    Fragment   inédit  d'un    de   ses  montes    -   Le 
marquis  de  Sade  précurseur.  -  Ses  idées  sur  la  femme.  -  Analyse 
de  Justine.   -  Découverte   du    manuscrit   original    de  JusUne.  - 
Analyse  de  Julielle.  -  Le  marquis  de  Sade  et  la  science  médicale. 
_  Analyse  des  120  journées  de  Soclome.-  Les  journées  de  Flor- 
belle.  -  Le  Porlefeuille  d'un  homme  de  lellres.  -  Notes  inédites 
concernant   les  idées  pénales  et  les   idées  dramatiques  du  marquis 
de  Sade!  -  Son    théâtre.  -    Lettre  à  M.  Girard.  -  Note  inédite 
concernant  La  Ruse  d'Amour.  -  Lettres  i^éd^^es    du   marquis  de 
Sade  à  la  Comédie-Française.  -    Oxliern.  -  Le  Théâtre  Molière. 
_   Extrait    du    Moniteur    concernant    la    seconde     représentation 
à'Oxtiern.  -  Lettre  du   marquis  de  Sade  concernant  la  représen- 
tation d'une  de  ses  pièces  à  Versailles  et  à  Chartres.  -  Lettre  du 
marquis  de  Sade  concernant  Jeanne  Laisné  ou  le  Siège  de  Beau- 
uais.-Le  marquis  de  Sade  comédien.  -  Le  marquis  de  Sade  et 
les    représentations    de    Charenton.    -    Dramaturgie    sadique.    - 
Conclusion. 

N'ayant  pas  l'intention  de  donner  ici  une  biographie  détaillée 
du  marquis  de  Sade,  je  renvoie  les  lecteurs  aux  ouvrages  qm 
peuvent  faire  autorité  :  ceux  de  M.  Paul  Ginisty  (1),  du  docteur 
Eugen  Duehren  (2),  du  docteur  Cabanes  (3),  du  docteur  Jaco- 

(1)  Paul  Ginisty.  La  Marquise  de  Sade,  Paris,  Charpentier  (1901). 

(2)  D'  Eugen  Duehren.  Der  Marquis  de  Sade  und  seine  Zeil,  Berlin. 
Trad.  par  Octave  Uzanne,  Le  Marquis  de  Sade  et  son  temps,  Fans 
(Michalon,  1901).  Neue  Forschungen  ûber  den  Marquis  de  Sade  und 
seine  Zeil.  Berlin,  Max  Harrwitz. 

(3)  D'  Cabanes.  La  prétendue  folie  du  Marquis  de  Sade,  dans  Le 
Cabinet  secret  de  l'Histoire,  4*  série. 

1 


L  ŒUVRE    DU    MARQUIS    DE    SADE 


bus  X  (1),  de  M.  Henri  d'Alméras  (2),  etc.  La  biographie  com- 
plète du  marquis  de  Sade  n'a  pas  encore  été  écrite.  Le  temps, 
sans  doute,  n'est  pas  éloigné  où,  tous  les  matériaux  ayant  été 
rassemblés,  il  sera  possible  d'éclaircir  les  points  encore  mys- 
térieux de  l'existence  d'un  homme  considérable  sur  lequel  ont 
couru  et  courent  encore  un  très  grand  nombre  de  légendes. 

Les  travaux  entrepris  ces  dernières  années  en  France  et  en 
Allemagne  ont  dissipé  bien  des  erreurs.  Il  y  en  a  encore  beau- 
coup qu'il  faudra  redresser. 

Donatien-Alphonse-François,  marquis  et,  plus  tard,  comte  de 
Sade,  naquit  à  Paris,  le  2  juin  1740.  Sa  famille  était  une  des 
plus  anciennes  de  la  Provence,  et  ses  armoiries  portaient  «  de 
gueules  à  une  étoile  d'or  chargée  d'une  aigle  de  sable  becquée 
et  couronnée  de  gueules  ».  Il  comptait  au  nombre  de  ses  an 
cêtres  Hugues  III,  qui  épousa  Laure  de  Noves,  que  Pétrarque 
a  rendue  immortelle. 

Le  marquis  de  Sade  (nous  continuerons  à  lui  donner  ce  titre, 
que  l'histoire  lui  a  conservé)  professa  toujours  pour  le  grand 
poète  une  admiration  que  les  biographes  n'ont  pas  encore 
signalée.  Le  marquis  de  Sade  était  sensible  à  la  poésie,  et  l'on 
trouvera  dans  Les  Crimes  de  l'Amour  des  témoignages  de 
son  goût  pour  le  lyrisme  de  Pétrarque.  A  dix  ans,  le  marquis 
de  Sade  fut  mis  au  collège  Louis-le-Grand.  A  quatorze  ans,  il 
entra  dans  les  chevau-légers,  d'où  il  passa,  comme  sous-lieute- 
nant, au  régiment  du  roi.  11  devint  ensuite  lieutenant  de  cara- 
biniers et  gagna  sur  les  champs  de  bataille,  en  Allemagne, 
pendant  la  guerre  de  Sept  Ans,  le  grade  de  capitaine.  D'après 
Dulaure  (Liste  des  ci-devant  nobles,  Paris,  1790),  le  marquis 
de  Sade  aurait  été  à  cette  époque  jusqu'à  Constantinople.  Ré- 
formé, il  revint  à  Paris  et  se  maria  le  17  mai  1763.  L'année 
suivante,  il  eut  son  premier  enfant,  un  fils,  Louis-Marie  de 
Sade,  qui,  en  1783,  était  lieutenant  au  régiment  de  Soubise  ;  il 
émigra  en  1791,  se  fit  graveur  à  son  retour  en  France,  publia, 
en  1805,  une  Histoire  de  la  Nation  française,  qui  a  des  mérites 
et  dans  laquelle  il  manifeste  une  connaissance  assez  profonde 


(1)  Le  marquis  de  Sade  et  son  œuvre  devant  la  science  médicale 
et  la  liliéralure  moderne,  par  le  docteur  Jacobus  X.  Paris,  Charles 
Carrington,  1901. 

(2)  Henri  d'Alméras.  Le  Marquis  de  Sade,  l'homme  et  l'écrivain. 
Paris,  Albia  Michel  (s.  d.). 


INTRODUCTION 


et  assez  nouvelle  de  l'époque  celtique,  puis,  ayant  repris  du 
service,  il  fut  à  Friedland  et  mourut  assassiné  en  Espagne,  le 
9  juin  1809,  par  des  guérilleros. 

Le  marquis  de  Sade  avait  épousé,  contre  son  gré.  M"'  de 
Montreuil.  Il  eût  préféré  se  marier  avec  la  sœur  cadette  de 
celle-ci.  Celle  qu'il  aimait  ayant  été  mise  dans  un  couvent,  il 
éprouva  un  grand  dépit,  un  grand  chagrin,  et  se  livra  à  la 
débauche.  Le  marquis  de  Sade  a  donné  beaucoup  de  détails 
autobiographiques  sur  son  enfance  et  sa  jeunesse  dans  Aline 
el  Valcour,  où  il  s'est  peint  sous  le  nom  de  Valcour.  On  trou- 
verait peut-être  dans  JuUeile  des  détails  sur  son  séjour  en 
Allemagne.  Quatre  mois  après  son  mariage,  il  était  empri- 
sonné à  Vincennes.  En  1768  éclata  le  scandale  de  la  veuve  Rose 
Keller.  Le  marquis  de  Sade,  semble-t-il,  était  moins  coupable 
qu'on  ne  le  prétendit.  Cette  affaire  n'est  pas  encore  éclaircie. 
A  ce  propos,  Charles  Desmaze  (Le  Châîelel  de  Paris,  Didier 
et  C'%  1863,  p.  327)  indique  : 

«  Dans  les  papiers  des  commissaires  du  Chàtelet  se  trouve  le 
procès-verbal,  dressé  par  l'un  d'eux,  de  l'information  faite 
contre  le  marquis  de  Sade,  prévenu  d'avoir,  à  Arcueil,  déchi- 
queté à  coups  de  canif  une  femme  qu'il  avait  fait  mettre  nue  et 
attacher  à  un  arbre  et  d'avoir  versé  sur  les  plaies  saignantes 
de  la  cire  à  cacheter  brûlante.  » 

Et  le  docteur  Cabanes,  qui  a  signalé  ce  passage  du  livre  de 
Charles  Desmaze  dans  la  Chronique  médicale  (15  décembre 
1902),  ajoute  : 

M  C'est  un  dossier  qu'il  serait  utile  de  retrouver  et  de  publier 
pour  éclaircir  le  procès  toujours  pendant  du  divin  marquis.  » 

Quoi  qu'il  en  soit,  dès  1764,  dans  un  de  ses  rapports,  l'ins- 
pecteur de  police  Marais  disait  :  «  J'ai  très  fort  recommandé  à 
la  Brissaut,  sans  m'expliquer  davantage,  de  ne  pas  lui  fournir 
de  filles  pour  aller  avec  lui  en  petites  maisons.  » 

Marais  écrivait  encore,  dans  son  rapport  du  16  octobre  1767: 
«  On  ne  tardera  pas  à  entendre  encore  parler  des  horreurs  de 
M.  le  comte  de  Sade.  Il  fait  l'impossible  pour  déterminer  la 
demoiselle  Rivière,  de  l'Opéra,  à  vivre  avec  lui  et  lui  a  offert 
vingt-cinq  louis  par  mois,  à  condition  que  les  jours  où  elle  ne 
serait  pas  au  spectacle,  elle  irait  les  passer  avec  lui  à  sa  petite 
maison  d'Arcueil.  (>ette  demoiselle-là  refuse.  » 

Sa  petite  maison  d'Arcueil,  VAumonerie,  aurait  abriié) 
d'après  la  rumeur  publique,  des  orgies  dont  la  mise  en  scène. 


L  ŒUVRE    DU    MARQUIS    DE    SADE 


sans  doute,  devait  être  effrayante,  sans  qu'il  s'y  commît,  je 
crois,  de  véritables  cruautés.  L'affaire  Rose  Keller  entraîna  le 
second  emprisonnement  du  marquis  de  Sade.  11  fut  enfermé  au 
château  de  Saumur,  puis  à  la  prison  de  Pierre-Encise,  à  Lyon. 
Au  bout  de  six  semaines,  il  fut  remis  en  liberté.  En  juin  1772 
a  lieu  l'affaire  de  Marseille  ;  elle  avait  moins  de  gravité  encore 
que  l'affaire  de  la  veuve  Keller.  Cependant  le  Parlement  d'Aix 
condamna  le  marquis,  par  contumace,  à  la  peine  de  mort.  Ce 
jugement  fut  cassé  en  1778.  A  la  veille  de  sa  seconde  condam- 
nation, le  marquis  s'enfuit  en  Italie  en  enlevant  la  sœur  de  sa 
femme. 

Après  avoir  parcouru  quelques  grandes  villes,  il  voulut  se 
rapprocher  de  la  France  et  vint  à  Chambérj',  où  il  fut  arrêté 
par  la  police  sarde  et  incarcéré  au  château  de  Miolans,  le  8  dé- 
cembre 1772.  Grâce  à  sa  jeune  femme,  il  parvint  à  s'échapper 
dans  la  nuit  du  1"  au  2  mai  1773.  Après  un  court  séjour  en 
Italie,  il  rentra  en  France  et  reprit,  au  château  de  la  Coste,  sa 
vie  de  débauches.  Il  venait  assez  souvent  à  Paris,  où  il  fut 
arrêté  le  14  janvier  1777  et  conduit  au  donjon  de  Vincennes  et, 
de  là,  transféré  à  Aix,  où  un  arrêt  du  30  juin  1778  cassa  la 
sentence  de  1772.  Un  nouvel  arrêt  le  condamna,  pour  les  faits 
de  débauche  ouirée,  à  ne  pas  aller  à  Marseille  pendant  trois 
années  et  à  50  livres  d'amende  au  profit  de  l'œuvre  des  prison- 
niers. On  ne  lui  rendit  pas  la  liberté. 

Pendant  qu'on  le  menait  d'Aix  à  Vincennes,  il  s'échappa 
encore  grâce  à  sa  femme  et  fut  arrêté  quelques  mois  après  au 
château  de  la  Coste.  En  avril  1779,  il  fut  enfermé  de  nouveau  à 
Vincennes,  où  il  eut  un  amour  platonique  avec  M""  de  Roussel, 
une  amie  de  sa  femme,  et  d'où  il  ne  devait  plus  sortir  que  pour 
entrer  à  la  Bastille,  le  29  février  1784.  Il  y  écrivit  la  plupart  de 
ses  ouvrages.  En  1789,  ayant  connu  la  Révolution  qui  se  pré- 
parait, le  marquis  de  Sade  commença  à  s'agiter  ;  il  eut  des 
démêlés  avec  M.  de  Launay,  gouverneur  de  la  Bastille.  Le 
2  juillet,  il  eut  l'idée  de  se  servir,  en  guise  de  porte-voix,  d'un 
long  tuyau  de  fer-blanc,  terminé  à  une  de  ses  extrémités  par 
un  entonnoir,  et  qu'on  lui  avait  donné  pour  vider  ses  eaux 
dans  le  fossé  par  sa  fenêtre  qui  donnait  sur  la  rue  Saint-An- 
toine ;  il  cria  à  diverses  reprises  qu'  «  on  égorgeait  les  prison- 
niers de  la  Bastille  et  qu'il  fallait  venir  les  délivrer  (1)  ».  A 

(1)  Voir  :   llcpcrloire  ou  Journalier  du  chàleau    de  la  Bastille  à 


INTRODUCTION 


cette  époque,  il  n'y  avait  que  fort  peu  de  prisonniers  à  la  Bas- 
tille, et  il  est  assez  difficile  de  démêler  les  raisons  qui,  excitant 
la  fureur  du  peuple,  le  poussèrent  justement  contre  une  prison 
presque  déserte.  Il  n'est  pas  impossible  que  ce  soient  les  appels 
du  marquis  de  Sade,  les  papiers  qu'il  jetait  par  sa  fenêtre,  et 
dans  lesquels  il  donnait  des  détails  sur  les  tortures  auxquelles 
on  aurait  soumis  les  prisonniers  dans  le  château,  qui,  exerçant 
quelque  influence  sur  les  esprits  déjà  excités,  aient  déterminé 
l'effervescence  populaire  et  provoqué  finalement  la  prise  de  la 
vieille  forteresse. 

Le  marquis  de  Sade  n'était  plus  à  la  Bastille.  M.  de  Launay, 
ayant  conçu  des  craintes  assez  sérieuses  (et  cela  n'irait  pas 
contre  l'hypothèse  le  marquis  de  Sade  cause  du  14  juillet), 
avait  demandé  qu'on  le  débarrassât  de  son  prisonnier,  et,  sur 
un  ordre  royal  daté  du  3  juillet,  le  marquis  de  Sade  avait  été 
transféré,  le  4  juillet,  à  une  heure  du  matin,  à  l'hospice  des 
fous  de  Charenton.  Un  décret  de  l'Assemblée  constituante  sur 
les  lettres  de  cachet  rendit  au  marquis  sa  liberté.  II  sortit  de 
la  maison  de  Charenton  le  23  mars  1790. 

Sa  femme,  qui  s'était  retirée  au  couvent  de  Saint-Aure,  ne 
voulut  plus  le  revoir  et  obtint,  le  9  juin  de  la  même  année, 
une  sentence  du  Châtelet  prononçant  entre  elle  et  lui  la  sépa- 
ration de  corps  el  d'habilalion.  Cette  malheureuse  femme 
s'adonna  à  la  piété  et  mourut,  dans  son  château  d'Echauffour, 
le  7  juillet  1810. 

En  liberté,  le  marquis  de  Sade  mena  une  vie  régulière, 
vivant  de  sa  plume.  Il  publia  ses  ouvrages,  fit  jouer  des  pièces 
à  Paris,  à  Versailles  et  peut-être  à  Chartres.  Il  éprouva  de 
sérieuses  difficultés  pécuniaires,  sollicitant  en  vain  une  place, 
quelle  qu'elle  fût  :  «  Propre  aux  négociations,  dans  lesquelles 
son  père  a  passé  vingt  ans,  connaissant  une  partie  de  l'Europe, 
pouvant  être  utile  à  la  composition  ou  à  la  rédaction  de  quelque 
ouvrage  que  ce  puisse  être,  à  la  tenue,  à  la  régie  d'une  biblio- 
thèque, d'un  cabinet  ou  d'un  muséum,  Sade,  en  un  mot,  qui 
n'est  pas  sans  talent,  implore  votre  justice  et  votre  bienfai- 
sance ;  il  vous  supplie  de  le  placer.  »  (Leilre  au  convenlionnel 
Bernard  (de  Sainl-Affrique),  8  ventôse  an  III  (27  février  1795.) 

commencer  le  mercredi  15  mai  1782,  publié  en  partie  par  Alfred 
Bégis  (Nouvelle  licvue,  nov.  et  déc.  18S2).  —  La  liaslille  dévoilée, 
par  Manuel.  —  Le  Marquis  de  Sade,  par  Henri  d'Alméras. 


L  ŒUVRE    DU    MARQUIS    DE    SADE 


Il  allait  assidûment  aux  séances  de  la  Société  populaire  de  sa 
section,  la  section  des  Piques.  11  en  fut  souvent  le  porte-parole. 
Le  marquis  de  Sade  était  un  vrai  républicain,  admirateur  de 
Marat,  mais  ennemi  de  la  peine  de  mort  et  ayant  en  politique 
des  idées  qui  lui  appartenaient.  11  a  exposé  ses  théories  dans 
plusieurs  de  ses  ouvrages.  Dans  son  Idée  sur  le  mode  de  la 
sanction  des  lois,  il  indique  comment  il  entend  que  la  loi, 
proposée  par  les  députés,  soit  votée  par  le  peuple,  parce  qu'il 
faut  admettre  «  à  la  sanction  des  lois  cette  partie  du  peuple  la 
plus  maltraitée  du  sort,  et  puisque  c'est  elle  que  la  loi  frappe 
le  plus  souvent,  c'est  donc  à  elle  à  choisir  la  loi  dont  elle  con- 
sent à  être  frappée  ».  Sa  conduite  sous  la  Terreur  fut  humaine 
et  bienfaisante  ;  suspect,  sans  doute  à  cause  de  ses  déclamations 
contre  la  peine  de  mort,  il  fut  arrêté  le  6  décembre  1793,  mais 
remis  en  liberté,  grâce  au  député  Rovère,  en  octobre  1794. 

Pendant  le  Directoire,  le  marquis  cessa  de  s'occuper  de  poli- 
tique. Il  recevait  beaucoup  de  monde  chez  lui,  rue  du  Pot-de- 
Fer-Saint-Sulpice,  où  il  s'était  transporté.  Une  femme  pâle, 
mélancolique  et  distinguée  remplissait  l'office  de  maîtresse  de 
maison.  Le  marquis  l'appelait  parfois  sa  Justine,  et  on  la  disait 
fille  d'un  émigré.  M.  d'Alméras  pense  que  cette  femme  était  la 
Conslance  à  laquelle  Justine  avait  été  dédiée.  Quoi  qu'il  en 
soit,  les  renseignements  sur  cette  amie  font  complètement 
défaut. 

Au  mois  de  juillet  1800,  le  marquis  fit  paraître  Zoloé  el  ses 
deux  acolytes,  roman  à  clef  qui  provoqua  un  énorme  scan- 
dale. On  y  reconnaissait  le  Premier  Consul  (d'Orsec,  ana- 
gramme de  Corse),  Joséphine  {Zoloé),  M""  Tallien  (Laureda), 
M"*  Visconti  {Volsange),  Barras  {Sabar),  Tallien  (Fessinot), 
etc..  Le  marquis  avait  été  obligé  de  l'éditer  lui-même.  Son 
arrestation  fut  décidée  le  5  mars  1801  ;  il  fut  arrêté  chez  son 
éditeur,  Bertrandet,  à  qui  il  devait  remettre  un  manuscrit 
remanié  de  Juliette  qui  servit  de  prétexte  à  cette  arrestation. 
Il  fut  enfermé  à  Sainte-Pélagie,  de  là  transféré  à  l'hôpital  de 
Bicêtre,  comme  fou,  et  enfin  enfermé  à  l'hospice  de  Charenton 
le  27  avril  1803.  Il  y  mourut,  à  l'âge  de  soixante-quinze  ans,  le 
2  décembre  1814,  ayant  passé  vingt-sept  années,  dont  quatorze 
de  son  âge  mûr,  dans  onze  prisons  différentes. 


INTRODUCTION 


Il  n'a  pas  encore  été  donné  de  portrait  authentique  du  mar- 
quis de  Sade.  On  a  publié  un  médaillon  fantaisiste,  provenant 
de  la  collection  de  M.  de  La  Porte,  en  tête  du  Marquis  de 
Sade,  par  Jules  Janin.  —  La  Vérité  sur  les  deux  procès  cri- 
minels du  Marquis  de  Sade,  par  le  bibliophile  Jacob,  le  loul 
précédé  de  la  Bibliographie  des  Œuvres  du  Marquis  de  Sade, 
Paris,  chez  les  marchands  de  nouveautés,  1833  (fausse  date, 
la  brochure  a  été  publiée  plus  tard),  in-12  carré  de  viii  et 
62  pages. 

«  Un  autre  portrait,  dit  M.  Octave  Uzanne  (introduction  à 
Vidée  des  Romans),  dans  un  entourage  de  démons,  nous  pré- 
sente Sade  avec  un  visage  jeune;  cette  gravure  ridicule  accuse 
la  provenance  de  la  collection  de  M.  H.  de  Paris.  Ce  portrait 
est  aussi  faux  que  les  autres  (1).  » 

Il  existe  un  autre  portrait,  faux  naturellement.  Il  a  été  fait 
sous  la  Restauration  au  moyen  du  médaillon  de  M.  de  La 
Porte,  à  quoi  l'on  a  ajouté  des  faunes,  un  bonnet  de  folie,  un 
martinet  et,  au  bas,  le  marquis  dans  sa  prison. 

On  a  dit  que,  dans  son  enfance,  son  visage  était  si  charmant 
que  les  dames  s'arrêtaient  pour  le  regarder.  Il  avait  une  figure 
ronde,  des  yeux  bleus,  des  cheveux  blonds  et  frisés.  Ses  mou- 
vements étaient  parfaitement  gracieux,  et  sa  voix  harmonieuse 
avait  des  accents  qui  touchaient  le  cœur  des  femmes. 

Des  auteurs  ont  avancé  qu'il  avait  un  extérieur  efféminé  et 
que  depuis  son  enfance  il  avait  été  inverti  passif.  Je  ne  pense 
pas  que  l'on  ait  des  preuves  de  cette  assertion. 

Charles  Nodier,  dans  ses  Souvenirs,  Episodes  et  Portraits 
de  la  liévolulion  et  de  l'Empire,  2  tomes,  Paris,  Alphonse 
Levavasseur,  éditeur,  Palais-Royal,  1831  (T.  II,  Les  prisons 
sous  le  Consulat,  V  partie.  Le  dépôt  de  la  préfecture  et  le 
Temple),  raconte  qu'il  le  vit  en  1803.  (En  réalité,  cela  se  passa 
en  1802,  ainsi  que  l'a  fait  remarquer  M.  d'Alméras.)  Il  coucha 
dans  la  même  salle  que  lui,  où  ils  étaient  quatre  prisonniers. 

«  Un  de  ces  messieurs  se  leva  de  très  bonne  heure,  parce 
qu'il  allait  être  transféré  et  qu'il  en  était  prévenu.  Je  ne  remar- 

(1)  Il  a  paru  comme  frontispice  à  une  édition  de  la  Correspondance 
de  J/""  Gourclan. 


L  ŒUVRE    DU    MARQUIS    DE    SADE 


quai  d'abord  en  lui  qu'une  obésité  énorme  qui  gênait  assez  ses 
mouvements  pour  l'empêcher  de  déployer  un  reste  de  grâce  et 
d'élégance  dont  on  retrouvait  des  traces  dans  l'ensemble  de 
ses  manières.  Ses  yeux  fatigués  conservaient  cependant  je  ne 
sais  quoi  de  brillant  et  de  fin  qui  s'y  ranimait  de  temps  à 
autre  comme  une  étincelle  expirante  sur  un  charbon  éteint. 
Ce  n'était  pas  un  conspirateur,  et  personne  ne  pouvait  l'accuser 
d'avoir  pris  part  aux  affaires  politiques.  Comme  ses  attaques 
ne  s'étaient  jamais  adressées  qu'à  deux  puissances  sociales 
d'une  assez  grande  importance,  mais  dont  la  stabilité  entrait 
pour  fort  peu  de  chose  dans  les  instructions  secrètes  de  la 
police,  c'est-à-dire  la  religion  et  la  morale,  l'autorité  venait  de 
lui  faire  une  grande  part  d'indulgence.  Il  était  envoyé  au  bord 
des  belles  eaux  de  Charenton,  relégué  sous  de  riches  ombrages, 
et  il  s'évada  quand  il  voulut.  Nous  apprîmes  quelques  mois 
plus  tard,  en  prison,  que  M.  de  Sade  s'était  sauvé. 

«  Je  n'ai  point  d'idée  nette  de  ce  qu'il  a  écrit,  j'ai  aperçu  ces 
livres-là  ;  je  les  ai  retournés  plutôt  que  feuilletés,  pour  voir  de 
droite  à  gauche  si  le  crime  filtrait  partout.  J'ai  conservé  de  ces 
monstrueuses  turpitudes  une  impression  vague  d'étonnement 
et  d'horreur  ;  mais  il  y  a  une  grande  question  de  droit  poli- 
tique à  placer  à  côté  de  ce  grand  intérêt  de  la  société,  si  cruel- 
lement outragée  dans  un  ouvrage  dont  le  titre  même  est  devenu 
obscène.  Ce  de  Sade  est  le  prototj'pe  des  victimes  ex/ra-judi- 
ciaires  de  la  haute  justice  du  Consulat  et  de  l'Empire.  On  ne 
sut  comment  soumettre  aux  tribunaux,  à  leurs  formes  publi- 
ques et  à  leurs  débats  spectaculeux  un  délit  qui  offensait  telle- 
ment la  pudeur  morale  de  la  société  tout  entière  qu'on  pouvait 
à  peine  le  caractériser  sans  danger,  et  il  est  vrai  de  dire  que 
les  matériaux  de  cette  hideuse  procédure  étaient  plus  repous- 
sants à  explorer  que  le  haillon  sanglant  et  le  lambeau  de  chair 
meurtrie  qui  décèlent  un  assassinat.  Ce  fut  un  corps  non  judi- 
ciaire, le  Conseil  d'Etat,  je  crois,  qui  prononça  contre  l'accusé 
la  détention  perpétuelle,  et  l'arbitraire  ne  manqua  pas  l'occa- 
sion de  se  fonder,  comme  on  dirait  aujourd'hui,  sur  ce  précé- 
dent arbitraire... 

«  ...  J'ai  dit  que  ce  prisonnier  ne  fit  que  passer  sous  mes 
yeux.  Je  me  souviens  seulement  qu'il  était  poli  jusqu'à  l'obsé- 
quiosité, affable  jusqu'à  l'onction,  et  qu'il  parlait  respectueu- 
sement de  tout  ce  que  l'on  respecte.  » 

Ange  Pitou  aurait  aussi  vu  le  marquis  vers  la  même  époque. 


INTRODUCTION 


Le  portrait  qu'il  en  trace  paraît  assez  véridique.  En  effet,  on 
sent  percer  chez  Pitou,  pour  le  marquis  de  Sade,  une  certaine 
sympathie  que  le  chanteur  royaliste  n'eût  pas  éprouvée  à  l'égard 
d'un  homme  qu'il  n'aurait  pas  connu,  que  tout  le  monde  déni- 
grait et  que,  pour  faire  comme  tout  le  monde,  Pitou  lui-même 
se  croit  obligé  de  présenter  comme  un  monstre  en  qui  il 
découvre,  toutefois,  des  Iraces  de  bienfaisance. 

Voici  le  récit  d'Ange  Pitou  (1)  : 

«  Dans  les  dix-huit  mois  que  j'ai  passés  à  Sainte-Pélagie,  en 
1802  et  1803,  attendant  mes  lettres  de  grâce,  j'étais  dans  le 
même  corridor  que  le  fameux  marquis  de  Sade,  auteur  du  plus 
exécrable  ouvrage  que  la  perversité  humaine  ait  jamais  inventé. 
Ce  misérable  était  si  entaché  de  la  lèpre  des  crimes  les  plus 
inconcevables  que  l'autorité  l'avait  ravalé  au-dessous  du  sup- 
plice et  même  au-dessous  de  la  brute  en  le  rangeant  au  nombre 
des  maniaques  :  la  justice,  ne  voulant  ni  salir  ses  archives  du 
nom  de  cet  être,  ni  que  le  bourreau,  en  le  frappant,  lui  fît 
obtenir  la  célébrité  dont  il  était  si  avide,  l'avait  relégué  dans 
un  coin  de  prison,  en  donnant  à  tout  détenu  la  permission  de 
la  débarrasser  de  ce  fardeau. 

«  L'ambition  de  la  célébrité  littéraire  fut  le  principe  de  la 
dépravation  de  cet  homme,  qui  n'était  pas  né  méchant.  Ne 
pouvant  élever  son  vol  au  niveau  de  celui  des  écrivains  moraux 
de  premier  ordre,  il  avait  résolu  d'entr'ouvrir  le  gouffre  de 
l'iniquité  et  de  s'y  précipiter  pour  reparaître  enveloppé  des 
ailes  du  génie  du  mal  et  de  s'immortaliser  en  étouffant  toute 
vertu  et  divinisant  publiquement  tous  les  vices.  Cependant,  on 
apercevait  encore  de  lui  des  traces  de  quelque  vertu,  telle  que 
la  bienfaisance.  Cet  homme  frémissait  à  l'idée  de  la  mort  et 
tombait  en  sj^ncope  en  voyant  ses  cheveux  blancs.  Parfois  il 
pleurait  en  s'écriant  dans  un  commencement  de  repentir  qui 
n'avait  pas  de  suite  :  «  Mais  pourquoi  suis-Je  aussi  a/freux, 
el  pourquoi  le  crime  esl-il  si  charmant  ?  Il  m'immortalise,  il 
faut  le  faire  régner  clans  le  monde.  » 

«  Cet  homme  avait  de  la  fortune  et  ne  manquait  de  rien  ;  il 
entrait  quelquefois  dans  ma  chambre,  et  il  me  trouvait  riant, 
chantant  et  toujours  de  bonne  humeur,  mangeant  sans  dégoût 

(1)  Anal  II  se  de  mes  malheurs  el  de  mes  perséciilions  depuis  vin^^l- 
si.v  ans,  par  L.-A.  Pitou,  auteur  du  Vot/a^i>e  à  Cayenne  et  de  l'L'rne 
des  Sluarls  el  des  Bourbons,  à  Paris,  ISlG  (p.  98). 


10  l'œuvre    du   marquis   de   SADE 

et  sans  chagrin  mon  morceau  de  pain  noir  ou  ma  soupe  de 
prison.  Son  visage  s'enflammait  de  colère.  «  Vous  êtes  donc 
heureux  ?  disait-il.  —  Oui,  monsieur.  —  Heureux  I  —  Oui, 
monsieur.  »  Puis  mettant  la  main  sur  mon  cœur  et  gambadant, 
je  lui  disais  :  «  Je  n'ai  rien  là  qui  me  pèse,  je  suis  un  milord, 
monsieur  le  marquis  ;  voyez,  j'ai  de  la  dentelle  à  ma  cravate, 
à  mon  mouchoir;  voilà  des  manchettes  de  point  qui  ne  m'ont 
point  coûté  fort  cher  et,  au  lieu  de  broderie,  je  vais  amener  la 
mode  de  festanger  ou  de  franger  les  habits.  —  Vous  êtes  fou, 
monsieur  Pitou.  —  Oui,  monsieur  le  marquis  ;  mais,  dans  la 
misère,  j'ai  la  paix  du  cœur.  »  Il  s'approchait  de  ma  table,  et  la 
conversation  continuait  :  «  Que  lisez-vous  là  ?  —  C'est  la 
Bible.  —  Ce  Tobie  est  un  bon  homme,  mais  ce  Job  fait  des 
contes.  —  Des  contes,  monsieur,  qui  seront  des  réalités  pour 
vous  et  pour  moi.  —  Quoi,  des  réalités,  monsieur,  vous  croyez 
à  ces  chimères  et  vous  pouvez  rire  ?  —  Nous  sommes  fous  l'un 
et  l'autre,  monsieur  le  marquis,  vous  d'avoir  peur  de  vos  chi- 
mères, moi  de  rire  en  croyant  à  mes  réalilés.  » 

«  Cet  homme  vient  de  mourir  à  Charenton...  Moi  je  suis 
libre...  » 

Il  est  aussi  fait  mention  du  marquis  de  Sade  dans  un  ou- 
vrage (1)  de  P.-F.-T.-J.  Giraud.  Cette  note  confirme  ce  que  l'on 
savait  déjà  de  la  ténacité,  de  la  volonté,  de  l'indomptable 
énergie  du  marquis  : 

«  De  Sade,  l'abominable  auteur  du  plus  horrible  des  romans, 
a  passé  plusieurs  années  à  Bicêtre,  à  Charenton  et  à  Sainte- 
Pélagie.  Il  soutenait  sans  cesse  qu'il  n'avait  point  composé 
l'infernale  y***,  mais  M.  de  G***,  jeune  auteur  qu'il  attaquait 
souvent,  le  lui  prouva  de  cette  manière  :  Vous  avouez  les 
Crimes  de  PAmour,  ouvrage  presque  moral  qui  porte  votre 
nom  ;  vous  ajoutez  à  ce  titre  :  «  Par  l'auteur  d^Aline  el  Val- 
cour  »  et,  dans  la  préface  de  cette  dernière  production,  pire 
encore  que  J***^  vous  vous  déclarez  l'auteur  de  cet  infâme 
ouvrage  ;  résignez-vous.  —  Considérée  sous  les  rapports  phy- 
siologiques, la  tête  de  ce  peintre  du  crime  peut  passer  pour 
une  des  plus  étranges  monstruosités  que  la  nature  ait  jamais 

(1)  Histoire  générale  des  prisons  sous  le  règne  de  Buonaparie, 
avec  des  Anecdoles  curieuses  el  inléressanles  sur  la  Conciergerie, 
Vincennes,  Bicêlre,  Sainle-Pélagie,  la  Force,  le  Châleau  de  Joux, 
etc.,  elc,  et  les  personnages  marquants  qui  y  ont  été  détenus,  par 
P,-F,-T.-J.  Giraud,  Paris,  1814,  in-8. 


INTRODUCTION  11 


produites.  On  assure  qu'il  a  fait  lui-même  les  essais  de  plu- 
sieurs dérèglements  qu'il  a  décrits  avec  une  épouvantable 
énergie.  Il  était  gros  d'horreurs,  et  son  odieuse  fécondité  lui 
imposait  le  besoin  d'en  enfanter  jusque  dans  les  prisons  où 
l'on  voulait  étouffer  son  infernal  génie.  Des  inspecteurs  de  la 
police  avaient  la  mission  de  visiter  fréquemment  les  lieux  qu'il 
habitait  et  d'enlever  tous  les  écrits  qu'ils  y  trouveraient  et  qu'il 
cachait  quelquefois  de  manière  à  rendre  les  recherches  très 
difficiles.  Le  sieur  V...t,  chargé  souvent  de  faire  ces  visites,  a 
dit  à  plusieurs  personnes  que,  malgré  les  glaces  de  l'âge,  il 
sortait  encore,  à  travers  les  feux  de  cette  imagination  vérita- 
blement volcanique,  des  productions  plus  abominables  encore 
que  celles  qui  ont  été  livrées  au  public. 

«  Il  est  possible  que  les  cartons  du  bureau  des  mœurs  de  la 
préfecture  de  police  servent  de  catacombes  à  ces  infâmes 
enfants  d'une  dépravation  qu'on  ne  saurait  qualifier  ;  mais  il 
est  aussi  à  désirer  qu'ils  rentrent  dans  le  néant  d'où  ils  n'au- 
raient jamais  dû  sortir.  » 

Le  docteur  Cabanes  (Chronique  médicale  du  15  décembre 
1902),  après  avoir  déploré  que  l'on  ne  connaisse  point  d'image 
réelle  du  marquis  de  Sade,  ajoute  :  «  Nous  croyons  savoir 
cependant  qu'il  en  existe  une,  une  délicieuse  miniature,  qui  se 
trouve  en  la  possession  d'un  érudit  collectionneur,  lequel, 
hâtons-nous  de  le  dire,  ne  s'en  dessaisirait  pas  facilement 
même  pour  une  reproduction,  »    ' 

Quant  à  Restif  de  la  Bretonne,  qui  connaissait  bien  les 
ouvrages  du  marquis  de  Sade,  imprimés  et  môme  manuscrits, 
et  s'en  préoccupait,  il  ne  l'a  jamais  rencontré.  «  C'est,  dit-il 
dans  Monsieur  Nicolas,  un  homme  à  longue  barbe  blanche 
qu'on  porta  en  triomphe  en  le  tirant  de  la  Bastille.  »  On 
sait  que  le  14  juillet  le  marquis  de  Sade  n'était  plus  à  la 
Bastille. 

Dès  sa  jeunesse,  il  se  livra  aux  lectures  les  plus  variées, 
lisant  toutes  sortes  de  livres,  mais  préférant  les  ouvrages  de 
philosophie,  d'histoire  et  surtout  les  récits  des  voyageurs  qui 
lui  donnaient  des  renseignements  sur  les  mœurs  des  peuples 
éloignés.  Lui-même  observait  beaucoup.  Il  était  hon  musicien, 
dansait  à  la  perfection,  montait  très  bien  à  cheval,  était  de 
première  force  à  l'escrime  et  s'occupa  même  de  sculpture.  Il 
aimait  beaucoup  la  peinture  et  passait  de  longues  heures  dans 
les  galeries    de  tableaux.   On  le  vit  souvent  dans  celles  du 


12  l'œuvre   du   marquis    de    SADE 

Louvre,  Ses  connaissances  étaient  étendues  sur  toutes  les 
matières.  Il  savait  l'italien,  le  provençal  (il  s'appelait  lui-même 
le  troubadour  provençal  et  composa  des  vers  provençaux)  et 
l'allemand.  Il  a  donné  un  grand  nombre  de  preuves  de  son 
courage.  11  aimait  par-dessus  tout  la  liberté.  Tout,  ses  actions, 
son  système  philosophique  témoignent  de  son  goût  passionné 
pour  la  liberté  dont  il  fut  privé  si  longtemps  pendant  le  cours 
de  ce  que  son  valet  Carteron  appelait  sa  «  chienne  de  vie  ».  Ce 
Carteron,  dans  des  lettres  à  son  maître,  conservées  à  la  Biblio- 
thèque de  l'Arsenal,)  nous  fait  connaître  que  le  marquis  de 
Sade  fumait  la  pipe  «  comme  un  corsaire  »  et  qu'il  mangeait 
«  comme  quatre  ».  Les  longues  détentions  du  marquis  aigrirent 
son  caractère  qui,  naturellement,  était  bien  fait,  mais  auto- 
ritaire. On  a  de  nombreux  témoignages  de  ses  colères  à  la 
Bastille,  à  Bicêtre,  à  Charenton.  Dans  une  lettre  souvent 
inexactement  citée  que  Mirabeau  écrivait,  le  28  juin  1780,  à 
son  «  bon  ange  »  l'agent  Boucher,  attaché  à  sa  personne,  il 
raconte  une  altercation  qu'il  eut  avec  le  marquis  de  Sade.  Tous 
deux  étaient  prisonniers  à  Vincennes  : 

«  M.  de  Sade  a  mis  hier  en  combustion  le  donjon  et  m'a  fait 
l'honneur,  en  se  nommant  et  sans  la  moindre  provocation  de 
ma  part,  comme  vous  croyez  bien,  de  me  dire  les  plus  infâmes 
horreurs.  J'étais,  disait-il  moins  décemment,  le  giton  de  M.  de 
R***  (1),  et  c'était  pour  me  donner  la  promenade  qu'on  la  lui 
ôtait.  Enfin,  il  m'a  demandé  mon  nom  afin  d'avoir  le  plaisir 
de  me  couper  les  oreilles  à  sa  liberté. 

«  La  patience  m'a  échappé,  et  je  lui  ai  dit  :  «  Mon  nom  est 
celui  d'un  homme  d'honneur  qui  n'a  jamais  disséqué  ni  empoi- 
sonné des  femmes,  qui  vous  l'écrira  sur  le  dos  à  coups  de 
canne,  si  vous  n'êtes  roué  auparavant,  et  qui  n'a  de  crainte 
d'être  mis  par  vous  en  deuil  sur  la  Grève  (2).  »  Il  s'est  tu  et  n'a 
pas  osé  ouvrir  la  bouche  depuis.  Si  vous  me  grondez,  vous  me 
gronderez,  mais,  par  Dieu,  il  est  aisé  de  patienter  de  loin 
et  assez  triste  d'habiter  la  même  maison  qu'un  tel  monstre 
habite  (3).  » 

(1)  M.  de  Rougemont,  le  commandant  du  donjon  de  Vincennes. 

(2)  Mirabeau  et  de  Sade  étaient  quelque  peu  parents  par  les  femmes. 
(Note  de  M.  Henri  d'Alméras.) 

(3)  Le  texte  exact  de  cette  lettre,  souvent  reproduite,  a  été  donné 
dans  VAmaleur  d'Aulograpfies  de  mars  1909. 

Mirabeau    fut   enfermé  à  Vincennes  le  8  juin  1777  ;  il  ignorait  que 


INTRODUCTION  13 


Il  aimait  la  bonne  chère,  ses  aises,  et  il  est  inutile  d'insister 
sur  sa  complexion  voluptueuse,  lia  donné  assez  de  preuves  de 
son  humanité  sous  la  Terreur  pour  qu'on  puisse  affirmer  qu'il 
était  moins  cruel  que  ne  le  laisseraient  entendre  certaines  de 
ses  actions,  grossies  et  dénaturées,  et  qu'il  ne  paraît  à  la  lec- 
ture de  ses  ouvrages.  On  sait  qu'il  n'a  jamais  été  fou  ni  ma- 
niaque. Les  récits  de  Jules  Janin,  l'anecdote  rapportée  par 
Victorien  Sardou  et  qui  représente  le  marquis  de  Sade  se  fai- 
sant apporter  à  Bicêtre  des  roses  qu'il  trempait  dans  la  bourbe 
puante  d'un  ruisseau  (^Chronique  Médicale  du  15  décembre 
1902)  apparaissent  comme  autant  de  légendes,  ayant  peut-être 
un  fond  de  réalité,  mais  transformées  à  plaisir  par  l'imagina- 
tion de  ceux  qui,  ayant  lu  Jiisline  sans  en  comprendre  ni  le 
sens  ni  la  portée,  ne  pouvaient  imaginer  son  auteur  autrement 
que  comme  un  fou  plein  de  manies  criminelles  et  dégoûtantes. 
La  police  du  Consulat  et  de  l'Empire,  en  enfermant  le  marquis 
à  Bicêtre,  puis  à  Charenton,  fut  en  grande  partie  la  cause  de 
ces  racontars  et  de  cette  croyance  à  la  prétendue  folie  d'un 
homme  que  ses  malheurs  auraient  suffi  à  rendre  fou  s'il  avait 
eu  la  moindre  disposition  à  le  devenir.  Les  Noies  hisloriques 

le  marquis  de  Sade,  qui  était  son  parent  par  les  femmes,  se  trouvait  au 
donjon  depuis  le  14  janvier  de  la  même  année,  et  la  lettre  adressée  à 
M.  Le  Noir  le  1"  janvier  1778  témoigne  de  cette  ignorance  : 

«  ...Plusieurs  scélérats  connus  de  la  France  par  des  crimes  horribles 
et  pour  qui  une  prison  perpétuelle  est  une  grâce  que  toute  la  bonté  du 
souverain  pour  leurs  familles  a  eu  peine  à  leur  accorder  ;  plusieurs 
scélérats  de  cette  espèce,  dis-je,  sont  dans  des  forts  où  ils  jouissent  de 
toute  leur  fortune,  où  ils  ont  une  société  très  agréable  et  toutes  les 
ressources  possibles  contre  le  mal-être  et  l'ennui  inséparables  d'une 
vie  renfermée...  Faut-il  citer  un  de  mes  parents  ?  pourquoi  non  ?  La 
honte  n'est-elle  pas  personnelle  ?  Le  marquis  de  Sade,  condamné  deux 
fois  au  supplice,  et  la  seconde  fois  à  être  rompu  vif;  le  marquis  de 
Sade,  exécuté  en  effigie  ;  le  marquis  de  Sade,  dont  les  complices 
subalternes  sont  morts  sous  la  roue,  dont  les  forfaits  étonnent  les 
scélérats  même  les  plus  consommés  ;  le  marquis  le  Sade  est  colonel, 
vit  dans  le  monde,  a  recouvré  sa  liberté  et  en  jouit,  à  moins  que 
quelque  nouvelle  atrocité  ne  la  lui  ait  ravie...  Vous  me  blâmeriez, 
monsieur,  si  je  m'avilissais  jusqu'à  mettre  en  parallèle  M.  de  Railly, 
M.  de  Sade  et  moi,  mais  je  ferai  cette  question  simple  :  De  quoi  suis-je 
coupable  ?  De  beaucoup  de  fautes  sans  doute  ;  mais  qui  osera  attaquer 
mon  honneur  ?...  Cependant,  quelle  différence  de  la  situation  des 
monstres  que  j'ai  cités  à  la  mienne  !  » 

Mais  le  marquis  de  Sade  devait  lui  révéler  sa  présence,  comme  en 
témoigne  la  lettre  à  l'agent  Boucher,  citée  plus  haut. 


14  l'œuvre    du    marquis    de    SADE 

de  Marc-Antoine  Baudot,  ancien  député  à  l'Assemblée  légis- 
lative, publiées  par  M"°  Edgar  Quinet,  mentionnent  de  Sade 
en  ces  termes  : 

«  Celui-ci  est  l'auteur  de  plusieurs  ouvrages  d'une  mons- 
trueuse obscénité  et  d'une  morale  diabolique.  C'était,  sans 
contredit,  un  homme  pervers  en  théorie.  Mais  enfin  il  n'était 
pas  fou,  il  fallait  le  juger  sur  ses  œuvres. 

«  11  y  avait  là  des  germes  de  dépravation,  mais  pas  de  folie  ; 
un  pareil  travail  supposait  une  cervelle  bien  ordonnée,  mais  la 
composition  même  de  ses  ouvrages  exigeait  beaucoup  de  re- 
cherches dans  la  littérature  ancienne  et  moderne  et  avait  pour 
but  de  démontrer  que  les  grandes  dépravations  avaient  été 
autorisées  par  les  Grecs  et  les  Romains.  Ce  genre  d'investiga- 
tions n'était  pas  moral,  sans  doute,  mais  il  fallait  une  raison 
et  du  raisonnement  pour  l'exécuter  ;  il  fallait  une  raison  droite 
pour  faire  ces  recherches  qu'il  met  en  action  sous  forme  de 
romans,  et  qui  établit  sur  des  faits  une  sorte  de  doctrine  et  de 
système...  » 

Le  dernier  paragraphe  de  son  testament,  publié  dans  le 
Livre,  de  Jules  Janin,  Paris,  1S70,  montre  assez  l'orgueil  légi- 
time, la  dignité,  le  bon  sens  du  marquis  de  Sade,  qui,  au 
demeurant,  en  a  donné  bien  d'autres  témoignages  : 

«  Je  défends  que  mon  corps  soit  ouvert,  sous  quelque  pré- 
texte que  ce  puisse  être.  Je  demande  avec  la  plus  vive  instance 
qu'il  soit  gardé  quarante-huit  heures  dans  la  chambre  où  je 
décéderai,  placé  dans  une  bière  de  bois  qui  ne  sera  clouée 
qu'au  bout  des  quarante-huit  heures  prescrites  ci-dessus,  à 
l'expiration  desquelles  ladite  bière  sera  clouée  ;  pendant  cet 
intervalle,  il  sera  envoyé  un  exprès  au  sieur  Lenormand,  mar- 
chand de  bois,  boulevard  de  l'Egalité,  n°  101,  à  Versailles, 
pour  le  prier  de  venir  lui-même,  suivi  d'une  charette  (i"/'c), 
chercher  mon  corps  pour  être  transporté,  sous  son  escorte,  au 
bois  de  ma  terre  de  la  Malmaison,  commune  de  Mancé,  près 
d'Epernon,  où  je  veux  qu'il  soit  placé,  sans  aucune  espèce  de 
cérémonie,  dans  le  premier  taillis  fourré  qui  se  trouve  à  droite 
dans  ledit  bois,  en  y  entrant  du  côté  de  l'ancien  château  parla 
grande  allée  qui  le  partage.  Ma  fosse  sera  pratiquée  dans  ce 
taillis  par  le  fermier  de  la  Malmaison,  sous  l'inspection  de 
M.  Lenormand,  qui  ne  quittera  mon  corps  qu'après  l'avoir 
placé  dans  ladite  fosse  ;  il  pourra  se  faire  accompagner  dans 
cette  cérémonie,  s'il  le  veut,  par  ceux  de  mes  parents  ou  amis 


INTRODUCTION  15 


qui,  sans  aucune  espèce  d'appareil,  auront  bien  voulu  me 
donner  cette  dernière  marque  d'attachement.  La  fosse  une  fois 
recouverte,  il  sera  semé  dessus  des  glands,  afin  que,  par  la 
suite,  le  terrain  de  ladite  fosse  se  trouvant  regarni  et  le  taillis 
se  trouvant  fourré  comme  il  l'était  auparavant,  les  traces  de 
ma  tombe  disparaissent  de  dessus  la  surface  de  la  terre, 
comme  je  me  flaile  que  ma  mémoire  s'eiFacera  de  l'esprit  des 
hommes. 

«  Fait  à  Charenton-Saint-Maurice,  en  état  de  raison  et  de 
santé,  le  30  janvier  1806. 

«  Signé,  D.  A.  F.  Sade.  » 

«  Celui  qui  a  écrit  celle  page  d'une  si  terrible  amertume,  dit 
M.  Henri  d'Alméras,  celui  qui  demandait  ainsi  de  disparaître 
tout  entier,  corps  et  âme,  dans  l'oubli  et  dans  le  néant,  n'était 
certainement  nas,  à  quelque  point  de  vue  qu'on  le  juge,  un 
homme  ordinaire.  » 

Ce  n'était  pas  un  homme  ordinaire.  Il  eut  des  torts  considé- 
rables surtout  envers  sa  femme  ;  mais  il  ne  l'aimait  pas  ;  son 
mariage  fut  en  quelque  sorte  forcé,  et  l'amour  ne  se  commande 
pas.  Il  n'était  point  fou,  à  moins  qu'on  ne  pense  comme  il  l'a 
dit  lui-même  dans  une  comédie  : 

Tous  les  hommes  sont  fous  ;  il  faut,  pour  n'en  point  voir, 
S'enfermer  dans  sa  chambre  et  briser  son  miroir. 

Il  a  dit  aussi  en  un  distique-épigraphe  qui  serait  à  sa  place 
en  épiphonème  à  ses  œuvres  : 

On  n'est  point  criminel  pour  faire  la  peinture 
Des  bizarres  penchants  qu'inspire  la  nature. 

S'il  se  flattait  de  disparaître  de  la  mémoire  des  hommes, 
le  marquis  espérait  qu'avant  cela  il  serait  vengé  «  par  la  pos- 
térité ». 

Pendant  un  siècle,  la  critique  l'a  traité  fort  cavalièrement, 
s'occupant  beaucoup  moins  des  idées  que  contiennent  ses 
ouvrages  que  d'inventer  des  anecdotes  qui  dénaturent  sa  vie  et 
son  caractère.  Pour  ce  qui  concerne  sa  vie,  le  D'  Eugen  Duehren 
a  dit  avec  raison  :  «  De  Sade,  comme  individu,  ne  peut  être 
éclairci  que  si  on  l'examine  comme  phénomène  historique.  » 


16  l'œuvre    UU    marquis    de    SADE 

Touchant  ses  ouvrages,  M.  Anatole  France  a  écrit  dédai- 
gneusement :  «  Il  n'est  pas  nécessaire  de  traiter  un  texte  du 
marquis  de  Sade  comme  un  texte  de  Pascal.  »  Quelques  esprits 
libres  ont  pensé  que  le  mépris  et  la  terreur  inspirés  par  les 
œuvres  du  marquis  de  Sade  étaient  peut-être  injustifiés.  Déjà 
en  1882,  dans  Virilités  (A.  Lemerre),  Emile  Chevé  accordait 
quelque  puissance  et  quelque  grandeur  aux  livres  du  marquis 
de  Sade  : 

Marquis,  ton  livre  est  fort,  et  nul  dans  l'avenir 
Ne  plongera  jamais  aussi  bas  dans  l'infâme, 
Nul  ne  pourra  jamais  après  toi  réunir 
En  un  pareil  bouquet  tous  les  poisons  de  l'âme... 

...Au  moins,  toi  tu  fis  grand  dans  ton  obscénité. 
Viol  et  parricide,  inceste  et  brigandage 
Ruissellent  de  ta  plume,  et  notre  humanité 
Sent  rugir  en  ses  flancs  ta  muse  anthropophage... 

En  Allemagne,  oii  Nietzsche,  dit-on,  n'a  pas  dédaigné  de 
s'assimiler,  lui,  le  philosophe  hrique,  les  idées  énergiques  du 
marquis  systématique,  le  D'  Eugen  Duehren,  avec  un  beau 
courage,  s'est  donné  la  tâche  d'éclaircir  la  vie  de  de  Sade  et  de 
faire  connaître  ses  écrits.  «  C'est  le  2  juin  1740,  dit-il,  qui  vit 
naître  un  des  hommes  les  plus  remarquables  du  dix-huitième 
siècle,  disons  même  de  l'humanité  moderne  en  général.  Les 
œuvres  du  marquis  de  Sade  constituent  un  objet  de  l'histoire 
et  de  la  civilisation  autant  que  la  science  médicale.  Cet  homme 
étrange  nous  a  dès  l'abord  inspiré  un  vif  intérêt.  Nous  cher- 
chions à  le  comprendre  pour  pouvoir  l'expliquer,  et  nous 
acquîmes  bientôt  la  conviction  que  le  médecin,  de  même,  ne 
saurait  puiser  dans  un  pareil  cas  les  renseignements  les  plus 
importants  que  dans  l'histoire  de  la  civilisation.  » 

Et  plus  loin  : 

«  Il  y  a  encore  un  autre  point  de  vue  qui  fait  des  ouvrages 
du  marquis  de  Sade  pour  l'historien  qui  s'occupe  de  la  civilisa- 
tion, pour  le  médecin,  le  jurisconsulte,  l'économiste  et  le  mora- 
liste, un  véritable  puits  de  science  et  de  notions  nouvelles.  Ces 
ouvrages  sont  surtout  instructifs  par  cela  même  qu'ils  nous 
montrent  tout  ce  qui  dans  la  vie  se  trouve  en  étroite  connexité 
avec  l'instinct  sexuel  qui,  comme  l'a  reconnu  le  marquis  de 
Sade  avec  une  perspicacité  indéniable,  influe  sur  la  presque 


INTRODUCTION  17 


totalité  des  rapports  humains  d'une  manière  quelconque.  Tout 
investigateur  qui  voudra  déterminer  l'importance  sociologique 
de  l'amour  devra  lire  les  ouvrages  principaux  du  marquis  de 
Sade.  Non  pas  même  au  niveau  de  la  faim,  mais  au-dessus, 
l'amour  préside  au  mouvement  de  l'univers.  » 

L'amor,  che  muove'l  Sole  e  l'altre  stelle, 

s'écriait  Dante  à  la  fin  de  la  Divine  Comédie, 

Le  D'  Jacobus  X  a  dit  du  D'  Duehren  qu'il  était  un  gallo- 
phobe,  parce  que  celui-ci  voit  dans  les  événements  actuels  de 
la  politique  française  un  accord  profond  avec  les  doctrines  du 
marquis  de  Sade.  En  effet,  cet  accord  paraît  bien  profond  et 
progressif.  Qu'on  ne  s'étonne  point  de  voir  dans  de  Sade  un 
partisan  de  la  République.  Celui  qui,  vers  1785,  pouvait  com- 
mencer ainsi  un  de  ses  contes  :  «  Dans  le  temps  où  les  seigneurs 
vivaient  despotiquement  sur  leurs  terres  ;  dans  ces  temps  glo- 
rieux où  la  France  comptait  dans  son  enceinte  une  foule  de 
souverains  au  lieu  de  trente  mille  esclaves  bas,  rampant  devant 
un  seul  (1)»,  devait,  abandonnant  les  esclaves  monarchistes, 
aller  sans  regret  vers  les  rois  républicains  et  souhaiter  une 
République  de  liberté  sans  égalité  ni  fraternité... 

Un  grand  nombre  d'écrivains,  de  philosophes,  d'économistes, 
de  naturalistes,  de  sociologues,  depuis  Lamark  jusqu'à  Spencer, 
se  sont  rencontrés  avec  le  marquis  de  Sade,  et  bien  de  ses  idées 
qui  épouvantèrent  et  déconcertèrent  les  esprits  de  son  temps 
sont  encore  toutes  neuves.  «  On  trouvera  peut-être  nos  idées  un 
peu  fortes,  écrivait-il  ;  qu'est-ce  que  cela  fait  ?  N'avons-nous  pas 
acquis  le  droit  de  tout  dire?»  Il  semble  que  l'heure  soit  venue 
pour  ces  idées  qui  ont  mûri  dans  l'atmosphère  infâme  des 
enfers  de  bibliothèques,  et  cet  homme  qui  parut  ne  compter 
pour  rien  durant  tout  le  dix-neuvième  siècle  pourrait  bien 
dominer  le  vingtième. 


Le  marquis  de  Sade,  cet  esprit  le  plus  libre  qui  ait  encore 
existé,  avait  sur  la  femme  des  idées  particulières  et  la  voulait 

(1)  Ce  conte  inédit  est  intitulé  :  L(i  femme  rrn^i^ce  ou  la  Châtelaine 
(le  Loiigueville.  (Manuscrit  de  la   liihliotlièque  nationale.) 


18  l'œuvre  du   marquis   de  SADE 

aussi  libre  que  l'homme.  Ces  idées,  que  l'on  dégagera  quelque 
jour,  ont  donné  naissance  à  un  double  roman  :  Justine  et 
Julielle.  Ce  n'est  pas  au  hasard  que  le  marquis  a  choisi  des 
héroïnes  et  non  pas  des  héros.  Justine,  c'est  l'ancienne  femme, 
asservie,  misérable  et  moins  qu'humaine  ;  Juliette,  au  contraire, 
représente  la  femme  nouvelle  qu'il  entrevoyait,  un  être  dont  on 
n'a  pas  encore  idée,  qui  se  dégage  de  l'humanité,  qui  aura  des 
ailes  et  qui  renouvellera  l'univers. 

Le  lecteur  qui  aborde  ces  romans  ne  remarque  souvent  que 
la  lettre  qui  e  dégoûtante,  et  l'analyse  ci-dessous  n'en  peut 
malheureusei»<ent  pas  livrer  l'esprit.  Il  convient  d'ajouter, 
puisqu'il  est  impossible  de  donner  le  portrait  des  personnages, 
que  le  marquis  de  Sade  pensait  qu'il  y  a  «  une  extrême  connexité 
entre  le  moral  et  le  physique  ». 

Justine  et  Juliette  sont  les  filles  d'un  riche  banquier  pari- 
sien (1).  Elles  ont  été  élevées  jusqu'à  14  et  15  ans  dans  un  cou- 
vent célèbre  de  Paris.  Des  événements  imprévus  :  la  banqueroute 
de  leur  père,  sa  mort,  bientôt  suivie  de  celle  de  leur  mère, 
modifient  complètement  la  destinée  de  ces  jeunes  filles.  Elles 
doivent  quitter  le  couvent  et  subvenir  elles-mêmes  aux  besoins 
de  leur  vie.  Juliette,  vive,  insouciante,  volontaire,  d'une  beauté 
insolente,  se  trouve  heureusedecette  liberté.  La  cadette,  Justine, 
naïve,  mélancolique  et  douce,  sent  toute  l'étendue  de  son 
malheur.  Juliette, qui  se  sait  belle,  cherche  aussitôt  à  tirer  parti 
de  sa  beauté.  Justine  est  vertueuse  et  veut  le  demeurer.  Elles  se 
réparent.  Justine  va  retrouver  des  amis  de  sa  famille  qui  la 
repoussent.  Un  curé  cherche  à  la  séduire.  Elle  finit  par  aller 
chez  un  gros  négociant,  M.  Dubourg,  qui  aime  à  faire  pleurer 
les  enfants.  Elle  ne  lui  cache  pas  son  étonnement  et  son  dégoût 
lorsqu'il  lui  expose  ses  théories  luxurieuses.  Elle  lui  résiste,  et 
il  la  met  dehors.  Pendantce  temps,  une  certaine  M°"  Desroches, 
chez  qui  elle  est  descendue,  lui  vole  tout  ce  qu'elle  possède. 
Justine  se  trouve  à  la  merci  de  cette  femme  qui  la  met  en 
rapport  avec  une  M""  Delmonse,  sorte  de  demi-mondaine  assez 
chic,  qui  lui  vante  les  agréments  de  la  prostitution.  On  essaye 
de  prostituer  Justine  et  on  la  ramène  au  vieux  Dubourg.  Elle 
résiste  encore,  et  après  quelques  aventures  déplorables,  Justine, 

(1)  Ceci  est  l'analyse  de  la  troisième  rédaction  de  Justine.  Les  mor- 
ceaux que  l'on  trouvera  plus  loin  sont  extraits  de  la  première  rédac- 
tion, qui  est  la  moins  audacieuse. 


INTRODUCTION  19 


malgré  son  innocence,  finit  par  aller  en  prison.  Elle  y  fait 
connaissance  avec  une  certaine  Dubois,  coquine  qui  a  commis 
tous  les  crimes  imaginables.  Toutes  deux  sont  condamnées  à 
mort.  La  Dubois  incendie  la  prison,  elles  se  sauvent  et  joignent 
une  bande  de  brigands  les  plus  infâmes  qui  se  puissent  ren- 
contrer. Justine  parvient  à  se  sauver  avec  Saint-Florent, 
marchand  qu'elle  a  délivré  des  mains  des  brigands  et  qui  se 
dit  son  oncle.  Il  la  viole  et  l'abandonne  évanouie.  En  revenant 
à  elle,  Justine  aperçoit  ensuite  un  jeune  homme,  M.  de  Bressac, 
qui  se  livre  à  des  divertissements  contre  nature  avec  son  laquais. 
Ils  lui  font  quelques  avances  et  finissent  par  la  conduire  auprès 
de  la  vertueuse  M""  de  Bressac  qui,  s'apitoyant  sur  le  sort  de 
Justine,  veut  la  ramener  à  Paris  et  s'occuper  de  sa  réhabilitation. 
Malheureusement,  la  Delmouse  est  partie  pour  l'Amérique,  et 
l'affaire  ne  peut  être  tirée  au  clair.  Bressac,  pendant  ce  temps, 
se  livre  à  des  orgies  épouvantables,  il  pollue  sa  mère  et  force 
même  Justine  à  la  tuer.  Justine  se  sauve  au  bourg  de  Saint- 
Marcel,  près  de  Paris,  et  entre  chez  un  chirurgien  nommé  Rodin 
qui,  avec  sa  sœur  Célestine,  tient  une  école  mixte  où  ne  sont 
admis  que  des  enfants  d'une  beauté  remarquable,  n'ayant  ni 
moins  de  douze  ans,  ni  plus  de  dix-sept,  et  au  nombre  de  cent 
pour  chaque  sexe.  Rodin  enseigne  les  garçons,  et  Céline  les 
filles.  Justine  se  lie  avec  la  fille  de  Rodin,  Rosalie.  Rodin  ne 
commet  pas  seulement  des  incestes,  il  se  livre  avec  son  collègue 
Rambeau  à  des  opérations  chirurgicales,  aussi  audacieuses  que 
criminelles,  auxquelles  ils  soumettent  la  malheureuse  Justine 
qui  échappe  à  la  mort  presque  miraculeusement  et  va  à  Sens. 
Assise  au  crépuscule  au  bord  d'un  étang,  elle  entend  qu'on 
jette  quelque  chose  dans  l'eau  ;  voyant  que  c'est  une  toute 
petite  fille,  elle  la  sauve  ;  mais  le  meurtrier  rejette  l'enfant 
et  emmène  Justine  à  son  château.  C'est  un  antialcoolique  et  un 
végétarien  qui  a  la  manie  de  rendre  les  femmes  enceintes  et  de 
ne  voir  chacune  d'elles  qu'une  seule  fois.  II  se  nomme  M.  de 
Bandole  et  a  des  idées  assez  curieuses  sur  la  conception.  C'est 
ainsi  qu'après  le  congrès  il  laisse  les  femmes  suspendues  la 
tète  en  bas,  pendant  neuf  jours,  pour  être  bien  certain  de  les 
avoir  fécondées.  Justine  est  tirée  des  mains  de  M.  de  Bandole 
par  le  frère  de  la  Dubois,  le  brigand  Coeur-de-Fer.  Ensuite 
Justine  entre  dans  une  abbaye  de  Bénédictins  où  le  satanisme 
est  en  honneur.  II  s'y  trouve  des  sérails  d'enfants  des  deux 
sexes.  Le  moine  Jérôme  raconte  toutes  les  ignominies  de  sa 


20  l'œuvre  du  marquis  de  SADE 

longue  vie  emplie  de  meurtres  et  d'incestes.  Il  décrit  les  pays 
qu'il  a  visités  :  l'Allemagne,  l'Italie,  Tunis,  Marseille,  etc.  Jus- 
tine quitte  le  cloître.  Elle  rencontre  Dorothée  d'Esterval,  femme 
d'un  aubergiste  criminel  qui  tient  une  hôtellerie  isolée  dans 
laquelle  il  assassine  les  voyageurs  qui  s'y  aventurent.  Dorothée 
a  peur.  Elle  supplie  Justine  de  venir  avec  elle.  Justine  la  suit 
dans  l'auberge  où  se  commettent  tant  de  crimes.  Bressac 
survient  ;  il  est,  en  efTet,  parent  d'Esterval.  Tous  se  rendent 
chez  le  comte  de  Germande,  qui  est  également  un  de  leurs 
parents.  Celui-ci  a  pris  la  détestable  habitude  de  martyriser  sa 
femme,  dont  la  beauté  est  admirable.  Il  lui  tire  «  deux  palettes 
de  sang  »  tous  les  quatre  jours.  Ensuite  Justine  a  encore  une 
série  d'aventures  difficiles  à  résumer  et  qui  se  passe  dans  la 
famille  Verneuil,  chez  les  Jésuites,  au  milieu  de  tribades  et 
d'invertis  de  toutes  sortes.  Justine  rencontre  ensuite  le  faux 
monnayeur  Roland  et  finit  par  être  enfermée  dans  la  prison  de 
Grenoble.  Elle  est  sauvée  par  un  avocat  du  barreau  de  cette 
ville,  M.  S...  A  l'auberge  elle  rencontre  la  Dubois  qui  la  conduit 
à  la  maison  de  campagne  de  l'archevêque  de  Grenoble,  dans 
laquelle  il  y  a  un  cabinet  à  glaces  pouvant  se  transformer  en 
une  épouvantable  chambre  de  torture  où  l'archevêque  fait 
décapiter  les  femmes  après  les  avoir  ignoblement  outragées. 

«  Lorsque  les  femmes  entrèrent  avec  le  prélat,  elles  trouvèrent 
dans  ce  local  un  gros  abbé  de  quarante-cinq  ans,  dont  la  figure 
était  hideuse  et  toute  la  construction  gigantesque  ;  il  lisait,  sur 
un  canapé,  la  Philosophie  dans  le  Boudoir  (1).  » 

Justine  s'échappe  ;  il  lui  arrive  un  certain  nombre  d'aventures 
épouvantables.  On  l'incarcère  de  nouveau  et,  derechef,  la  voilà 
condamnée  à  mort.  Elle  s'évade,  erre  lamentablement  et  finit 
par  rencontrer  une  jolie  dame  qu'accompagnent  quatre  mes- 
sieurs. C'est  Juliette,  qui  accueille  sa  sœur  avec  tendresse  et 
lui  vante  la  vie  criminelle  :  «  J'ai  suivi  la  route  du  vice,  moi, 
mon  enfant  ;  je  n'y  ai  jamais  rencontré  que  des  roses.  » 

Voilà  cette  Justine  que  le  marquis  de  Sade  a  toujours  désa- 

(1)  M.  Henri  d'Alméras  pense  que  la  Philosophie  dans  le  Boudoir 
n'est  pas  du  marquis  de  Sade.  C'est  là  une  erreur  que  cette  citation 
pourra  dissiper.  Au  reste,  on  ne  s'y  était  point  trompé  jusqu'ici,  ni 
liestif,  qui  connaissait  bien  les  ouvrages  de  de  Sade,  ni  personne. 
Tout  dans  la  Philosophie  dans  le  lioudoir  décèle  le  génie  du  marquis, 
et  son  style  s'y  reconnaît  facilement.  Peut-être  est-ce  l'ouvrage  capital, 
Vopus  sadicum  par  excellence. 


INTRODUCTION  21 


vouée  avec  une  ténacité  prodigieuse.  II  avait  ses  raisons  pour 
cela,  sachant  bien  que  la  gloire  ne  lui  en  serait  point  ôtée 
tandis  qu'un  aveu  de  sa  part  aurait  justifié  aux  yeux  des  con- 
temporains toutes  les  représailles  qu'on  n'aurait  pas  manqué, 
en  ce  cas,  d'exercer  contre  lui.  On  a  même,  de  ces  désaveux,  un 
témoignage  imprimé.  C'est  la  réponse  à  Villeterque  qui,  dans 
un  feuilleton,  avait  vivement  critiqué  Les  Crimes  de  l'Amour 
et  avait  reproché  au  marquis  d'avoir  écrit  Justine.  De  Sade  fit 
aussitôt  imprimer  une  brochure  intitulée  :  L'auleur  des  Crimes 
de  l'Amour  à  Villelerque,  folliculaire,  et  jamais  auteur  n'a 
protesté  avec  autant  d'énergie  contre  son  propre  ouvrage. 

Mais  j'ai  sous  les  yeux  le  manuscrit  original,  et  qui  n'a 
pas  encore  été  signalé,  de  la  première  version  de  Justine,,  le 
premier  jet,  le  premier  brouillon  de  cet  ouvrage  avec  toutes  ses 
ratures.  Le  commencement  est  à  la  page  G9  d'un  cahier  intitulé 
cahier  neuvième  qui  renferme  d'autres  brouillons  du  marquis. 
L'œuvre  se  poursuit  dans  trois  cahiers  intitulés  respectivement 
cahier  dixième,  cahier  onzième,  cahier  douzième,  et  se  ter- 
mine dans  le  cahier  treizième.  La  Justine  est  comprise,  par 
conséquent,  dans  cinq  cahiers. 

Le  marquis  de  Sade  intitule  d'abord  son  ouvrage  :  Les  Infor- 
tunes de  la  Vertu.  Déjà,  au  verso  du  fj  451  du  recueil  manus- 
crit conservé  à  la  Bibliothèque  nationale,  il  avait  inscrit  en 
marge  celte  note  qui  est  l'indication  de  la  première  idée  qui 
lui  était  venue  d'écrire  Justine  :  «  Joignons  à  l'article  des 
romans  —  Les  Malheurs  de  la  Vertu,  ouvrage  dans  un  goût 
tout  à  fait  nouveau.  D'un  bout  à  l'autre  le  vice  triomphe  et  la 
vertu  est  traînée  dans  l'humiliation.  Le  dénouement  doit  rendre 
à  la  vertu  tout  le  lustre  qui  lui  est  dû  et  la  rend  aussi  belle  (sic) 
que  désirable.  Il  n'est  aucun  être  qui,  en  finissant  cette  lecture, 
n'abhorre  le  faux  triomphe  du  crime  et  ne  chérisse  les  humi- 
liations et  les  malheurs  qui  éprouvent  la  vertu  (1).  » 

A  la  suite  de  son  titre,  le  marquis  de  Sade  indique  :  «  19* 
conte  »,  marquant  ainsi  qu'il  a  renoncé  à  sa  première  idée 
d'écrire  un  roman  avec  ce  sujet. 

11  ne  veut  plus  en  faire  qu'un  conte,  qui  sera  compris  sans 
doute  dans  les  Contes  et  Fabliaux  du  xviii"  siècle,  par  un 
troubadour  provençal  (manuscrit  de  la  Bib.  Nat.,  ff.  450  verso 
et  451).  C'est  de  la  plus  grande  partie  de  ces  contes  que  sont 


(1)  Note  inédite. 


L  ŒUVRE   DU   MARQUIS  DE  SADE 


formés  Les  Crimes  de  l'Amour  (voir  l'Essai  bibliographique). 
Cependant  Les  Infortunes  de  la  Vertu  ne  font  point  partie 
de  l'énumération  qu'a  faite  le  marquis  de  Sade  de  ces  Contes 
et  Fabliaux  qu'il  n'avait  point  encore  écrits  au  moment  où  il 
les  énumérait,  mais  seulement  imaginés.  A  cette  époque,  le 
marquis  de  Sade  avait  bien  l'idée  d'écrire  là-dessus  un  roman. 
Y  ayant  renoncé,  il  avait  marqué  d'avance  la  fin  de  son  conte 
sur  la  couverture  du  Cahier  douzième  (en  réalité  le  quatrième)  : 
«  Fin  des  Malheurs  de  la  Vertu.  » 

Sur  la  couverture  du  «  Cahier  neuvième  »,  il  avait  indiqué 
ceci  :  «  Le  cahier  destiné  aux  Malheurs  de  la  Verlu  a  192  pages 
de  8  cahiers,  le  brouillon  a  175  pages,  donc  le  beau  cahier  a 
17  pages  de  plus  que  le  brouillon,  ce  qui  n'est  pas  trop  pour 
les  augmentations  projetées.  »  (Les  quatre  derniers  mots  ont 
été  raturés  par  l'auteur.)  Il  s'agit  ici  du  cahier  destiné  à  l'im- 
pression et  dans  lequel  le  marquis  voulait  recopier  son  conte. 
Son  brouillon  a,  en  réalité,  179  pages,  plus  6  feuillets  de  cou- 
vertures. A  la  fin  de  son  manuscrit,  le  marquis  de  Sade  indi- 
quait en  note  :  «  Fini  au  bout  de  quinze  jours,  le  8  juillet  1784.  » 
Par  conséquent,  il  aurait  commencé  à  l'écrire  le  23  ou  le 
24  juin. 

Juliette  ou  les  Prospérités  du  F/cc,  qui  est  la  suite  de  Jus- 
tine, contraste  parfaitement  avec  cet  ouvrage. 

En  sortant  du  couvent  avec  sa  sœur,  Juliette  entre  chez  une 
appareilleuse  qui  la  présente  à  un  certain  Dorval,  c'est  «  le 
plus  grand  voleur  de  Paris  ».  Il  lui  donne  à  entôler  deux  Alle- 
mands. Elle  rencontre  ensuite  le  scélérat  Noirceuil  qui  a  causé 
la  banqueroute  de  son  père  à  elle  et  s'est  enrichi  en  dépouil- 
lant un  grand  nombre  de  familles.  Il  la  présente  au  ministre 
d'Etat  Saint-Fond  qui,  contre  certaines  complaisances,  lui  pro- 
cure les  moyens  de  satisfaire  son  goût  effréné  pour  le  luxe.  Il 
la  met  à  la  tête  du  département  des  poisons.  Les  empoisonne- 
ments politiques  recommencent,  entremêlés  de  tortures  variées 
que  l'on  fait  subir  aux  victimes  officielles. 

Une  Anglaise,  amie  de  Juliette,  lady  Clairwill,  la  fait  admettre 
dans  la  Société  des  amis  du  crime,  dont  fait  partie  Saint- 
Fond.  Le  ministre  ayant  préparé  un  projet  de  dépopulation  de 
la  France,  il  le  communique  à  Juliette,  qui  ne  peut  réprimer  un 
mouvement  de  surprise  et  d'horreur. 

Saint-Fond  s'en  aperçoit.  Elle  comprend  que  sa  vie  est  mena- 
cée. Elle  se  sauve   à  Angers  chez  une  appareilleuse  de  second 


INTRODUCTION 


23 


ordre.  Elle  y  rencontre  un  riche  gentilhomme  qui  l'épouse  et 
qu'elle  empoisonne.  Elle  part  ensuite  pour  l'Italie,  visite  les 
grandes  villes  en  se  prostituant  partout  aux  personnages  les 
plus  opulents.  Elle  s'associe  avec  un  chevalier  d'industrie 
nommé  Sbrigani.  Ils  se  rendent  à  Florence,  où  ils  s'arrêtent 
quelque  temps.  Juliette,  comme  dans  toutes  les  villes  de  rési- 
dence où  elle  passe,  est  admise  à  la  cour.  Je  n'insiste  pas  sur 
toutes  les  scènes  criminelles  qui  se  passent  à  toutes  les  pages 
de  ce  roman.  L'anthropophagie  y  tient  une  certaine  place.  A 
Rome,  Juliette  est  reçue  par  le  pape  Pie  VII.  Elle  lui  énumère 
chronologiquement  les  crimes  de  la  papauté.  Le  pape  veut  l'in- 
terrompre :  «Tais-toi,  vieux  singe!  »  lui  ordonne  Juliette,  et 
Pie  VII  finit  par  s'écrier:  «  O  Juliette  !  on  m'avait  bien  dit  que 
tu  avais  de  l'esprit,  mais  je  ne  t'en  croyais  pas  autant  ;  un  tel 
degré  d'élévation  dans  les  idées  est  extrêmement  rare  chez  une 
femme.  » 

Juliette  se  rend  ensuite  à  Naples.  En  route  il  lui  arrive  de 
nouvelles  aventures  avec  des  brigands,  dans  la  troupe  desquels 
elle  retrouve  lady  Clairwill.  A  Naples,  le  roi  Ferdinand  I"  reçoit 
Juliette  avec  beaucoup  d'égards.  Il  y  a  ensuite  des  descriptions 
d'Herculanum,  de  Pompéi,  etc.  Juliette  finit,  avec  la  complicité 
de  la  reine  Marie-Caroline,  par  voler  une  certaine  quantité  de 
millions  au  roi  de  Naples.  L'opération  ayant  réussi,  Juliette 
dénonce  la  reine  et  reprend  le  chemin  de  la  France. 

«  Ces  piètres  inventions,  dit  Aloide  Bonneau,  montrent  que 
le  marquis  de  Sade  se  flattait  de  connaître  les  secrets  d'alcôve 
des  monarques  italiens  et  n'en  savait  pas  le  premier  mot  ;  les 
intrigues  de  la  reine  de  Naples  et  de  ses  favorites  étaient  cepen- 
dant assez  publiques.  L'imagination,  même  la  plus  effrénée,  est 
restée  bien  au-dessous  de  l'histoire.  »>  En  effet,  l'histoire  même 
s'est  chargée  d'absoudre  les  récits  philosophiques  du  marquis 
qui,  dans  Julielle,  ne  nous  promène  pas  seulement  dans  les 
cours  italiennes,  mais  aussi  dans  les  cours  du  Nord,  à  Stockholm, 
à  Saint-Pélersbourg. 

M.  le  docteur  Duehren  a  publié  en  1904  (v.  l'Essai  bibliogra- 
phique) un  manuscrit  du  marquis  de  Sade  contenant  un  de  ses 
ouvrages  les  plus  audacieux.  Il  s'agit  des  1:^0 Jours  de  Sodome 
ou  l'Ecole  du  libertinage,  manuscrit  qu'on  avait  pris  au  mar- 
quis ;\  la  Bastille  et  dont  il  ressentit  très  vivement  la  dispari- 
tion. C'est  sans  doute  cette  Théorie  du  libertinage  dont  Restif 
de  la   Bretonne   parle  dans   Monsieur  Nicolas,  mais  qu'il  n'a 


24  l'œuvre  du  marquis  de  sade 


sans  doute  pas  vue,  la  confondant  avec  le  prnj'el  de  maison 
publique  qu'avait  élaboré  de  Sade,  et  qui,  en  eiïet,  pouvait  pas- 
ser pour  avoir  des  analogies  avec  le  Pornographe  de  Restif, 
selon  les  plaintes  de  celui-ci  :  «  C'est  là  que  le  monstre  auteur 
propose,  à  l'imitation  du  Pornographe,  l'établissement  d'un 
lieu  de  débauche.  J'avais  travaillé  pour  arrêter  la  dégradation 
de  la  nature  ;  le  but  de  l'infâme  disséqueur  à  vif,  en  parodiant 
un  ouvrage  de  ma  jeunesse,  a  été  d'outrer  à  l'excès  cette  odieuse, 
cette  infâme  dégradation...  » 

Le  manuscrit  des  120  journées  de  Sodome  fut  décrit  en  1877 
par  Pisanus  Fraxi  (Index  librorum  prohibiiorum,  London, 
1877)  non  de  visu,  mais  d'après  une  description  qui  lui  avait 
été  communiquée. 

Ce  manuscrit  aurait  été  trouvé  dans  la  pièce  occupée  par  le 
marquis  de  Sade  à  la  Bastille  par  Arnoux  Saint-Maximin,  qui 
le  donna  au  grand-père  du  marquis  de  Villeneuve-Trans,  dans 
la  famille  duquel  le  manuscrit  demeura  pendant  trois  généra- 
lions.  Le  docteur  Duehren  le  fit  vendre  très  cher  par  l'entremise 
d'un  libraire  parisien  à  un  amateur  allemand.  Le  manuscrit 
est  formé  de  feuillets  de  11  centimètres  collés  les  uns  aux 
autres  et  formant  une  bande  de  12  m.  10  de  long.  Il  est  écrit 
des  deux  côtés,  d'une  écriture  presque  microscopique.  Le  der- 
nier possesseur  du  manuscrit  l'avait  enfermé  dans  une  boîte  de 
forme  phallique.  Il  a  été  écrit  en  37  jours  à  la  Bastille,  chaque 
soir,  entre  7  heures  et  10  heures,  et  terminé  le  27  novembre 
1785. 

Pour  le  docteur  Duehren,  cet  ouvrage  est  capital,  non  seule- 
ment dans  l'œuvre  du  marquis  de  Sade,  mais  même  dans  l'his- 
toire de  l'humanité.  On  y  trouve  une  classification  rigoureuse- 
ment scientifique  de  toutes  les  passions  dans  leurs  rapports 
avec  l'instinct  sexuel.  L'écrivant,  le  marquis  de  Sade  y  conden- 
sait toutes  ses  théories  nouvelles  et  y  créait  aussi,  cent  ans 
avant  le  docteur  KrafTt-Ebing,  la  psychopathie  sexuelle. 

En  écrivant  cet  ouvrage  sur 

Les  bizarres  penchants  qu'inspire  la  nature 

le  marquis  de  Sade  avait  conscience  de  sa  nouveauté  et  de  nos 
importance  :  «  Qui  pourrait  fixer,  dit-il,  et  détailler  ces  écarts 
ferait  peut-être  un  des  plus  beaux  travaux   sur  les  mœurs  et 


INTRODUCTION  25 


peut-être  un  des  plus  intéressants.  »  Et  plus  loin,  insistant  sur 
le  côté  systématique  et  scientifique  de  cette  œuvre,  il  ajoute  : 
«  Imagine-toi  que  toutes  les  jouissances  honnêtes  ou  prescrites 
par  cette  bête  dont  tu  parles  sans  cesse  sans  la  connaître  et  que 
tu  appelles  Nature, que  ces  jouissances, dis-je,  seront  expressé- 
ment exclues  de  ce  recueil.  » 

A  la  fin  du  règne  de  Louis  XIV,  peu  avant  le  commencement 
de  la  Régence,  au  moment  où  le  peuple  français  avait  été 
appauvri  par  les  différentes  guerres  du  roi  Soleil,  tandis  qu'un 
petit  nombre  de  vampires  avaient  sucé  le  sang  de  la  nation, 
s'étaient  enrichis  de  la  misère  générale,  quatre  personnages  de 
cette  espèce  imaginèrent  la  m  singulière  partie  de  débauche  » 
dont  l'exposé  forme  le  contenu  de  l'ouvrage. 

Le  duc  de  Blangis  et  son  frère,  l'archevêque  de...,  établissent 
avant  tout  un  plan  dont  ils  font  part  à  l'infâme  Durcet  et  au 
président  Curval.  Afin  d'être  mieux  liés  l'un  à  l'autre,  ils  épou- 
sent avant  tout  chacun  la  fille  de  l'autre,  font  caisse  commune 
et  destinent  annuellement  deux  millions  à  leurs  plaisirs.  On 
engage  quatre  maquerelles  pour  le  recrutement  des  filles  et 
quatre  appareilleurs  pour  celui  des  garçons,  et  quatre  soupers 
galants  sont  donnés  chaque  mois  dans  quatre  petites  maisons 
de  quatre  différents  quartiers  de  Paris.  Le  premier  souper  est 
consacré  aux  voluptés  socratiques.  Seize  jeunes  hommes  de  20 
à  30  ans  sont  employés  comme  actifs  et  seize  garçons  de  12  à 
18  ans  comme  passifs  dans  ces  «  orgies  masculines  dans  les- 
quelles s'exécutait  tout  ce  que  Sodome  et  Gomorrhe  inventèrent 
jamais  de  plus  luxurieux  »,  Le  second  souper  est  consacré 
aux  «  filles  du  bon  ton  ».  11  y  en  a  douze.  Le  troisième  souper 
réunit  les  filles  les  plus  crapuleuses  et  les  plus  dégoûtantes  de 
la  ville  ;  elles  sont  au  nombre  de  100.  Au  quatrième  souper  on 
attire  vingt  filles  vierges  de  7  à  15  ans.  De  plus,  chaque  ven- 
dredi a  lieu  un  «  secret  »  auquel  assistent  quatre  fillettes 
enlevées  à  leurs  parents  et  les  quatre  femmes  de  nos  débauchés. 
Chacun  de  ces  repas  coûte  10.000  francs,  et,  comme  bien  on 
pense,  on  sert  h  profusion  les  fruits  les  plus  rares  dans  la  sai- 
son où  généralement  on  ne  les  voit  point,  et  les  vins  de  tous 
les  pays.  Ensuite  nous  entrons  dans  le  récit  proprement  dit 
qui  débute  par  la  peinture  de  quatre  libertins.  Cette  peinture 
n'est  pas  embellie  par  des  couleurs  menteuses,  les  traits  qu'elle 
offre  sont  naturels. 

\vant  tout,  l'auteur  trace   le  portrait  du    duc  de  Blangis  et 


26  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

nous  met  au  courant  de  son  existence.  Maître  à  18  ans  d'une 
fortune  énorme,  il  l'a  grossie  par  un  grand  nombre  d'escro- 
queries et  de  crimes.  Il  a  toutes  les  passions,  tous  les  vices  ;  son 
cœur  est  le  plus  dur  qui  soit.  Il  a  commis  tous  les  crimes, 
toutes  les  infamies.  On  doit  être  méchant  complètement  et  non 
«  vertueux  dans  le  crime  et  criminel  dans  la  vertu  ».  Le  vice 
est  pour  lui  la  source  des  «  plus  délicieuses  voluptés  ».  Il  est 
d'avis  que  la  raison  du  plus  forl  esl  toujours  la  meilleure. 
Il  a  tué  sa  mère,  violé  sa  sœur.  A  23  ans  il  s'est  lié  avec  «trois 
compagnons  de  vices  ». 

Il  se  livre  au  brigandage,  enlève  deux  jolies  filles  des  bras 
de  leur  mère  au  bal  de  l'Opéra.  11  tue  sa  femme,  épouse  la  maî- 
tresse de  son  frère,  mère  d'Aline,  une  héroïne  du  roman. 

En  fait  de  stature,  c'est  un  Hercule.  Cet  homme,  qui  a  main- 
tenant 50  ans,  est  le  «  chef-d'œuvre  de  la  Nature  ».  On  prendrait 
ce  blasphémateur  pour  le  dieu  même  de  la  lubricité.  Il  est  si 
fort  qu'il  pourrait  écraser  un  cheval  entre  ses  jambes.  Ses  excès 
de  bouche  sont  inimaginables.  Il  boit  dix  bouteilles  de  bour- 
gogne à  chacun  de  ses  repas... 

L'archevêque,  son  frère,  lui  ressemble,  mais  il  est  moins 
fort  et  plus  spirituel.  Sa  santé  est  moins  insolente,  il  est  plus 
raffiné.  Il  a  45  ans,  de  beaux  yeux,  une  vilaine  bouche  et  un 
corps  efTéminé. 

Le  doyen  de  ces  débauchés  a  60  ans,  c'est  le  président  de 
Curval  ;  grand,  maigre  et  sec,  il  a  l'air  d'un  squelette.  Son  long 
nez  s'effile  au-dessus  d'une  bouche  livide.  Il  est  couvert  de 
poils  comme  un  satyre.  Il  est  impotent.  Il  a  toujours  aimé  le 
crime  :  «  Il  se  fit  chercher  des  victimes  partout  pour  les  immo- 
ler à  la  perversion  de  ses  goûts.  »  Ce  qu'il  aime  le  mieux,  ce 
sont  les  empoisonnements. 

Le  quatrième  libertin,  Durcet,  a  53  ans  ;  il  est  efféminé, 
petit,  gros  et  gras.  Son  visage  est  poupin.  Il  s'enorgueillit 
d'avoir  une  peau  très  blanche,  des  hanches  de  femme,  une  voix 
douce  et  agréable.  Cet  aspect  dénote  évidemment  un  cinède,  et 
dès  sa  jeunesse  il  fut  le  giton  du  duc. 

Après  les  portraits  des  débauchés,  voici  ceux  de  leurs 
épouses.  Constance,  la  femme  du  duc  et  fille  de  Durcet,  est 
une  grande  femme  mince,  faite  à  peindre  ;  on  dirait  d'un  lis  ; 
ses  traits  sont  pleins  de  noblesse  et  ont  de  la  finesse.  Elle  a  de 
grands  yeux  noirs  pleins  de  feu,  des  petites  dents  très 
blanches.    Elle    a   maintenant   22    ans.    Son    père    l'a    plutôt 


INTRODUCTION  27 


élevée  comme  si  elle  avait  été  sa  maîtresse  que  comme  sa  fille, 
sans  pouvoir  cependant  la  dépouiller  de  sa  bonté  de  cœur  ni  de 
sa  pudeur. 

Adélaïde,  femme  de  Durcet  et  fille  du  président  de  Curval, 
est  une  beauté  d'une  autre  sorte  que  la  brune  Constance.  Elle 
a  20  ans  ;  elle  est  petite,  blonde,  sentimentale,  romanesque. 
Elle  a  des  yeux  bleus.  Ses  traits  respirent  la  décence.  Elle  a  de 
beaux  sourcils,  un  noble  front,  un  petit  nez  aquilin,  une 
bouche  un  peu  grande.  Elle  est  agréable  à  voir  et  penche  un 
peu  la  tête  sur  son  épaule  droite.  Cependant,  elle  est  plutôt 
1'  «esquisse  que  le  modèle  de  la  beauté  ».  Elle  aime  la  solitude 
et  pleure  en  secret.  Le  président  n'a  pu  détruire  ses  sentiments 
religieux.  Elle  prie  souvent.  Cela  lui  attire  des  corrections  de 
son  père  et  de  son  mari.  C'est  une  bienfaitrice  des  pauvres,  pour 
lesquels  elle  se  sacrifie. 

Julie,  la  femme  du  président,  est  l'aînée  des  filles  du  duc, 
elle  est  grande  et  élancée,  un  peu  grasse.  Elle  a  de  beaux  yeux 
bruns,  un  joli  nez,  des  traits  enjoués,  des  cheveux  châtains, 
une  vilaine  bouche,  des  dent  cariées  qui,  avec  ses  tendances  à 
la  malpropreté,  lui  ont  attiré  l'amour  du  président,  qui  a  des 
goûts  infects.  Elle  a  voué  à  l'eau  une  inimitié  éternelle.  Gour- 
mande et  ivrognesse,  elle  est  d'une  insouciance  complète. 

Sa  plus  jeune  sœur,  Aline,  en  réalité  fille  de  l'archevêque, 
n'a  que  18  ans,  un  visage  frais  et  piquant,  un  nez  en  l'air,  des 
yeux  bruns  et  animés,  une  bouche  délicieuse,  une  taille 
ravissante,  une  jolie  peau  douce  et  légèrement  brune.  L'arche- 
vêque l'a  laissée  dans  l'ignorance  de  tout,  elle  sait  à  peine 
lire  et  écrire,  ne  connaît  pas  le  sentiment  religieux,  a  des 
idées  et  des  sentiments  enfantins.  Ses  réponses  sont  imprévues 
et  drôles.  Elle  joue  sans  cesse  avec  sa  sœur,  déteste  l'arche- 
vêque et  craint  le  duc  «  comme  le  feu  ».  Elle  est  paresseuse. 

Ensuite  vient  le  plan  de  l'ouvrage  et  les  plaisirs  imaginés 
par  les  quatre  roués.  11  est  entendu  chez  de  Sade  que  les  sen- 
sations qui  proviennent  du  langage  des  mots  sont  très  puis- 
santes. Les  quatre  roués  décident  de  s'entourer  de  tout  «  ce  qui 
pouvait  satisfaire  les  autres  sens  par  la  lubricité  »  et  de  se  faire 
raconter,  «  par  ordre»,  toutes  les  dépravations,  toutes  les  per- 
versions sexuelles. 

Après  de  longues  recherches,  les  libertins  trouvent  quatre 
vieilles  femmes  qui  ont  beaucoup  vu  et  beaucoup  retenu.  Elles 


28  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

connaissent  toutes  les  dépravations  sexuelles  et  peuvent  les 
réunir  dans  un  récit  systématique. 

La  première  doit  exposer  seulement  les  150  perversions  les 
plus  simples,  les  plus  communes,  les  moins  raffinées.  La 
deuxième  doit  en  donner  un  même  nombre  de  «  plus  rares  et 
plus  compliquées  »,  dans  lesquelles  un  ou  plusieurs  hommes 
agissent  avec  plusieurs  femmes.  La  troisième  doit  montrer 
150  dépravations  criminelles  ayant  trait  aux  lois,  à  la  nature 
et  à  la  religion.  Les  excès  de  cette  dernière  catégorie  amènent 
au  meurtre,  et  ces  plaisirs  meurtriers  sont  si  variés  que  la 
quatrième  conteuse  doit  indiquer  150  de  ces  diverses  tor- 
tures. 

Les  quatre  libertins  veulent  pratiquer  les  enseignements  de 
ces  récits  avec  leurs  femmes  et  d'autres  «  objets  ». 

Ces  quatre  «  historiennes  »,  dont  la  science  est  extraordi- 
naire, sont  d'anciennes  prostituées  devenues  appareilleuses. 

La  Duclos  a  48  ans.  Elle  est  encore  bien. 

La  Chanville  a  50  ans.  C'est  une  tribade  enragée. 

La  Martaine  a  52  ans  ;  comme  elle  était  barrée,  elle  s'est  fait 
pédiquer  dès  son  jeune  âge. 

La  Desgranges  a  56  ans.  C'est  «  le  vice  personnifié  »,  un 
squelette  auquel  manquent  10  dents,  trois  doigts  et  un  œil. 
Elle  boite  et  elle  est  rongée  par  un  chancre.  Son  âme  est  «  le 
réceptacle  de  tous  les  vices  ».  11  n'y  a  pas  de  crime  qu'elle  n'ait 
commis.  Au  demeurant,  ses  collègues  ne  sont  pas  des  anges 
non  plus. 

On  s'occupe  de  l'approvisionnement  en  «  objets  luxurieux  » 
des  deux  sexes  :  huit  filles,  huit  garçons,  huit  hommes  et 
quatre  servantes.  On  engage  les  appareilleuses  et  les  appareil- 
leurs  les  plus  fameux  de  France  pour  recruter  le  matériel,  dont 
le  choix  est  fait  avec  beaucoup  de  raffinement.  On  prend  par- 
tout, dans  les  couvents,  dans  les  familles,  130  filles  de  12  à 
15  ans  pour  lesquelles  on  donne  aux  maquerelles  30,000  francs. 
Sur  ces  130  filles  on  en  retient  8. 

On  agit  de  même  pour  les  garçons  et  les  hommes  remis  par 
les  «  agents  de  sodomie  ». 

La  revue  des  filles  à  la  maison  de  campagne  du  duc  dure 
treize  jours.  On  en  examine  dix  par  jour. 

On  examine  de  la  même  façon  les  garçons,  les  drauques  et 
les  servantes. 

Celte  assemblée  se  rend  au  château  du  duc  :  c'est  le  théâtre 


INTRODUCTION  2Î1 


du  récit  et  des  orgies  pendant  neuf  mois.  On  a  disposé  les 
meubles,  réuni  des  vivres  et  des  vins.  Le  château  est  au  milieu 
de  forêts,  entouré  de  hautes  montagnes  presque  inaccessibles. 
Le  domaine  est  clos  par  une  muraille  élevée  qu'encercle  un 
grand  fossé.  Au  dehors,  le  paysage  est  tranquille  et  quasi  reli- 
gieux, ce  qui  prête  plus  de  prix  au  libertinage.  Toutes  les 
chambres  donnent  sur  une  grande  cour  intérieure.  Au  premier 
étage  se  trouve  une  grande  galerie  qui  aboutit  à  la  salle 
à  manger,  assez  près  des  cuisines.  Cette  salle  à  manger  est 
meublée  d'ottomanes,  de  fauteuils,  de  tapis.  Elle  est  très  con- 
fortable. De  là,  on  passe  dans  le  «  salon  de  compagnie  »,  bien 
meublé,  près  du  «  cabinet  d'assemblée  »  où  se  tiennent  les 
quatre  vieilles.  Cette  salle  est  le  a  champ  de  bataille»,  la 
scène  des  «  assemblées  lubriques  »  et  meublée  en  conséquence. 
Elle  est  en  demi-cercle.  On  y  remarque  quatre  grandes  niches 
ornées  de  glaces.  Dans  un  coin  se  trouve  une  ottomane.  Au 
milieu  de  la  salle  est  disposé  un  trône  pour  la  conteuse,  sur 
les  marches  du  trône  se  tiennent  «  les  sujets  de  débauche  » 
qui,  pendant  les  récits,  doivent  soulager  les  sens  excités  des 
libertins.  Le  trône  et  les  marches  sont  couverts  de  satin  bleu- 
noir  agrémenté  de  galons  d'or.  Les  niches  sont  tendues  de  satin 
bleu  clair.  Au  fond  de  chaque  niche  s'ouvre  une  «  mystérieuse 
garde-robe  »  dans  laquelle  le  libertin  se  retire  avec  l'objet  de 
ses  désirs,  et  dans  laquelle  on  trouve  un  canapé  «  et  tous 
les  autres  meubles  nécessaires  aux  impuretés  de  toute  espèce  », 
Des  deux  côtés  du  trône  se  dressent  jusqu'au  plafond  de  hautes 
colonnes  creuses  dans  lesquelles  on  enferme  les  personnes  à 
punir.  Elles  renferment  des  instruments  de  supplice  dont  la 
vue  seule  est  effroyable  et  provoque  chez  le  martyr  cette  épou- 
vante «  d'où  naît  presque  tout  le  charme  de  la  volupté  dans 
l'âme  des  persécuteurs  ».  Près  de  cette  grande  salle  est  un  bou- 
doir pour  les  voluptés  les  plus  secrètes.  Dans  une  autre  aile  du 
château  sont  quatre  belles  chambres  à  coucher  avec  boudoir, 
garde-robes,  lits  turcs  de  damas  tricolore,  et  ornées  des  objets 
les  plus  luxurieux  et  les  plus  propres  à  flatter  «  la  lubricité  la 
plus  sensuelle  ». 

Aux  deux  étages  sont  quelques  chambres  pour  les  conteuses, 
les  garçons,  les  filles,  les  servantes,  etc.  Hors  de  la  chapelle, 
au  bout  de  la  galerie,  est  un  escalier  en  limaçon  de  trois  cents 
marches  conduisant  au  sous-sol,  dans  une  salle  voûtée  et 
sombre,  close  de  trois  portes  de  fer,  où  l'on  a  disposé  ce  que  l'art 


30  l'œuvre   du    marquis    de   SADE 

le  plus  cruel  et  la  barbarie  la  plus  raffinée  ont  imaginé  de  plus 
terrible. 

Tous  entrent  au  château  le  29  octobre,  à  8  heures  du  soir. 
Comme  au  conclave,  sur  la  demande  du  duc,  on  mure  les 
portes  et  les  issues.  Jusqu'au  1"  novembre  (quatre  jours) 
les  victimes  se  reposent,  et  les  quatre  libertins  établissent  le 
règlemenl.  Il  est  court  :  Lever  à  10  heures  du  matin,  puis 
visite  aux  garçons. 

Ail  heures,  collation  (chocolat,  rôti,  vin)  dans  le  sérail  des 
filles  qui  versent  nues  et  à  genoux. 

Dîner  de  3  à  5  heures,  servi  par  les  épouses  et  les  vieilles. 
Café  au  salon.  Entrée  dans  la  salle  de  récit  à  6  heures. 

Les  costumes  féminins  sont  changés  chaque  jour.  On  varie 
entre  l'asiatique,  l'espagnol,  le  grec,  le  vêtement  de  nonne,  de 
fée,  de  magicienne,  de  veuve,  etc. 

A  6  heures  sonnant,  l'historienne  commence  son  récit,  qui 
dure  pendant  quatre  heures,  interrompu  par  les  intermèdes 
de  plaisirs  de  diverses  sortes  que  se  procurent  les  libertins. 
A  10  heures,  souper.  Alors  commencent  les  orgies  du  cabinet 
d'assemblée  éclairé  a  giorno.  Cela  dure  jusqu'à  2  heures.  11 
y  a  un  certain  nombre  de  fêtes,  et,  chaque  dimanche  soir,  on 
procède  à  la  correction  des  garçons  et  filles  qui  ont  commis 
quelques  peccadilles.  On  n'autorise  que  le  langage  lascif.  On 
ne  doit  pas  nommer  Dieu  sinon  en  blasphémant.  Pas  de  repos. 
Les  services  les  plus  bas  et  les  plus  dégoûtants  sont  rendus 
parles  filles  et  les  épouses,  qui  doivent  s'exécuter  avec  grâce. 

Après  l'élaboration  du  règlement,  le  duc  harangue,  le  31  oc- 
tobre, les  femmes  réunies  au  salon.  Sa  harangue  est  peu  encou- 
rageante ;  en  voici  à  peu  près  la  conclusion  :  le  mieux  qui 
puisse  arriver  à  une  femme,  c'est  de  mourir  de  bonne  heure.  De 
Sade  s'adresse  alors  au  lecteur,  lui  demandant  de  cuirasser  son 
cœur.  Il  va  étaler  600  perversions  sexuelles  qui  toutes  existent  : 
«  On  a  distingué  avec  soin  chacune  de  ces  passions  par  un  trait 
en  marge,  au-dessous  duquel  est  le  nom  qu'on  peut  donner  à 
cette  passion.  » 

Alors  commencent  Les  120  jours  de  Sodome.  Le  1"  no- 
vembre, la  Duclos  ouvre  la  session  en  exposant  les  150  perver- 
sions simples,  celles  delà  première  classe.  Chaque  jour,  elle  en 
explique  cinq.  Le  récit  est  interrompu  par  des  discussions,  des 
observations  et  des  amusements  variés. 

Cette  première  partie  est  la  seule  que  de  Sade  ait  développée 


INTRODUCTION  'd\ 


avec  toute  l'ampleur  que  comportait  un  tel  sujet.  Ensuite,  le 
papier  a  dû  lui  manquer. 

Les  autres  parties,  la  deuxième  avec  la  Chanville  et  ses 
150  «  passions  doubles  »,  la  troisième  avec  les  150  perversions 
criminelles  de  la  Martaine  et  la  quatrième  avec  les  150  perver- 
sions meurtrières  de  la  Desgranges,  sont  abrégées,  on  pourrait 
dire  esquissées.  La  Duclos  parle  en  novembre,  la  Chanville  en 
décembre,  la  Martaine  en  janvier,  la  Desgranges  en  février.  Les 
récits  se  terminent  le  dernier  jour,  et  l'on  finit  en  massacrant 
les   dernières  victimes.  D'ailleurs,  voici  le  Compte  du  lolal  : 

Massacrés  avant  le  1"  mars  dans  les  orgies 10 

Depuis  le  1"  mars 20 

Et  ils  s'en  retournent , 16 

C'est  là  le  résumé  d'une  œuvre  qui,  selon  l'opinion  du  doc- 
teur Duehren,  met  le  marquis  de  Sade  au  premier  rang  des 
écrivains  du  xviii*  siècle,  et  dans  laquelle  il  donne  une  expli- 
cation scientifique  de  toutes  les  manifestations  qui  ressortissent 
à  la  psychopathie  sexuelle. 

Le  docteur  Duehren  connaît  encore  du  marquis  de  Sade  un 
assez  long  canevas  pour  un  roman  intitulé  :  Les  journées  de 
Florbelle  ou  la  Nalure  dévoilée,  suivies  des  Mémoires  de 
l'abbé  de  Modore.  Ce  roman  devait  former  un  certain  nombre 
de  tomes.  Dans  le  premier  tome,  il  devait  y  avoir  des  dialogues 
sur  la  religion,  l'àme,  Dieu. 

Au  deuxième  tome,  l'action  se  passe  dans  un  bosquet  de 
myrtes  et  de  roses  ;  il  y  a  des  dialogues  sur  l'art  du  plaisir. 

Au  troisième  tome  se  trouve  un  projet  d'établissement  de 
trente-deux  maisons  de  plaisir  à  Paris. 

Au  quatrième  tome,  on  trouve  les  vingt-quatre  premiers 
chapitres  de  l'histoire  de  Modore. 

Au  cinquième  tome,  onze  chapitres  de  la  même  histoire,  avec 
le  récit  des  cruautés  exercées  sur  la  malheureuse  Eudoxie. 

Au  sixième  tome,  vingt-six  chapitres  de  l'histoire  de  Modore, 
etc.,  etc. 

A  la  fin,  le  marquis  indique  un  autre  titre  pour  l'histoire 
de  Modore  :  Le  triomphe  du  vice  ou  la  Vcrilable  liisloire  de 
Modore  (1). 

(1)    Je    ne    donne    pas    ici    l'analyse   des    ouvrages  de    Sade   publiés 


32  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

La  liste  des  manuscrits  du  marquis  de  Sade  publiée  par  la 
Biographie  Michaud  (voir  l'Essai  bibliographique)  indique 
comme  productions  perdues  ou  saisies  :  Coules,  4  volumes  ; 
Le  porlefeuille  d'un  homme  de  lellres,  4  volumes.  Je  pense 
que  ces  manuscrits  forment  en  réalité  le  recueil  conservé  à  la 
Bibliothèque  nationale. 

Il  s'y  trouve  des  contes  aux  ff.  451  verso  et  453,  le  canevas 
du  «  Porlefeuille  d'un  homme  de  leltres...  Deux  sœurs  sont 
à  la  campagne.  L'une  est  coquette  ;  l'autre,  aimable,  est  plus 
sérieuse.  Toutes  deux  entretiennent  un  commerce  de  lettres 
réglé  avec  un  homme  de  lettres  qui  se  trouve  à  Paris.  » 

De  Sade  indique  sommairement  les  matières  de  chaque 
volume.  Les  plus  intéressants,  au  moins  d'après  le  canevas, 
sont  le  premier  et  le  deuxième  volume. 

«  Le  premier  volume  contient  des  dissertations  sur  la  peine 
de  mort,  suivies  d'un  projet  de  l'emploi  à  faire  des  criminels 
pour  les  conserver  utilement  à  l'Etat,  une  lettre  sur  le  luxe, 
une  sur  l'éducation  dans  laquelle  est  [le  marquis  de  Sade 
avait  écrit  sonl,  qu'il  a  raturé  pour  écrire  esl]  quarante-quatre 
questions  de  morale... 

«  Le  second  volume  contient  une  lettre  sur  l'art  d'écrire  la 
comédie,  le  plan  d'une  jolie  comédie  à  exécuter  en  vers,  cin- 
quante préceptes  dramatiques  dans  lesquels  on  [ici  un  mot 
que  je  n'ai  pu  déchiffrer]  tout  ce  qui  peut  être  utile  aux  per- 
sonnes qui  suivent  cette  carrière...  » 

Le  marquis  de  Sade  a  développé  le  plan  de  cette  seconde 
partie  au  f°  1  du  manuscrit  sur  lequel  on  lit  :  «  Suite  du  porte- 
feuille. 

«  Brouillon, 

«  à  faire, 

«  Pholoé  et  Zénocrate  qui  [c'est  Pholoé]  annonce  son  dessein 
de  travailler  à  la  comédie. 

«Zénocrate  et  Pholoé  combattent  le  projet  en  envoyant  néan- 
moins les  conseils  dramatiques. 

«  Pholoé  à  Zénocrate.  Elles  [les  deux  sœurs]  ont  fait  une  comé- 
die qui  lui  sera  montrée  au  retour;  maintenant  elles  s'ennuyent 
et  lui  demandent  quelque  chose  d'amusant. 

ouvertement.  En  ce  qui  concerne  la  Philosophie  dans  le  boudoir, 
la  fable  s'imagine  trop  facilement  pour  qu'il  soit  nécessaire  d'in- 
sister. 


Pi,,  n 


rORlRAir  FANIAISISTE  DU  MARgilS  DE  SADE 

par   II.    BlIîKRSTKIN 

(D'après  la  reproduction  publiée  en  frontispice  de  la 
Correspondanre  de  M^<^  Goiirdan,  Edition  1866) 


INTRODUCTION  33 


«  Zénocrate  à  Pholoé.  Il  envoie  (prises  dans  les  cahiers)  les 
anecdotes  et  élymolngies  ;  celle  de  Miramas  termine  les  anec- 
dotes —  des  mots  —  et  des  hislorielles. 

«  Pholoé  à  Zénocrate.  Elle  part  et  se  rend  à  Paris  pour  le 
couronner  (1).  » 

Le  marquis  de  Sade  s'est  toujours  beaucoup  préoccupé  des 
questions  théâtrales.  Nous  avons  de  lui  une  lettre  datée  de  1772 
adressée  à  M.  Girard,  père  de  Philippe  de  Girard  et  qui  fut, 
au  moment  du  sacre  de  l'Empereur,  le  président  de  l'assemblée 
cantonale  de  Cadenet  (Vaucluse). 

La  lettre  du  marquis  de  Sade  montre  qu'il  fit  représenter 
une  comédie  le  lundi  20  janvier  1772.  Voici  la  lettre  telle 
qu'elle  a  paru  dans  la  Pelilc  Gazelle  Aplésienne  du  11  décembre 
1911  : 

«  La  dernière  fois  que  l'on  jouai  {sic)  la  comédie  chez  moi, 
monsieur,  j'avais  chargé  plusieurs  messieurs  de  la  Coste  et  de 
Loumarin  de  vous  témoigner  tout  le  plaisir  que  vous  me  feriez 
d'y  venir;  je  n'ai  pas  encore  été  assez  heureux  pour  vous 
posséder  chez  moi  ainsi  que  je  le  désire  avec  ardeur;  pour- 
rais-je  me  flatter  si  l'occasion  d'une  comédie  que  j'ai  faite  et 
qui  doit  se  représenter  le  lundi  20  du  courant  et  pour  laquelle 
je  souhaite  beaucoup  votre  jugement,  pouvait  enfin  me  procu- 
rer le  plaisir  que  je  désire  depuis  si  longtemps  de  faire  connais- 
sance avec  vous;  des  spectateurs  et  des  juges  aussi  éclairés 
que  vous,  monsieur,  sont  prélieux  (sic),  et  je  ne  vous  cache 
pas  que  vous  me  feriez  vraiment  peine  de  vous  refuser  à  l'em- 
pressement que  j'ai  de  vous  posséder  ce  jour-là.  Sans  le  mau- 
vais temps,  j'aurais  été  vous  en  prier  chez  vous;  j'espère  que 
la  saison,  bientôt  moins  rigoureuse,  me  mettra  à  mesure  de 
vous  cultiver  davantage  et  de  réparer  le  tort  que  j'ai  eu  de  ne 
pas  jouir  plus  tôt  d'une  aussi  agréable  société. 

«  Je  suis  très  parfaitement,  monsieur,  votre  très  humble  et 
très  obéissant  serviteur. 

«  Sade. 
«  Ce  15  janvier  1772.  » 

Il  consacra  au  théâtre  un  volume  du  Parle  feuille  d'un  homme 
de  lellrcs;  il  a  écrit  un  grand  nombre  de  pièces  qui,  pour  la 

(1)  Les  citations  concernant  le  Porlc/'cuil/e  d'un  homme  de  lettres 
Haient  inédites. 


34  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

plupart,  sont  énumérées  au  catalogue  de  la  Biographie 
Michaud  et  qui,  par  conséquent,  doivent  se  trouver  encore 
aux  mains  de  la  famille  de  Sade.  Au  f"  450  du  manuscrit  de  la 
Bibliothèque  nationale,  le  marquis  de  Sade  énumère  trois  de 
ses  pièces  dont  on  ne  connaissait  même  pas  jusqu'ici  les  titres  : 
L'/nconslani,  comédie  en  3  actes  et  en  vers;  La  Double 
Epreuve  ou  le  Prévaricateur,  comédie  en  3  actes;  Le  Mari 
Crédule  ou  la  Folle  Epreuve,  comédie  en  un  acte  et  en  vers 
libres. 

Aux  ff.  452  verso  et  453,  il  donne  un  aperçu  de  sa  pièce  La 
lîuse  d'Amour  que  la  Biographie  Michaud  mentionne  sous  le 
titre  «  L'Union  des  Arls,  ambigu  dans  le  genre  de  celui  que 
d'Aiguebelle  donna  en  1726  et  de  celui  qui  est  imprimé  dans 
les  œuvres  de  Morand.  La  pièce  du  marquis  de  Sade  en  com- 
prend cinq,  dont  la  première  sert  de  prologue  ou  de  liaison 
aux  autres  :  Les  Ruses  d'Amour,  comédie  épisodique  en  un 
acte  en  prose  ;  Euphémie  de  Melun  ou  le  Siège  d'Alger,  tra- 
gédie en  un  acte  en  vers  ;  Ullomme  dangereux  ou  le  Subor- 
neur, comédie  en  un  acte  en  vers  de  dix  syllabes,  reçue  au 
Théâtre  Favart  en  1790  ou  1791  ;  Azelis  ou  la  Coquelie  punie, 
comédie-féerie  en  un  acte  en  vers  libres,  reçue  au  théâtre  de 
la  rue  de  Bondi  en  1790.  Le  tout  se  termine  par  un  divertisse- 
ment ».  11  }•  a  encore  La  Fille  Malheureuse  que  la  Biographie 
Michaud  ne  mentionne  point.  Voici,  au  demeurant,  la  notice 
du  marquis  de  Sade  sur  son  ouvrage  La  Buse  d'Amour  (1)  : 

«  Un  jeune  comte,  épris  de  la  fille  d'un  homme  qui  demeure 
dans  une  terre  près  de  Paris,  et  sachant  qu'on  est  à  la  veille 
d'accueillir  Mondon,  vieux  rival  fort  riche,  imagine  de  trou- 
bler ce  projet...  11  arrive  dans  son  château  [le  château  du  père] 
avec  une  troupe  de  comédiens  très  considérable.  11  lui  offre  de 
donner  des  fêtes,  bien  résolu  de  profiter  de  la  liberté  que  lui 
laisserait  le  spectacle  pour  enlever  sa  maîtresse  ou  se  défaire 
de  son  rival  ;  le  père  accepte  et  [un  mot  illisible]  de  se  mêler 
lui  et  sa  société  à  la  troupe  du  jeune  comte  déguisé  en  comé- 
dien pour  exécuter  de  concert  la  fête  projetée...  Le  jeune 
comte,  qui  veut  se  distinguer  dans  tous  les  genres,  espérant 
que  plus  il  variera,  plus  il  trouvera  d'occasions  de  réussir..., 
offre  de  donner  et  donne  une  tragédie  en  un  acte  intitulée 
Euphémie  de  Melun  ou  le  Siège  d'Alger,  en  alexandrins. 

(1)  Note  inédite. 


INTUOnUCTlON  35 


«  Une  comédie  de  [un  mot  illisible]  en  vers  dissilabe  [dix 
syllabes]  :  Le  Suborneur. 

«  Un  drame  en  prose  :  La  Fille  Malheureuse. 

«  Une  comédie-féerie  en  vers  libres  :  Azelis  ou  la  Coquelle 
punie. 

«  Un  opéra-comique  à  musique  et  vaudevilles.  Le  tout  est 
chanté. 

«  Le  tout  est  terminé  par  un  superbe  ballet-pantomime  (1)... 
Et  le  mariage  du  jeune  homme  et  de  sa  maîtresse,  ce  qui 
forme  le  dénouement  du  total,  est  conclu  dans  la  scène  de 
fond  qui  suit  cet  opéra,  et  le  ballet-pantomime  est  pour  y 
servir  de  divertissement. 

«  Cette  pièce  a  6.000  tant  vers  de  toutes  mesures  que  lignes 
de  prose.  Elle  exige  cinq  heures  de  représentation.  Elle  est 
unique  en  son  genre  et  destinée  aux  Italiens.  »  Les  dernières 
lignes  à  partir  de  «  celle  pièce  »  ont  été  raturées  par  l'auteur. 
Il  la  destinait  aux  Italiens  et  la  porta  aux  Français. 

Le  marquis  de  Sade  a  été  en  relations  avec  la  Comédie- 
Française.  On  y  conserve  sept  de  ses  lettres.  Quatre  ont  été 
publiées,  pour  la  première  fois,  dans  l'introduction  à  la  réim- 
pression qu'a  donnée  M.  Ostave  Uzanne  de  Vidée  sur  les 
Romans.  Je  donne  plus  loin  de  ces  lettres  un  texte  plus  exact 
que  ce  qu'on  a  publié  jusqu'ici  Deux  de  ces  lettres  n'ont 
jamais  été  publiées  en  français;  le  docteur  Duehren  en  a  seu- 
lement publié  une  traduction  «en  allemand  ;  elles  sont  donc 
inédites.  La  septième,  la  plus  longue,  n'a  jamais  encore  été 
signalée.  Je  donne  donc  sept  lettres  du  marquis  de  Sade,  sur 
lesquelles  trois  sont  inédites. 

A  Monsieur, 

Monsieur  de  Laporle^  Secrétaire  el  Souffleur 
de  la  Comédie-Française,  rue  des  Francs-Bour- 
geois, porte  Saint- Michel,  n°  127 . 

La  Comédie-Française,  monsieur,  m'ayant  fait  espérer  qu'elle 
voudrait  bien  me  dédommager  de  la  très  [ici  le  mot  mauvaise 
raturé!  peu  méritée  et  très  mauvaise  réception  que  son  assem- 

(1)  On  lit  en  marge  :  «  Il  est  bon  d'observer  que  chacun  de  ces 
actes,  malgré  des  intrigues  particulières,  concourt  au  plan  général  et 
au  but  du  jeune  comte.  » 


36  l'œuvre  du  maf'.quis  de  sade 

blée  fit  l'autre  jour  à  la  pièce  que  je  soumis  à  son  jugement;  je 
vous  prie,  monsieur,  de  vouloir  bien  m'inscrire  pour  une  nou- 
velle lecture,  encore  deux  ou  trois  semblables  à  la  dernière 
[ici  un,  deux  ou  trois  mots  raturés  que  je  n'ai  pu  déchiflrer], 
et  il  est  parfaitement  sûr  que  je  n'importunerai  plus,  monsieur, 
ni  vous,  ni  la  Comédie-Française. 

J'ai  l'honneur  d'être  bien  sincèrement,  monsieur,  votre  très 
humble  et  très  obéissant  serviteur. 

De  Sade. 

Ce  17  février  1791  (1). 


Messieurs, 

Permettez  que  j'aie  l'honneur  de  vous  rappeler  sans  cesse  les 
sentiments  d'estime  et  d'attachement  qui,  depuis  des  années, 
me  lient  à  votre  théâtre,  j'en  ai  fait  profession  dans  tous  les 
temps,  j'ose  dire  même  (et  les  preuves  existent)  que,  pour 
avoir  pris  avec  trop  de  chaleur  votre  parti  lors  de  vos  derniers 
troubles,  vos  ennemis  m'ont  écrasé  dans  des  papiers  publics, 
sans  que  jamais  rien  m'ait  découragé  :  la  récompense  de  mon 
attachement  a  été  votre  refus  du  dernier  ouvrage  que  je  vous 
ai  lu  et  qui,  j'ose  le  dire,  n'était  pas  fait  pour  être  traité  si 
sévèrement. 

Quelque  chagrin  que  m'ait  fait  éprouver  ce  refus  formel, 
rigoureux  et  général,  je  ne  vous  en  consacre  pas  moins  à 
l'avenir  et  ce  qui  reste  dans  mon  portefeuille  et  ce  qui  le  rem- 
plira de  nouveau.  Mais,  messieurs,  permettez  que,  traité  par 
vous  si  rigoureusement  dans  l'occasion  que  je  viens  de  citer, 
j'éprouve  au  moins  et  votre  indulgence  et  votre  équité  sur 
deux  autres  objets. 

Vous  avez  depuis  longtemps  une  pièce  à  moi,  unanimement 
reçue  par  vous  (2)  dès  que  j'accepte  tous  les  arrangements  qu'il 
vous  a  plu  de  faire  avec  les  auteurs,  je  vous  demande  avec  ins- 
tance, messieurs,  de  la  faire  passer  le  plus  tôt  possible,  donnez- 
moi  cet  encouragement,  je  vous  en  supplie;  cela  doit  vous  être 
facile  s'il  est  vrai,  ainsi  qu'on  le  dit,  que  plusieurs  auteurs,  ne 
voulant   pas    adopter    vos   arrangements,    aient    retiré    leurs 

(1)  Lettre  inédite. 

(2)  Le  Misanthrope  par  amour  ou  Sophie  el  Desfrancs,  «  comédie 
en  trois  actes  et  en  vers  libres  ». 


INTRODUCTION  37 


pièces;  moi  je  souscris  à  tout,  messieurs,  et  ne  vous  demande 
que  de  ne  pas  me  faire  languir. 

L'autre  faveur  implorée  par  moi,  messieurs,  parce  que  vous 
me  l'avez  promise  en  dédommagement  à  la  mauvaise  réception 
que  vous  fîtes  à  ma  dernière  comédie,  consiste  à  vous  prier  de 
vouloir  bien  entendre  le  plus  tôt  possible  la  lecture  de  trois  ou 
quatre  ouvrages,  tous  prêts  à  vous  être  présentés  et  que  je  vou- 
drais ne  pas  donner  ailleurs. 

Aussitôt  que  vous  aurez  bien  voulu  me  faire  savoir  le  jour 
qu'il  vous  plaira  de  m'accorder,  j'aurai  l'honneur  de  vous 
porter  pour  commencer  celui  des  quatre  que  je  croirai  le  plus 
digne  de  vous  être  offert. 

J'ai  l'honneur  d'être,  messieurs,  avec  les  sentiments  de  la 
plus  haute  considération,  votre  très  humble  et  très  obéissant 
serviteur. 

De  Sade. 

Le  2  mai  1791. 


Je  soussigné,  déclare  que  c'est  faussement  et  contre  ma 
volonté  et  mon  assentiment  que  mon  nom  se  trouve  sur  la 
liste  des  auteurs  qui  ont  délibéré  qu'il  ne  devait  être  accordé 
que  700  liv.  de  frais  par  jour  à  la  Comédie-Française.  J'atteste 
n'avoir  mis  mon  nom  que  sur  la  liste  de  ceux  qui  ont  signé  à 
la  minorité  que  par  des  considérations  particulières  il  devait 
être  accordé  huil  cenl  livres  et  viens  pour  certifier  cette  façon 
de  penser  de  ma  part  d'en  adresser  une  lettre  publique  à 
messieurs  les  auteurs,  signée  de  moi,  et  dont  je  distribuerai 
des  copies  à  messieurs  les  comédiens  français,  afin  qu'ils 
soient  persuadés  de  ma  façon  de  penser. 

De  Sade. 

A  Paris,  le  lundi  17  septembre  1791, 


J'ai  pris  connaissance  des  conditions  réglementaires  aux- 
quelles les  comédiens  français  ordinaires  du  Roi,  reçoivent  les 
pièces  où  ils  s'engagent  à  jouer,  ainsi  que  la  convention  pécu- 
niaire qu'ils  font  à  chaque  ouvrage. 

Je  souscris  aux  conditions  réglementaires,  et  je  promets  de 
signer  le    marché  pécuniaire   si   ma  pièce   intitulée  La  liuse 


38  l'œuvre  du  marquis  de  sade 


d'Amour  ou  l'Union  des  Arls,  pièce  en  six  actes  en  vers,  prose 
et  vaudeville  est  reçue. 

De  Sade. 
A  Paris,  le  27  janvier  1792. 


Au  ciloyen  De  La  Porte,  secrélaire  du  Théâtre 

de  la  Nation. 
Au  Théâtre. 

Citoyen, 

J'ai  l'honneur  de  vous  faire  passer  ci-joint  une  comédie  en 
un  acte  et  en  vers  libres  lue  à  la  Comédie-Française  il  y  a 
dix-huit  mois.  Vos  registres  vous  prouveront  qu'il  ne  s'en 
fallut  que  d'une  voix  que  cette  pièce  ne  fût  pas  acceptée  ; 
l'assemblée  consentit  à  une  seconde  lecture  lorsque  j'y  aurais 
fait  les  changements  qu'elle  me  prescrivit,  ils  sont  exécutés  ;  je 
la  supplie  d'après  cela  de  vouloir  bien  en  agréer  l'hommage,  et 
sous  la  simple  condition  qu'on  voudrait  bien  la  jouer  de  suite, 
je  fais  entre  vos  mains  acte  de  renonciation  à  tous  droits  et 
tous  émoluments  d'auteur;  je  connais  la  délicatesse  de  la 
Comédie-Française  à  cet  égard  ;  mais  je  la  supplie  d'observer 
que  j'écoute  aussi  la  mienne  et  qu'elle  me  prescrit  de  supplier 
l'assemblée  d'accepter  cette  bagatelle  ;  la  même  faveur  a  été 
accordée  à  M.  de  Ségur,  j'aurais  droit  de  me  plaindre  si  elle 
m'était  refusée  ;  ce  n'est  point  de  la  part  de  messieurs  les 
comédiens  de  la  Nation  que  je  dois  craindre  un  tel  outrage  à 
l'amour-propre. 

J'ai  l'honneur  d'être  fraternellement,  citoyen,  votre  conci- 
toyen. 

Sade. 

Ce  1"  mars  1793,  l'an  2  de  la  répub.  :  rue  neuve  des  Mathu- 
rins,  n°  20,  Chaussée  du  Mont-Blanc  (1). 


Au  citoyen  De  La  Porte,  secrélaire  de  la 

Comédie-Fra  n  ça  ise. 
Au  Théâtre. 
Si  la  Comédie-Française,  monsieur,  n'agrée  point  l'offre  que 
je  lui  ai  faite  d'une  petite  pièce  en  un  acte  et  que  j'ai  eu  l'hon- 

(1)  Lettre  inédite. 


INTRODUCTION  39 


neur  de  vous  envoyer  dernièrement,  je  vous  prie  de  me  la  ren- 
voyer; je  n'imaginais  pas  qu'il  fallait  être  soumis  aux  mêmes 
délais  pour  ce  que  l'on  donne  et  pour  ce  que  l'on  vend. 

En  un  mot,  monsieur,  je  vous  prie  de  m'instruire  du  sort  de 
cette  négociation  et  de  me  croire,  avec  tous  les  sentiments 
possibles, 

Votre  citoyen, 

Sade. 

Le  15  mars  1793,  l'an  2  de  la  République,  rue  Neuve-des- 
Mathurins,  Chaussée-d'Antin  (1). 


On  m'apprend,  citoyen,  que  la  Comédie-Française  a  quelques 
sujets  de  se  plaindre  de  moi...,  qu'elle  a  été  surprise  de  la 
lettre  où  je  la  priais  de  me  donner  une  prompte  réponse  à 
l'offre  que  je  lui  faisais  d'une  petite  pièce;  si  cela  était,  conve- 
nez, citoyen,  qu'il  serait  bien  malheureux  de  se  brouiller  pour 
une  politesse  qu'on  veut  faire. 

Je  ne  puis  ni  ne  dois  laisser  subsister  plus  longtemps  ce 
louche,  je  n'ai  point  mérité  de  perdre  l'estime  de  votre  Société, 
je  l'aime,  la  sers  et  la  défends  depuis  vingt-cinq  ans,  je  prie 
M.  Mole  de  le  certifier. 

Justifiez-moi  devant  elle,  citoyen,  je  vous  en  prie,  et  comme 
elle  est  équitable,  en  l'assurant  de  ma  part  que  je  n'ai  et  n'au- 
rai jamais  aucun  tort  réel  à  ses  yeux,  cela  suffira.  J'ai  désiré  la 
lecture  de  ma  petite  pièce,  je  la  désire  encore,  je  sais  qu'elle 
est  faite  pour  réussir,  j'en  demande  la  plus  prompte  représen- 
tation, c'est  un  service  que  je  supplie  la  Comédie  de  me  rendre, 
j'ai  de  fortes  raisons  de  le  désirer,  et  comme  je  ne  veux  pas 
que  l'on  croie  que  l'intérêt  motive  ces  instances,  que  je  ne 
veux  rien  de  cette  pièce,  la  délicatesse  de  la  Comédie  s'oppose 
à  cet  arrangement,  et  bien  je  vais  concilier  son  désintéres- 
sement et  le   mien  ;  j'abandonne  pour  les  frais  de  la  guerre 

(1)  Cette  lettre  est  précédée  de  la  minute  inédite  de  la  réponse  que 
l'on  fit  au  marquis  de  Sade  :  «  Répondre  que  la  Comédie  n'est  pas 
dans  l'usage  d'accepter  aucune  pièce  sans  en  donner  la  rétribution 
à  son  auteur,  qu'en  conséquence  elle  avait  arrêté  de  lire  sa  pièce  et 
de  suivre  pour  elle  la  marche  ordinaire,  mais  que  ses  occupations  ne 
lui  permettent  pas  d'en  fixer  le  jour  aussi  prochain  que  M.  de  Sade  le 
demande.  Elle  lui  renvoie  sa  pièce.  » 


40  l'œuvre    du    marquis    de    SADE 

ce  que  cette  bagatelle  produira  :  mais  je  supplie  qu'on  la 
représente  ;  citoyen,  je  vous  demande  une  réponse...  à  la  Comé- 
die-Française son  estime,  je  suis  digne  de  tous  deux  et  suis 
avec  considération. 

Votre  concitoyen, 

Sade. 

Tournez  s'il  vous  plaît. 

Le  12  avril  1793,  l'an  2  de  la  rép.  fran.  : 

Je  reçois  à  l'instant  la  lettre  que  vous  venez  de  me  faire 
l'honneur  de  m'écrire,  j'y  vois  avec  plaisir  qu'on  veut  bien  ne 
pas  m'oublier;  j'attends  le  jour  qu'on  voudra  bien  m'indiquer, 
je  vous  prie  en  me  l'apprenant  de  vouloir  bien  me  faire  savoir 
si  c'est  moi  qui  doit  lire  ou  le  citoyen  Saint-Fal;  dans  le  pre- 
mier cas,  vous  voudrez  bien  m'envoyer  le  manuscrit  pour  que 
je  le  repasse,  cela  est  inutile  dans  le  second  (1). 

La  Comédie-Française,  qui  avait  reçu  «  unanimement  »  le 
Misanthrope  par  Amour  ou  Sophie  et  Desfrancs,  donna  ses 
entrées  à  l'auteur  pendant  cinq  ans,  mais  ne  joua  pas  la  pièce. 
Ailleurs,  le  marquis  de  Sade  fut  plus  heureux.  Il  fit  représenter 
au  théâtre  Molière  Oxliern  ou  les  Effets  du  Libertinage,  drame 
en  trois  actes  et  en  prose. 

Le  théâtre  Molière  avait  été  ouvert  rue  Saint-Martin,  le 
11  juin  1791.  Il  était  dirigé  par  Jean-François  Boursault,  dit 
Malherbe,  qui  jouait  lui-même.  On  représentait  de  tout  au 
théâtre  Molière,  mais  on  s'y  distingua  en  jouant  des  pièces 
patriotiques.  «  Ce  théâtre,  dit  le  Moniteur  du  11  novembre  1791, 
depuis  son  ouverture,  s'est  distingué  par  le  patriotisme  et 
l'amour  de  la  révolution.  »  L'entreprise  fut  malheureuse,  et  le 
théâtre  dut  fermer  ses  portes  un  an  après.  Il  les  rouvrit  bien- 
tôt, mais  sous  différents  noms  :  il  connut  un  grand  nombre  de 
faillites  successives.  Le  premier  succès  du  théâtre  avait  été  :  La 
Ligue  des  Fanatiques  et  des  Tyrans,  par  Ronsin.  Boursault  y 

(1)  Lettre  inédite.  On  y  lit  aussi  cette  annotation  :  «  Reçue  le 
13  avril  93,  à  une  heure  du  soir.  »  Qu'on  me  permette  de  remercier 
ici,  pour  son  obligeance,  M.  Couët,  le  distingué  bibliothécaire  de  la 
Comédie-Française, 


INTRODUCTION  41 


jouait  le  rôle  du  député,  M"°  Masson  y  paraissait.  On  y  enten- 
dait des  vers  de  ce  genre  : 

Mais  dans  la  nuit  des  temps,  reportez  vos  regards 
Du  dernier  des  Louis  au  premier  des  Césars, 
Sur  les  crimes  des  rois  interrogez  l'histoire; 
Pour  un  dont  les  vertus  ont  consacré  la  gloire, 
Mille  se  sont  souillés  des  plus  noirs  attentats, 
Mille  ont  de  flots  de  sang  inondé  leurs  états. 

On  y  joua  aussi  avec  succès  La  France  régénérée,  opéra- 
comique,  par  Chaussard,  musique  de  Scio. 
Voici  de  quoi  en  donner  une  idée  : 

LE    PRÉLAT 

Ah  !  tout  est  renversé  depuis  qu'on  ose  écrire, 

LE    CURÉ 

La  Raison  n'a  régné  que  lorsqu'on  a  su  lire. 

On  y  avait  donné  entre  temps  La  Morl  de  Coligny  ou  la 
Sainl-Barlhélemy ,  par  Arnault-Baculard  ;  La  Parité  de  Chasse 
d'Henri  IV,  par  Willemain  d'Abancourt,  etc.  Le  22  octobre  1791, 
le  théâtre  Molière  donna  la  première  représentation  du  Comte 
Oxliern,  suivi  A''lIenriol  et  Boulotte,  parodie  du  Procureur 
arbitre. 

Le  succès  parut  assez  vif,  et  cependant  le  nom  de  l'auteur 
souleva  dès  la  seconde  représentation  assez  de  tempête  pour 
qu'on  ne  redonnât  plus  la  pièce,  à  Paris  du  moins.  Cette 
seconde  représentation  eut  lieu  le  4  novembre  1791.  Le  Comte 
Oxtiern  était  suivi  de  L'Ecole  des  Maris.  Cette  représentation 
tut  si  bruyante  que  le  Moniteur,  qui  n'avait  pas  encore 
parlé  du  théâtre  Molière,  inséra  le  6  novembre  1791  l'article 
suivant  : 

«  Le  Comte  Oxtiern  ou  les  Effets  du  Libertinage,  drame  en 
trois  actes,  en  prose,  a  été  représenté  avec  succès  sur  ce 
théâtre. 

«  Oxtiern,  grand  seigneur  suédois,  libertin  déterminé,  a 
violé  et  enlevé  Ernestine,  fille  du  comte  de  Falkenheim  ;  il  a 
fait  jeter  son  amant  en  prison  sur  une  fausse  accusation  ;  il 
amène  sa  malheureuse  victime  à  une  lieue  de  Stockholm,  dans 
une  auberge  dont  le  maître,  nommé  Fabrice,  est  un  honnête 
homme.  Le  père  d'Ernestine  court  sur  ses  traces  et  la  retrouve. 
La  jeune  personne,  au    désespoir,   imagine  un  moyen   de   se 


42  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

venger  du  monstre  qui  l'a  déshonorée  :  elle  lui  donne  rendez- 
vous  à  onze  heures  du  soir,  dans  le  jardin,  pour  se  battre  à 
l'épée.  Sa  lettre  est  écrite  de  manière  à  faire  croire  qu'elle  est 
du  frère  d'Ernestine  Son  père  envoie  de  son  côté  un  cartel  à 
Oxtiern,  et  celui-ci,  instruit  du  projet  d'Ernestine,  conçoit 
l'horrible  dessein  de  mettre  la  fille  aux  mains  avec  le  père. 
Effectivement,  tous  deux  arrivent  au  rendez-vous  ;  ils  s'attaquent 
et  se  battent  avec  vigueur,  quand  un  jeune  homme  accourt  les 
séparer  :  c'est  l'amant  d'Ernestine  que  l'honnête  P'abrice  a  tiré 
de  prison;  le  premier  usage  qu'il  a  fait  de  sa  liberté  a  été  de 
se  battre  avec  Oxtiern  qu'il  a  tué.  Il  épouse  sa  maîtresse  après 
l'avoir  vengée. 

«  Il  y  a  de  l'intérêt  et  de  l'énergie  dans  cette  pièce;  mais  le 
rôle  d'Oxtiern  est  d'une  atrocité  révoltante.  Il  est  plus  scélé- 
rat, plus  vil  que  Lovelace  et  n'est  pas  plus  aimable. 

«  Un  incident  a  pensé  troubler  la  seconde  représentation  de 
cette  pièce.  Au  commencement  du  second  acte,  un  spectateur 
mécontent  ou  malveillant,  mais  à  coup  sûr  indiscret,  a  crié  : 
«  Baissez  le  rideau  !  »  Il  avait  tort,  car  il  ne  lui  était  pas 
permis  d'exiger  l'interruption  de  la  pièce.  Le  garçon  de 
théâtre  a  eu  le  tort  d'obéir  à  cet  ordre  isolé  et  de  baisser  le 
rideau  plus  qu'à  moitié.  Enfin,  beaucoup  de  spectateurs,  après 
l'avoir  fait  relever,  ont  crié  :  «  .1  la  porte  !  »  sur  le  turbulent 
motionnaire,  et  ils  ont  eu  tort  à  leur  tour,  car  on  n'a  pas  le 
droit  de  chasser  un  homme  d'un  spectacle  pour  y  avoir  dit  son 
avis.  De  là  est  résultée  une  espèce  de  scission  dans  l'assemblée. 
Une  très  faible  minorité  a  fait  entendre  de  timides  coups  de 
sifllets  dont  l'auteur  a  été  bien  dédommagé  par  les  applaudis- 
sements nombreux  de  la  majorité.  On  l'a  demandé  après  la 
représentation  :  c'est  M.  de  Sade.  » 

Le  marquis  avait  pris  le  sujet  de  son  drame  dans  un  de  ses 
contes  des  Crimes  de  l'Amour  :  Erncslinc,  nouvelle  suédoise, 
dont  le  brouillon  existe  encore  dans  le  manuscrit  conservé  à 
la  Bibliothèque  nationale. 

Dans  la  nouvelle,  l'auteur  aurait  rencontré  Oxtiern  travail- 
lant comme  forçat  dans  les  mines  de  Taperg,  en  Suède,  et  se 
serait  fait  raconter  son  histoire.  Dans  ce  conte,  Ernestine 
meurt,  tuée  par  son  père  qui,  à  la  fin  du  récif,  arrive  appor- 
tant à  Oxtiern  sa  liberté  qu'il  a  obtenue  du  roi. 


INTRODUCTION  43 


Ce  drame  ne  reparut  que  huit  ans  plus  tard,  le  13  décembre 
1799,  sur  le  théâtre  de  Versailles,  avec  ce  titre  modifié  :  Oxliern 
ou  les  Malheurs  du  Liberlinage. 

A  Versailles,  le  marquis  de  Sade  avait  fait  jouer  une  autre 
pièce,  dans  laquelle  il  remplissait  un  rôle.  Le  fait  est  attesté 
par  la  lettre  suivante,  de  la  Colleclion  De  la  Porlc.  Elle  est 
datée  du  30  janvier  1798,  et  je  n'ai  pu  découvrir  le  nom  du 
destinataire. 

«  Vive  Dieu,  voilà  au  moins  une  lettre  qui  me  plaît  et  je 
vous  en  remercie,  c'est  tout  ce  que  je  demandais  ;  j'accepte 
l'arrangement  proposé  par  M.  Vaillant.  C'est  celui  dont  il 
m'avait  parlé  et  qui  a  fait  la  matière  de  ma  lettre  d'hier  ;  voilà 
mon  pouvoir  et  j'attends  l'argent  le  plus  tôt  possible,  je  vous 
en  conjure. 

«  Voici  maintenant  ce  qui  concerne  la  comédie,  je  vous 
envoie  ci-joint  franco  de  port  deux  exemplaires  d'une  comédie 
que  je  viens  de  faire  représenter  à  Versailles  et  qui,  j'ose  le 
dire,  y  a  eu  le  plus  grand  succès;  je  remplissais  moi-même 
dedans  le  rôle  de  Fabrice;  l'un  de  ces  exemplaires  est  pour 
vous,  je  vais  dire  l'usage  que  je  vous  prie  de  faire  de  l'autre. 

«  Je  vous  prie  de  le  présenter  au  chef  de  votre  meilleure 
troupe  et  de  lui  dire  que  vous  êtes  chargé,  de  la  part  de  l'au- 
teur, de  lui  proposer  la  représentation  de  cet  ouvrage.  Vous 
lui  direz  que,  s'ils  veulent,  je  remplirai  le  même  rôle  que  j'ai 
joué  à  Versailles  (celui  de  Fabrice),  mais  que,  de  toute  façon, 
je  m'engage  à  aller  moi-même  le  leur  faire  répéter  à  Chartres. 

J'ai  l'honneur  de  vous  remercier  et  de  vous  saluer  de  tout 
mon  cœur. 

«  Sade. 

«  10  pluviôse,  an  6,  Versailles.  » 

Entre  temps,  le  marquis  de  Sade  avait  fait  recevoir  au  théâtre 
Favart  Ullomme  dangereux  ou  le  Suborneur,  qui  avait  fait 
partie  de  son  ambigu  La  Ruse  d'Amour;  la  pièce  tomba  en  1792. 
Une  autre  pièce,  L  Ecole  du  Jaloux  ou  le  Boudoir,  reçue  égale- 
ment au  théâtre  Favart,  ne  fut  pas  représentée.  Il  avait  encore 
fait  recevoir  au  théâtre  de  la  rue  de  Bondy  Azelis  ou  la  Coquelle 
ounie,  qui  faisait  partie  du  même  ambigu,  et  au  théâtre  Lou- 
vois  Le  Capricieux  ou  l'Homme  inégal.  Ces  deux  pièces  ne 
Furent  pas  jouées,  et  l'auteur  relira  lui-même  la  seconde.  II 


44  l'œuvre  du  marquis  de  SADE 

essaya  en  vain  de  faire  imposer  au  Théâtre-Français  (qui  l'avait 
refusée  parce  qu'il  était  question  de  Louis  XI)  sa  pièce  Jeanne 
Laisné  ou  le  Siège  de  Beauvais. 

Le  21  juillet  1798,  il  adressa  au  Journal  de  Paris  la  lettre 
suivante  : 

«  S'il  existe  un  savant  dans  le  monde  auquel  on  puisse  par- 
donner une  faible  erreur  dans  l'histoire  des  événements  de  la 
terre,  c'est  assurément  celui  qui  met  autant  de  profondeur,  de 
sagacité,  de  précision  dans  l'histoire  des  événements  du  ciel. 
Occupé  d'objets  si  sérieux,  de  calculs  si  intéressants  et  toujours 
si  justes,  le  citoyen  Lalande  n'est-il  pas  excusable  de  s'être 
trompé  sur  le  nom  de  l'héroïne  de  Beauvais,  quand  presque 
tous  les  historiens  modernes  lui  tracent  la  route  de  cette  erreur? 
Je  le  prie  donc  de  me  pardonner  si,  bien  moins  pour  révéler 
cette  légère  faute  que  pour  rendre  à  l'immortalité  le  véritable 
nom  de  cette  héroïne,  je  prouve  évidemment  que  jamais  cette 
fille  ne  porta  le  nom  de  Ilachelle. 

«  Ayant  traité  ce  sujet  dans  une  comédie  lue  au  Théâtre- 
Français  le  24  novembre  1791,  j'ai  été  prendre  les  plus  exactes 
précautions  pour  éclairer  les  faits  historiques  qui  la  concernent. 
D'après  Hénault,  Garnier  et  quelques  autres,  il  fût  devenu  tout 
simple  que  j'eusse  pensé,  comme  le  citoyen  Lalande,  que  cette 
femme  s'appelait  Jeanne  Hachette  ;  mais  pour  me  rendre  plus 
certain  du  fait,  je  crus  devoir  consulter,  à  Beauvais  même,  les 
lettres  patentes  accordées  par  Louis  XI  à  l'illustre  guerrière  de 
cette  ville,  et  déposées  pour  lors  à  la  maison  commune;  je  les 
transcrivis,  et  elles  seront  un  jour  littéralement  imprimées  à 
côté  de  ma  pièce.  Voici  ce  que  l'on  trouve  dans  ces  lettres  et  ce 
que  je  crois  devoir  placer  ici  pour  donner  à  ce  que  j'établis 
toute  l'authenticité  que  doit  avoir  la  hardiesse  littéraire 
d'un  reproche  fait  à  des  savants  tels  que  Garnier,  Hénault, 
Lalande,  etc. 

«  Après  le  protocole  d'usage,  c'est  ainsi  que  Louis  XI  s'ex- 
prime dans  les  lettres  patentes  accordées  à  l'héroïne  dont  il 
s'agit  :  «  Savoir  faisons  que  par  considération  de  la  bonne  et 
«  vertueuse  résistance  qui  fut  faite  l'année  dernière  passée  (1472) 
«  par  notre  chère  et  bien-aimée  Jeanne  Laisné,  fille  de  Mathieu 
•  Laisné,  demeurant  en  notre  ville  de  Beauvais,  à  l'encontre 
«  des  Bourguignons,  etc.   » 

«  En  voilà  assez  pour  faire  connaître,  d'une  façon  incontes- 


I.\TUO:)UCTION 


table,  le  nom  de  la  fille  célèbre  qui,  à  la  tète  des  femmes  de  la 
ville,  repoussa  vigoureusement,  des  remparts  de  Beauvais,  les 
troupes  du  duc  de  Bourgogne.  Le  rest-e  de  ces  patentes  n'a 
pour  objet  que  d'accorder  à  Jeanne  Laisné  et  à  son  amant 
Colin  Pilon  les  récompenses  et  les  honneurs  dus  à  cette  coura- 
geuse action. 

«  Je  prie  ceux  qui  voudraient  révoquer  en  doute  cette  vérité 
de  prendre  auparavant  la  peine  de  vérifier,  comme  je  l'ai  fait, 
à  Beauvais,  les  lettres  patentes  que  je  cite,  et  ils  ne  contrarie- 
ront plus  un  fait  établi  sur  d'aussi  fortes  preuves. 

«  Sade.  » 

Cette  lettre  ne  décida  pas  les  directeurs  à  jouer  Jeanne  Laisné^ 
et  le  1"  octobre  ITi):),  de  Sade  fit  appel  à  l'intervention  du 
conventionnel  Goupilleau  de  Montaigu,  avec  lequel  il  était  en 
relations  (1). 

«  Citoyen  représentant, 

«  Je  dois  commencer  par  vous  rendre  mille  et  mille  grâces 
de  l'iionneur  que  vous  avez  bien  voulu  nous  faire  dernière- 
ment en  venant  à  Saint-Ouen,  et  vous  témoigner  en  même 
temps  mon  regret  de  ne  pas  m'y  être  trouvé;  je  désirerais 
bien,  et  j'ai  été  chez  vous  pour  vous  en  prier,  que  vous  eussiez 
la  complaisance  de  nous  faire  avertii*  quand  vous  voudrez  nous 
dédommager. 

«  J'ai  maintenant  une  autre  chose  à  vous  communiquer,  la 
voici  : 

«  Vous  êtes  tous  d'avis,  citoyens  représentants,  et  tous  les 
bons  républicains  pensent  de  même,  qu'une  des  choses  la  plus 
essenlieile  est  de  ranimer  l'esprit  public  par  de  bons  exemples 
et  par  de  bons  écrits.  On  dit  que  ma  plume  a  quelque  énergie, 
mon  roman  philosophique  (2)  l'a  prouvé  :  j'offre  donc  mes 
moyens  à  la  République,  et  les  lui  oiïre  du  meilleur  de  mon 
cœur.  Malheureux  sous  l'ancien  régime,  vous  savez  si  je  dois 
craindre  le  retour  d'un  ordre  de  choses  dont  je  serais  infailli- 
blement l'une  des  premières  victimes.  Ces  moyens  que  j'offre  à  la 

(1)  Celte  lettre  et  la  suivante  ont  été  publiées  en  1859  par  la  Corres- 
pondance Littéraire,  à  qui  elles  avaient  été  communiquées  par  le  baron 
(iirardot,  secrétaire  général  de  la  préfecture  de  la  Loire. 

(.2)  Aline  et   Valcour  ou  le  llonian  philosophique. 


46  l'œuvre  ou  marquis  de  sade 


République  sont  sans  aucun  intérêt;  on  me  tracera  un  plan,  je 
l'exécuterai,  et  j'ose  croire  que  l'on  sera  satisfait.  Mais  je  vous 
en  conjure,  citoyen  représentant,  qu'une  afiVeuse  injustice  cesse 
d'attiédir  en  moi  les  sentiments  dont  je  suis  embrasé;  pourquoi 
veut-on  que  j'aie  à  me  plaindre  d'un  gouvernement  pour  lequel 
je  donnerais  mille  vies  si  je  les  avais?  Pourquoi  prend-on  mon 
bien  depuis  deux  ans,  et  pourquoi,  depuis  cette  époque,  me 
réduit-on  à  l'aumône  sans  que  j'aie  mérité  cet  horrible  traite- 
ment? N'est-on  pas  convaincu  qu'au  lieu  d'émigrer  je  n'ai  cessé 
d'être  employé  à  tout,  dans  les  plus  terribles  années  de  la  Révo- 
lution? N'en  possédai-je  pas  les  certificats  les  plus  authen- 
tiques ?  Si  donc  on  est  persuadé  de  mon  innocence,  pourquoi 
me  traite-t-on  comme  coupable?  Pourquoi  cherche-t-on  à  placer 
au  rang  des  ennemis  de  la  chose  publique  le  plus  chaud  et  le 
plus  zélé  de  ses  partisans?  Il  y  a,  ce  me  semble,  à  ce  procédé 
autant  d'injustice  que  d'impolitique. 

«  Quoi  qu'il  en  soit,  citoyen  représentant,  j'olFre  donc  au 
gouvernement  ma  plume  et  mes  moyens,  mais  que  l'iniquité, 
que  l'infortune  et  la  misère  ne  pèsent  pas  plus  longtemps  sur 
ma  tête  et  faites-moi  rayer,  je  vous  en  supplie,  noble  ou  non, 
qu'importe;  me  suis-je  conduit  comme  un  noble?  M'a-t-on 
jamais  vu  partager  leur  conduite  et  leurs  sentiments  ?  Mes 
actions  ont  effacé  les  torts  de  ma  naissance,  et  c'est  à  cette 
manière  d'être  que  j'ai  dû  tous  les  traits  dont  m'ont  écrasé  les 
royalistes  et  notamment  Poultier  dans  sa  feuille  du  12  fructidor 
dernier.  Mais  je  les  brave  comme  je  les  hais  ;  et  quelque  tort 
qu'ait  avec  moi  le  gouvernement,  il  aura,  jusqu'au  dernier 
moment  de  ma  vie,  mon  choix,  ma  plume  et  tous  les  senti- 
ments de  mon  cœur;  je  serai  avec,  pardonnez  ma  comparaison, 
comme  l'amant  le  plus  tendre  pleurant  l'infidélité  d'une  maî- 
tresse aux  pieds  de  laquelle  il  soupire  toujours. 

«  En  un  mot,  citoyen  représentant,  pour  premier  essai  de 
mes  offres,  je  vous  propose  une  tragédie  en  cinq  actes,  l'ou- 
vrage le  plus  capable  d'échauffer  dans  tous  les  cœurs  l'amour 
de  la  patrie  ;  et  c'est,  vous  en  conviendrez,  bien  plus  au  théâtre 
qu'ailleurs  où  il  faut  rallumer  le  feu  presque  éteint  de  l'amour 
que  tout  Français  doit  à  son  pays  ;  c'est  là  qu'il  se  convaincra 
des  dangers  qui  doivent  exister  pour  lui  s'il  retombe  sous  la 
main  des  tyrans.  L'enthousiasme  né  là  dans  son  cœur,  il  le  rap- 
porte dans  ses  foyers,  il  l'inspire  à  sa  famille  et  les  effets  en 
sont    bien  autrement   durables,    bien   autrement    ardents  que 


INTRODUCTION  47 


ceux  qu'allument  un  instant  en  lui  les  articles  de  journaux  ou 
des  proclamations,  parce  qu'au  théâtre  ce  sont  par  des  exemples 
que  la  leçon  lui  est  donnée,  et  il  la  retient. 

«  Le  sujet  de  ma  tragédie  n'est  point  pris  dans  les  événe- 
ments du  jour,  trop  près  de  nous;  le  spectateur  n'apporte 
jamais  à  ces  événements  cette  espèce  d'intérêt  que  lui  inspirent 
ceux  de  l'histoire  ancienne;  d'ailleurs  il  craint  la  surprise,  il 
redoute  le  désir  qu'on  peut  avoir  de  le  tromper,  et  la  scène  est 
déserte  à  la  seconde  représentation,  nous  l'avons  vu.  Mon  texte 
est  choisi  dans  l'histoire  de  PVance;  c'est  le  moyen  d'intéresser 
plus  vivement  des  Français.  Il  est  pris  dans  le  règne  de  Louis  XI, 
à  l'époque  où  Charles,  duc  de  Bourgogne,  voulut  assiéger  la 
ville  de  Beauvais,  que  Jeanne  Laisné,  à  la  tête  de  toutes  les 
femmes  de  la  ville,  défendit  avec  tant  de  courage  et  ravit  aux 
desseins  de  l'oppresseur  ;  le  seul  amour  de  la  patrie  inspira  ces 
braves  citoyennes  et,  pendant  mes  cinq  actes,  je  ne  leur  prête 
que  ce  seul  sentiment.  Etaient-elles  susceptibles  d'un  autre 
sous  un  tyran  tel  que  Louis  XI?  J'ai  soin  de  le  dire,  de  le 
prouver,  et  mon  ouvrage  devient  par  là  l'école  du  patriotisme 
le  plus  pur  et  le  plus  désintéressé.  Le  républicain,  le  royaliste, 
tous  n'y  verront  que  cela,  tous  diront  :  le  patriotisme  a  toujours 
été  la  première  vertu  des  Français,  ne  démentons  point  le  carac- 
tère national.  On  a  aussi  aimé  la  patrie  sous  les  tyrans,  aimons- 
la  donc  quand  nous  en  craignons, .dira  le  républicain  ;  aimons- 
la  même  en  les  désirant,  dira  le  royaliste,  mais  apprenons  là 
quel  est  le  danger  qu'ils  nous  préparent.  Ainsi  ma  pièce  est 
essentielle...  elle  est  bonne...  elle  est  utile  sous  tous  les  rap- 
ports à  tous  les  individus,  et,  comme  je  viens  de  le  dire,  elle  a, 
de  plus  que  les  ouvrages  de  situation,  le  grand  intérêt  de  l'an- 
tique et  la  certitude  que  ce  n'est  pas  un  de  ces  véhicules  payés 
dont  le  républicain  sourit  et  que  le  roj'aliste  bafoue. 

«  Tel  est,  citoyen  représentant,  l'ouvrage  que  je  désire  vous 
soumettre.  Si  la  lecture,  que  je  vous  demande  la  permission  de 
vous  en  faire,  vous  plaît,  si  vous  trouvez  que  mes  intentions 
soient  bonnes,  je  crois  qu'il  serait  essentiel  alors  d'en  hâter  la 
représentation,  c'est  l'instant...  absolument  l'instant,  et  vous 
voudrez  bien,  en  ce  cas,  faire  ordonner  par  qui  de  droit,  au 
Théâtre-Français,  de  l'apprendre  et  de  la  jouer  tout  de  suite; 
cet  ordre  est  indispensable  pour  prévenir  les  longueurs  des 
comédiens  qui,  si  l'ouvrage  ne  leur  plaît  pas,  ou  le  refusent, 
ou  désespèrent  l'auteur  par  leurs  insoutenables  délais. 


4S  i/œlviu:  du  makqiis  de  sade 

«  Pardon  d'une  aussi  longue  lettre,  citoj'en  représentant, 
mais  je  crois  que  les  détails  qu'elle  contient  ne  déplairont  pas 
à  quelqu'un  qui,  comme  vous,  aime  autant  la  République  et 
les  arts  ;  permettez  que  je  la  termine  en  vous  offrant  l'hommage 
de  ma  plus  respectueuse  reconnaissance. 

M  Salut  et  vénération. 

«  Sade. 

«  Ce  9  vendémiaire  an  8.  » 

Goupilleau  dut  faire  d'aimables  démarches.  Voici  une  nou- 
velle lettre  du  marquis  datée  du  30  octobre  : 

M  8  brumaire  an  8. 

«  Sade  a  l'honneur  d'assurer  le  citoyen  Goupilleau  de  son 
respect  ;  il  le  supplie  d'avoir  la  complaisance  de  se  charger  de 
ces  deux  pétitions,  l'une  pour  la  commission  chargée  des 
radiations,  l'autre  pour  le  ministre  de  la  justice. 

«  Il  attend  le  jour  que  le  citoyen  Goupilleau  voudra  bien  lui 
indiquer  pour  la  lecture  du  Sièffe  de  Beauvais;  il  faut  que  la 
pièce  soit  lue  par  l'auteur  lui-même.  Sade  sera  bien  fort  aise 
que  le  citoyen  Goupilleau  réunisse  chez  lui,  ce  jour-là,  quel- 
ques personnes  aussi  en  état  d'en  juger  que  le  citoyen  repré- 
sentant. Si  elle  plaît,  il  faut  que  le  gouvernement  la  fasse  jouer 
d'autorité  comme  pièce  patriotique.  Sans  cela  rien  ne  finira,  et 
le  moment  où  il  est  bon  de  la  donner  passera;  nos  victoires  la 
vieillissent  déjà  un  peu. 

«  Salut  et  respect. 

«  Sade.  » 

Au  mois  de  septembre  1799,1a  police  intervint  pour  interdire 
un  drame  intitulé  Justine  ou  les  Malheurs  de  la  Verlu,  qui  sans 
doute  était  de  lui  et  que  l'on  allait  représenter  sur  le  théâtre 
Sans-Prélenlion. 

Nous  avons  vu  que  de  Sade  parut  sur  la  scène,  en  public, 
dans  une  de  ses  pièces,  à  Versailles;  peut-être  a-t-il  même  été 
jouer  le  même  rôle  à  Chartres.  En  effet,  il  était  bon  comédien 
et  brillait  surtout  dans  les  rôles  d'amoureux.  Il  y  avait  de  la 
sensibilité  dans  son  jeu  et  de  la  noblesse  dans  son  maintien.  Il 
avait  pris  des  leçons  de  Mole.  L'on  donna  parfois  la  comédie 
chez  le  marquis  lorsqu'il  habitait  avec  sa  Justine,  rue  du  Pot- 
de-Fer-Saint-SuIpice.    Son  goût   pour   le    théâtre,   ses  talents 


INTRODUCTION  49 


d'auteur  et  d'acteur  lui  furent  très  utiles  lorsque  enfermé  à 
Charenton  il  leur  dut  un  adoucissement  à  sa  captivité. 

Les  pièces  suivantes,  empruntées  à  l'ouvrage  du  docteur 
Cabanes  {Le  Cabinet  secret  de  l'histoire,  4*  série),  montrent 
que  le  marquis  de  Sade  savait  organiser  ces  représentations 
qui  étaient  suivies  avec  beaucoup  d'assiduité  par  des  personnes 
de  la  meilleure  compagnie. 

«  L'auteur  de  Justine,  dit  le  docteur  Cabanes,  obéissait  à  sa 
vocation  pour  le  théâtre  en  donnant  ces  représentations  qui 
étaient  d'ailleurs  fort  suivies,  et  auxquelles  les  dames  du  meil- 
leur monde  ne  rougissaient  pas  d'assister.  Les  deux  lettres 
suivantes  (1)  montrent  que  le  directeur  de  l'établissement 
laissait  au  marquis  toute  latitude  pour  organiser  comme  il 
l'entendait  le  spectacle. 

«  Madame  Cochelel,  dame  de  la  Reine  de  Hollande. 

«  Spectacle  du  23  mai  1810. 

«  Madame, 

«  L'intérêt  que  vous  avez  paru  prendre  aux  récréations  dra- 
matiques des  pensionnaires  de  ma  maison  me  fait  une  loi  de 
vous  offrir  des  billets  à  chacune  de  leur  représentation. 

«  Des  spectatrices  telles  que  vous,  madame,  sont  d'une  si 
grande  puissance  sur  leur  amour-propre  qu'ils  trouvent,  rien 
que  dans  l'espoir  de  vous  posséder  et  de  vous  plaire,  tout  ce 
qui  doit  exalter  leur  imagination  et  nourrir  leur  talent. 

«  Ils  donnent,  lundi  prochain  28  du  courant,  VEspril  de 
contradiction,  Marton  et  Fronlin  et  les  Deux  Savoyards. 

«  J'attends  vos  ordres  pour  l'envoi  des  billets  que  vous  pour- 
riez désirer,  et  vous  supplie  de  vouloir  bien  présenter  mes 
respects  aux  dames  de  la  cour  de  Sa  Majesté  la  reine  de 
Hollande,  princesse  dont  les  qualités  rares  et  précieuses  réu- 
nissent si  délicieusement  près  d'elle  le  cœur  de  tous  les  Fran- 
çais à  l'hommage  sacré  de  ceux  qu'elle  régit. 

«  Sade.  » 


(1)  Publiées  par  la  Revue  anecdolique,  nouvelle  série,  t.  I,  premier 
semestre  1S60,  pp.  103-106.  (Note  du  docteur  Cabanes.) 


50  l'œuvre   du   marquis    de   SADE 

«  A  Monsieur  de   Coulmier,  direcleur  de  la  maison  de 
Charenlon. 

«  J'ai  l'honneur  de  saluer  monsieur  de  Coulmier  et  de  lui 
envoyer  le  répertoire  tel  que  nous  l'avons  arrêté  entre  nous. 

«  Il  est  instamment  prié  de  vouloir  bien  l'approuver,  personne 
ne  voulant  faire  aucune  sorte  de  frais,  et  surtout  de  mémoire, 
sans  avoir  l'approbation  de  son  chef  au  bas  de  ses  projets. 

«  Voilà,  monsieur,  la  demande  en  forme  de  M.  et  de  M"*  de 
Roméi  dont  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  parler,  et  qui  sont  inscrits 
sur  la  liste  que  je  vous  ai  présentée. 

«  Vous  m'obligerez  sensiblement  de  ne  pas  les  refuser. 

«  Agréez  l'hommage  de  votre  dévoué  serviteur, 

«  Sade.  » 

«  Il  paraît  que  cette  demande  fut  rejetée,  remarque  le  doc- 
teur Cabanes,  car  nous  ne  trouvons  pas  le  nom  de  Roméi  sur 
a  liste  qui  va  suivre.  » 

«  Liste  rectifiée  par  M.  le  Directeur  : 

M.  Treillard 3  places 

M"'  Ronchoux,  rue  de  Choiseul,  n°  12 2  — 

M""  Cochelet,  dame  de  la  Reine  de  Hollande.     .     .  8  — 

M"'  d'Houlelot 3  — 

Le  médecin  irlandais 1  — 

La  maison  Sauvan 4  — 

La  maison  Finot 2  — 

La  maison  de  Guise 3  — 

M"°  Lambert 3  — 

M"'  Gonax 4  — 

Le  curé  pour  M.  Norvert 4  — 

Le  maire  de  Charenton 2  — 

Celui  des  Carrières 1  — 

M.  Milet 1  — 

M""  Quesnet ,     .     .  7  — 

M.  de  Sade 7  — 

M.  du  Camp 3  — 

M'"  Adélaïde 3  — 

M"'  de  Huteuil 5  — 

M.  le  Roi 2  — 


INTRODUCTION 


M"*  Urbistandos 6  places 

M.  Vivet 2      — 

M.  Chapron 3 

M.  Veillet 4      — 

M°"  Marchand 2       — 

M.  le  Coûteux 2      — 

M.  Florimond 2       — 

Trois  dames  de  Nogent 3       — 

M.  Flandrin 1       — 

90  places 

Employés  de  la  maison 36      — 

Malades 60      — 

186  places 

La  lettre  suivante,  écrite  par  un  certain  Thierry,  employé  ou 
pensionnaire  de  Charenton,  donne  des  détails  intéressants  sur 
le  caractère  du  marquis  et  sur  le  théâtre  qu'il  avait  organisé. 
Elle  paraît  adressée  au  directeur  de  l'établissement.  Le  docteur 
Cabanes  en  donne  les  principaux  passages. 

«  Monsieur 

«  Permettez-moi  de  me  justifier,  comme  je  vous  l'ai  promis, 
au  sujet  de  la  scène  que  j'ai  eue  avec  M.  de  Sade. 

«  Il  me  dit  devant  M.  Veillet  de  faire  quelque  chose  néces- 
saire pour  la  décoration,  et  comme  je  lui  tournais  le  dos  pour 
aller  chercher  ce  qu'il  me  demandait,  il  me  prit  brusquement 
par  les  épaules  en  me  disant  :  «  Monsieur  le  polisson,  ayez  la 
bonté  de  m'écouter.  »  Je  lui  répondis  tranquillement  qu'il  avait 
tort  de  me  parler  ainsi,  puisque  je  me  disposais  à  exécuter  sa 
volonté;  il  me  répondit  que  cela  n'était  pas  vrai,  que  je  lui 
avais  tourné  le  dos  par  impertinence  et  que  j'étais  un  drôle  à 
qui  il  ferait  donner  50  coups  de  bâton.  Alors,  Monsieur,  la 
patience  m'est  échappée,  et  je  n'ai  pas  pu  m'empêcher  de  lui 
répondre  sur  le  même  ton  dont  il  m'a  parlé.  Je  dois  vous  ins- 
truire que  depuis  quelques  jours  je  n'allais  plus  chez  M.  de  Sade, 
parce  que  j'étais  las  de  ses  brutalités  ;  il  a  eu  des  bontés  pour 
moi,  j'en  conviens,  mais,  monsieur,  je  les  ai  bien  payées  par 
mon  zèle  à  faire  tout  ce  qui  pouvait  lui  plaire  et  lui  être  utile. 

«  La  société  est  un  échange  de  bienfaits,  et  j'ose  dire  haute- 


52  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

ment  que  j'ai  fait  autant  pour  M.  de  Sade  qu'il  a  fait  pour  moi; 
car,  après  tout,  il  ne  m'a  jamais  donné  que  quelquefois  à  dîner. 
Je  suis  las  de  passer  pour  son  valet  et  d'être  traité  comme  tel  ; 
ce  n'était  qu'à  titre  d'amitié  que  je  lui  ai  rendu  service. 

«  Il  en  résultera  que  M.  de  Sade  ne  me  donnera  plus  de  rôles 
pour  la  comédie,  etc.,  etc.  » 

Voici,  enfin,  la  lettre  du  docteur  Ro\'er-Collard,  médecin  en 
chef  de  l'hospice  de  Charenton.  Il  attaque  violemment  le  mar- 
quis de  Sade* 

«  Paris,  2  août  180S. 

«  Le  médecin  en  chef  de  l'hospice  de  Charenlon  à  Son  Excel- 
lence Monseigneur  le  Sénateur  minisire  de  la  police 
générale  de  l'Empire. 

«  Monseigneur, 

«  J'ai  l'honneur  de  recourir  à  l'autorité  de  Votre  Excellence 
pour  un  objet  qui  intéresse  essentiellement  mes  fonctions, 
ainsi  que  le  bon  ordre  de  la  maison  dont  le  service  médical 
m'est  confié. 

«  Il  existe  à  Charenton  un  homme  que  son  audacieuse  immo- 
ralité a  malheureusement  rendu  trop  célèbre,  et  dont  la  présence 
dans  cet  hospice  entraîne  les  inconvénients  les  plus  graves  : 
je  veux  parler  de  l'auteur  de  l'infâme  roman  de  Jusline.  Cet 
homme  n'est  pas  aliéné.  Son  seul  délire  est  celui  du  vice,  et  ce 
n'est  point  dans  une  maison  consacrée  au  traitement  médical 
de  l'aliénation  que  cette  espèce  de  délire  peut  être  réprimée.  Il 
faut  que  l'individu  qui  en  est  atteint  soit  soumis  à  la  séquestra- 
tion la  plus  sévère,  soit  pour  mettre  les  autres  à  l'abri  de  ses 
fureurs,  soit  pour  l'isoler  lui-même  de  tous  les  objets  qui  pour- 
raient exalter  ou  entretenir  sa  hideuse  passion.  Or,  la  maison 
de  Charenton,  dans  le  cas  dont  il  s'agit,  ne  remplit  ni  l'une  ni 
l'autre  de  ces  deux  conditions.  M.  de  Sade  y  jouit  d'une  liberté 
trop  grande.  Il  peut  communiquer  avec  un  assez  grand  nombre 
de  personnes  des  deux  sexes,  les  recevoir  chez  lui,  ou  aller  les 
visiter  dans  leurs  chambres  respectives.  Il  a  la  faculté  de  se 
promener  dans  le  parc,  et  il  y  rencontre  souvent  des  malades 
auxquels  on  accorde  la  même  faveur.  Il  prêche  son  horrible 
doctrine  à  quelques-uns  ;  il  prête  des  livres  à  d'autres.  Enfin, 


INTRODUCTION  53 


le  bruit  général  clans  la  maison  est  qu'il  vit  avec  une  femme 
qui  passe  pour  sa  fille.  Ce  n'est  pas  tout  encore.  On  a  eu  l'im- 
prudence de  former  un  théâtre  dans  cette  maison,  sous  prétexte 
de  faire  jouer  la  comédie  par  les  aliénés,  et  sans  réfléchir  aux 
funestes  effets  qu'un  appareil  aussi  tumultueux  devait  néces- 
sairement reproduire  sur  leur  imagination.  M.  de  Sade  est  le 
directeur  de  ce  théâtre.  C'est  lui  qui  indique  les  pièces,  distribue 
les  rôles  et  préside  aux  répétitions.  Il  est  le  maître  de  décla- 
mation des  acteurs  et  des  actrices,  et  les  forme  au  grand  art  de 
la  scène.  Le  jourdes  représentations  publiques,  il  a  toujours  un 
certain  nombre  de  billets  d'entrée  à  sa  disposition,  et,  placé  au 
milieu  des  assistants,  il  fait  en  partie  les  honneurs  de  la  salle. 
Il  est  même  auteur  dans  les  grandes  occasions  ;  à  la  fête  de 
M.  le  directeur,  par  exemple,  il  a  toujours  soin  de  composer 
ou  une  pièce  allégorique  en  son  honneur,  ou  au  moins  quel- 
ques couplets  à  sa  louange. 

«  Il  n'est  pas  nécessaire,  je  pense,  de  faire  sentir  à  Votre 
Excellence  le  scandale  d'une  pareille  existence  et  de  lui  repré- 
senter les  dangers  de  toute  espèce  qui  y  sont  attachés.  Si  ces 
détails  étaient  connus  du  public,  quelle  idée  se  formerait-on 
d'un  établissement  où  l'on  tolère  d'aussi  étranges  abus  ?  Com- 
ment veut-on,  d'ailleurs,  que  la  partie  morale  du  traitement  de 
l'aliénation  pviisse  se  concilier  avec  eux  ?  Les  malades,  qui  sont 
en  communication  journalière  avec  cet  homme  abominable,  ne 
reçoivent-ils  pas  sans  cesse  l'impression  de  sa  profonde  corrup- 
tion ;  et  la  seule  idée  de  sa  présence  dans  la  maison  n'est-elle 
pas  suffisante  pour  ébranler  l'imagination  de  ceux  même  qui 
ne  le  voient  pas  ? 

«  J'espère  que  Votre  Excellence  trouvera  ces  motifs  assez 
puissants  pour  ordonner  qu'il  soit  assigné  à  M.  de  Sade  un 
autre  lieu  de  réclusion  que  l'hospice  de  Charenton.  En  vain 
renouvellerait-elle  la  défense  de  le  laisser  communiquer  en 
aucune  manière  avec  les  personnes  de  la  maison,  cette  défense 
ne  serait  pas  mieux  exécutée  que  par  le  passé,  et  les  mêmes 
abus  auraient  toujours  lieu.  Je  ne  demande  point  qu'on  le  ren- 
voie à  Bicètre,  où  il  avait  été  précédemment  placé,  mais  je  ne 
puis  m'empêcher  de  représenter  à  Votre  Excellence  qu'une 
maison  de  sûreté  ou  un  chàteau-fort  lui  conviendrait  beaucoup 
mieux  qu'un  établissement  consacré  au  traitement  des  malades, 
qui  exige  la  surveillance  la  plus  assidue  et  les  précaution? 
morales  les  plus  délicates. 


54  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

«  J'ai  l'honneur  d'être,  avec  un  profond  respect,  Monseigneur, 
de  Votre  Excellence,  le  très-humble  et  très-obéissant  serviteur. 

«    ROYER-COLLARD,  D.   M.    » 

«  On  a  pu  s'étonner,  ajoute  le  docteur  Cabanes,  que  la 
police  pût  ainsi  pénétrer  dans  un  établissement  destiné  au 
traitement  des  alTections  mentales,  et,  à  ce  propos,  il  ne  sera 
pas  inutile  de  rechercher  quelle  était,  au  moment  où  le  mar- 
quis y  subit  sa  détention,  la  destination  réelle  de  la  maison  de 
Charenton. 

«  Nous  ne  saurions  mieux  faire,  pour  nous  renseigner,  que 
de  nous  adresser  à  l'homme  qui  fait  autorité  en  ces  matières, 
h  Paliéniste  Esquirol.  Dans  un  ouvrage  resté  classique,  Esqui- 
rol  a  donné  l'historique  très  complet  de  l'établissement  où 
avait  été  enfermé,  par  mesure  d'ordre  public,  le  marquis  de 
Sade.  Nous  allons  lui  emprunter  les  éléments  principaux  de 
son  lumineux  travail  (1). 

«  Deux  ans  après  la  suppression  de  l'établissement,  le 
15  juin  1797,  le  Directoire  exécutif  avait  ordonné  que  l'hôpital 
de  la  Charité  de  Charenton  serait  rendu  à  sa  première  desti- 
nation ;  qu'il  serait  pris,  dans  l'ancien  local  des  frères  de  la 
Charité,  toutes  les  dispositions  nécessaires  pour  établir  les 
moyens  de  traitement  complet  pour  la  guérison  de  la  folie  ;  que 
les  aliénés  des  deux  sexes  y  seraient  admis  ;  enfin  que  l'établis- 
sement serait  sous  la  surveillance  immédiate  du  ministère 
de  l'intérieur,  autorisé  à  faire  le  règlement  qu'il  jugerait 
convenable  pour  l'organisation  du  nouvel  établissement  de 
Charenton. 

«  La  gestion  de  l'établissement  fut  confiée,  sous  le  titre  de 
régisseur  général,  à  M.  de  Coulmier,  ancien  religieux  pré- 
montré, membre  des  assemblées  constituante  et  législative. 
M.  Gastaldy,  ancien  médecin  de  la  maison  des  insensés  d'Avi- 
gnon, dite  de  la  Providence,  fut  nommé  médecin  de  Charenton, 
M.  Dumoutier  eut  la  place  d'économe- surveillant,  et  feu 
M.  Déguise  remplit  les  fonctions  de  chirurgien.  Ces  nominations 
sont  du  21  septembre  1798. 

«  L'article  4  de  l'arrêté  du  5  juin  1797  disait  bien  que  le 
régisseur  de  Charenton  rendait  immédiatement,   au  ministère 

(1)  Cf.  Esquirol.  Des  Maladies  mentales,  t.  II,  pp.  561  et  suivantes. 


INTRODUCTION  55 


de  l'intérieur,  compte  de  l'administration  économique  de  cet 
établissement.  Ce  compte  ne  fut  jamais  rendu  et  ne  put  jamais 
l'être.  L'article  5  du  même  arrêté  porte  que  l'école  de  médecine 
de  Paris  rédigera  un  règlement  propre  à  régulariser  les  divers 
services  de  Charenton  ;  ce  règlement  ne  fut  point  fait,  et 
M.  de  Coulmier  resta  indépendant,  maître  absolu,  surveillant 
suprême  de  l'administration  et  du  service  médical. 

«  Aussi,  lorsque  M.  Gastaldy  fut  mort,  au  commencement 
de  1805,  M.  de  Coulmier  ne  voulait  point  qu'on  donnât  un  suc- 
cesseur à  ce  médecin  ;  il  fallut  que  l'école  de  médecine  intervint 
pour  faire  nommer  M.  Royer-Collard  médecin  en  chef  de  la 
maison  de  Charenton. 

(c  Dans  l'absence  de  tout  règlement,  le  médecin  en  chef  fut 
sans  autorité  réelle  à  cause  de  la  suprématie  que  le  directeur 
s'était  arrogée.  Regardant  l'application  des  moyens  moraux 
comme  l'une  de  ses  attributions  les  plus  importantes,  le  direc- 
teur crut  avoir  trouvé,  dans  les  représentations  théâtrales  et 
dans  la  danse,  un  remède  souverain  contre  la  folie.  Il  établit, 
dans  la  maison,  les  bals  et  le  spectacle.  On  disposa,  au-dessus 
de  l'ancienne  salle  de  l'hôpital  du  canton,  devenue  une  salle 
pour  les  femmes  aliénées,  un  théâtre,  un  orchestre,  un  par- 
terre et,  en  face  de  la  scène,  une  loge  réservée  pour  le  direc- 
teur et  ses  amis.  En  face  du  théâtre  et  de  chaque  côté  de  cette 
loge,  qui  faisait  saillie  sur  le  parterre,  s'élevaient  des  gradins 
destinés  pour  recevoir,  à  droite,  quinze  ou  vingt  femmes,  et  à 
gauche  autant  d'hommes,  privés  plus  ou  moins  de  la  raison, 
presque  tous  dans  la  démence  et  habituellement  tranquilles. 
Le  reste  de  la  salle  ou  parterre  était  rempli  d'étrangers  et  d'un 
très  petit  nombre  de  convalescents.  Le  trop  fameux  de  Sade 
était  l'ordonnateur  de  ces  fêles,  de  ces  représentations,  de  ces 
danses  auxquelles  on  ne  rougissait  pas  d'appeler  des  danseuses 
et  des  actrices  des  petits  théâtres  de  Paris. 

«  Protégé  par  le  directeur,  le  marquis  de  Sade  put  quelque 
temps  encore  se  livrer  à  ses  goûts  de  metteur  en  scène.  Mais 
le  terrible  Royer-Collard  veillait:  il  se  plaignit  de  nouveau,  el 
les  spectacles  furent  supprimés  par  un  arrêté  ministériel  du 
6  mai  1813.  » 

Il  y  a  dans  JalicUc  quelques  traits  nouveaux  d'une  drama 
turgic  sadique. 

On  aurait  pu  nuilliplier  les  notes  à  la  suite  des  Exlrails.  Or 


56  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

aurait  pu  alléguer  un  grand  nombre  d'auteurs,  de  savants,  de 
philosophes  récents  ou  même  nos  contemporains  qui  ont 
exprimé  des  idées  très  voisines  de  celles  du  marquis  de  Sade. 
On  a  été  retenu  par  la  crainte  d'affaiblir  les  quelques  idées, 
encore  nouvelles,  qui  se  trouvent  dans  Vopus  sacUcum. 

Et  pour  conclure  cet  essai  sur  un  des  hommes  les  plus  éton- 
nants qui  aient  jamais  paru,  il  convient  de  transcrire  cette 
phrase  dans  laquelle  le  marquis  de  Sade,  conscient  de  ce  qu'il 
était,  s'annonçait  avec  une  fierté  tranquille  au  monde  boule- 
versé, aux  hommes  qu'il  épouvantait  : 

«  Je  ne  m'adresse  qu'à  des  gens  capables  de  m'entendre,  et 
ceux-là  me  liront  sans  danger.  » 

G.  A. 


ESSAI    JJIBLIO&RAPHIQIIE 


ŒUVRES  DU  MAUQUIS  DE  SADE 


Jusline  ou  les  Malheurs  de  la  Verlii,  en  Hollande,  chez  les 
libraires  associés,  1791,2  vol.  in-8,  de  183  et  191  pp.  Frontispice 
par  Chéry. 

Jusline,  etc.,  en  Hollande,  1791,  2  vol.  in-12  de  337  et  228  pp. 
Réimpression  dans  le  format  in-12.  Le  frontispice  est  réduit  et 
gravé  par  Texter.  Quelques  exemplaires  sont  ornés  de  douze 
figures  libres  avec  encadrement  de  tètes  de  morts,  chaînes  et 
instruments  de  supplice. 

Jusline,  etc.,  à  Londres  (Paris,  chez  Cazin),  1792,  2  vol. 
in-18  de  337  et  228  pp.  Frontispice  d';  près  Chéry  et  5  figures 
libres. 

Jusline,  etc.,  3"  édition  (c'est  la  4')  corrigée  el  augmenlée. 
Philadelphie,  1794,  2  vol.  in  18.  Frontispice  non  signé  et  gra- 
vures libres.  Cette  édition  est  précédée  d'un  avis  de  l'éditeur 
et  d'une  dédicace  «  A  ma  bonne  amie  ». 

Juslire,  etc.,  à  Londres  (Paris),  1797,  4  vol.  in-18,  6  figures. 

Jusline,  etc.,  3'  édition  (c'est  la  6'),  en  Hollande,  1800,  4  vol. 
in-16.  4  frontispices  et  8  gravures  libres. 

Histoire  de  Jusline  ou  les  Malheurs  de  la  Vertu,  par  le  mar- 
quis de  Sade,  illustré  de  ^  "î  ii^raïuires  sur  acier,  en  Hollande, 
1797  (Bruxelles,  1870),  4  vol.  in-12. 

Justine  ou  les  Malheurs  de  la  Vertu,  reproduction  textuelle 
de  l'édition  orij^inale  {en  Hollande,  1792).  Paris,  imprimé  à 
cent  cinquante  exemplaires  pour  Isidore  Liseux  el  ses  amis, 
1884,  in-8. 


58  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

La  dédicace  de  Justine  :  «  A  ma  bonne  amie  »  reparut  en 
tête  d'une  plate  élucubration  de  Raban:  Justine  ou  les  Malheurs 
de  la  Verlu,  avec  préface  par  le  marquis  de  Sade.  Paris, 
Olivier,  impr.  Mollesse,  1835,  2  vol.  in-18;  chez  Bordeaux, 
éditeur,  hôtel  Dullion,  1836,  2  vol.  in-8. 

Le  mot  préface  était  imprimé  en  si  petits  caractères  que 
beaucoup  de  gens  achetèrent  l'ouvrage  de  Raban  en  pensant 
cquérir  celui  du  marquis. 

Juliette  ou  la  suite  de  Justine  (s.  1.,  1796,  4  vol.  in-8). 

La  Nouvelle  Justine  ou  les  Malheurs  de  la  Vertu,  ouvrage 
orné  d'un  frontispice  et  de  quarante  sujets  gravés  avec  soin. 
En  Hollande,  1787,  10  vol.  in-16.  A  partir  du  tome  V  le  titre 
devient  :  La  Nouvelle  Justine  ou  les  Malheurs  de  la  Vertu, 
suivie  de  l'Histoire  de  Juliette,  sa  sœur,  ouvrage  orné  d'un 
frontispice  et  de  200  sujets  gravés  avec  soin.  La  Nouvelle 
Justine,  par  quoi  débute  cette  première  édition  collective, 
est  la  troisième  rédaction  du  fameux  ouvrage.  Cette  édition 
contient  un  frontispice  et  100  gravures,  comme  il  est  indi- 
qué à  partir  du  tome  V.  II  existe  des  contrefaçons  de  cet 
ouvrage,  et  les  gravures  sont  parfois  remplacées  par  des 
lithographies. 

Histoire  de  Juliette  ou  les  Prospérités  du  Vice,  par  le  marquis 
de  Sade,  illustré  de  60  gravures  sur  acier,  en  Hollande,  1797 
(Bruxelles,  1870),  6  vol.  in-12. 

Extraits  de  Juliette  ou  les  Voluptés  du  Vice,  par  le  marquis 
de  Sade.  Introduit  par  une  biographie  de  Sade,  un  sommaire 
de  l'ouvrage  original  (six  volumes)  et  10  gravures  sur  cuivre. 
Amsterdam,  1892.  Ce  petit  recueil,  mal  imprimé  en  Hollande 
(sans  doute  à  Rotterdam),  doit  être  la  contrefaçon  d'un  recueil 
publié  vers  1880.  La  biographie  pourrait  bien  être  d'Alcide 
Bonneau.  En  tout  cas,  le  sommaire  est  la  reproduction, 
moins  les  citations,  de  l'article  sur  Juliette  que  Bonneau 
publia  dans  La  curiosité  littéraire  et  bibliographique  (T.  III, 
Liseux,  1882). 

Aline  et  Valcour  ou  le  Roman  philosophique,  écrit  à  la  Bas- 
tille un  an  avant  la  Révolution  de  France,  orné  de  quatorze 
gravures  par  le  citoyen  S***.  (Ensuite  on  trouve  une  vignette 
représentant  une  h're  renfermant  les  lettres  J.  C.  surmontée 
d'une   couronne    et  supportée  par   des    rameaux  de  lauriers, 


ESSAI    BIBLIOGRAPHIQUE  59 

avec  la  devise  :  Imparida  verilas),  A  Paris,  chez  Girouard,  rue 
du  Boul-du-Monde,  n°  ^i7 .  8  vol.  pet.  in-12. 

Aline  el  Valcour,  etc.,  chez  la  veuve  Girouard,  libraire  au 
Palais-Egalité,  galerie  de  Bois,  n"  196,  1795.  (La  vignette  est 
remplacée  par  un  filet.) 

Aline  el  Valcour,  etc.,  ornée  de  seize  gravures  (on  a  supprimé 
la  ligne  contenant  les  indications  relatives  à  l'auteur).  Pour 
le  reste,  cette  édition  est  semblable  à  la  précédente.  Au  reste, 
ces  trois  éditions  n'en  formaient  qu'une  dont  on  a  modifié  à 
plusieurs  reprises  le  titre. 

Aline  el  Valcour  ou  le  Roman  philosophique,  écrit  à  la  Baslille 
un  an  avanl  la  Révolution  de  France,  Bruxelles,  J.  Gay,  1883, 
4  vol.  in-12  (avec  gravures  et  un  avant-propos). 

Pauline  et  Belval  ou  les  Victimes  d'un  amour  criminel, 
anecdote  parisienne  du  xvin'  siècle,  d''après  les  corrections 
de  l'auteur  d'Aline  et  Valcour,  Paris,  an  VI  (1798),  3  vol. 
in-12. 

Pauline  et  Belval  ou  Suites  funestes  d'un  amour  criminel, 
anecdote  récente  avec  romances  et  figures,  par  M.  /?....  A  Paris, 
chez  Chamhon  et  Lenormand,  1812,  2  vol.  in-12.  Deux  figures 
gravées  par  Giraud. 

Les  Crimes  de  l'amour  ou  le  Délire  des  passions.  Nouvelles 
historiques  et  tragiques  précédées  d'une  idée  sur  les  romans  et 
ornées  de  gravures,  par  D.  A.  F.  Sade,  auteur  d'Aline  cl 
Valcour.  A  Paris,  chez  Massé,  an  17/7(1800),  4  vol.  in-12  avec 
4  gravures. 

L'ouvrnge  contient,  outre  Vidée  sur  les  romans  qui  sert  de 
préface,  onze  nouvelles.  T.  I  :  1.  Juliette  et  Raunai  ou  la 
Conspiration  d'Amboise,  nouvelle  historique  ;  2.  La  Double 
épreuve.  T.  II  :  3.  Miss  Henriette  Stralson  ou  les  Effets  du 
désespoir,  nouvelle  anglaise;  4.  Faxelange  ou  les  Torts  de 
l'ambition  ;  5.  Florville  et  Courval  ou  le  Fatalisme.  T.  III  : 
6.  Rodrigue  ou  la  Tour  enchantée,  conte  allégorique  ;  7.  Lau- 
rence et  Antonio,  nouvelle  italienne  ;  8.  Ernestine,  nouvelle 
suédoise.  T.  IV  :  9.  Dorgeville  ou  le  Criminel  par  vertu;  10.  La 
Comtesse  de  Sancerre  ou  la  Rivale  de  sa  fille,  anecdote  de  la 
cour  de  Bourgogne  ;  11.  Eugénie  de  Franval. 


60  l'œuvre  du  marquis  dk  sade 

Zoloé  el  ses  deux  acolijles  ou  Quel  jues  décades  de  la  vie  de 
Irois  jolies  femmes,  flisloire  vérilable  du  siècle  dernier  par  un 
contemporain.  A  Turin  (Paris),  .se  trouve  à  Paris  chez  lous  les 
marchands  de  nouveautés,  messidor  an  VIII,  in-16.  Frontispice 
non  signé. 

Zoloé,  etc.,  Turin  et  Paris,  an  V III,  in-12.  Frontispice. 

Zoloé,  etc.  A  Turin,  chez  tous  les  marchands  de  nouveautés. 
De  l'imprimerie  de  l'auteur.  Thermidor  an  VIII,  in-18.  Fron- 
tispice. Cette  édition  est  citée  par  Henri  d'Alméras  :  Le  mar- 
quis de  Sade  (Albin  Michel)  comme  ayant  été  vendue  40  francs 
à  la  vente  Saint-Morys. 

Zoloé.  Paris,  A.  Dupont  cl  Rorel,  1S26,  in-12. 

La  marquise  de  Gange,  Paris,  Béchel,  1813,  2  vol.  in-8. 

La  Philosophie  dans  le  boudoir,  ouvrage  (prélendu)  posthume 
de  l'auteur  de  Justine.  A  Londres,  aux  dépens  de  la  Compagnie, 
1795,  2  vol.  in-16.  Frontispice  et  4  figures  libres. 

La  Philosophie,  etc.,  vers  1830,  2  vol.  in-16  ;  10  lithographies 
libres. 

La  Philosophie  dans  le  boudoir  ou  les  Instituteurs  libertins^ 
dialogues  destinés  à  l'éducation  des  jeunes  demoiselles,  par  le 
marquis  de  Sade.  Londres,  aux  dépens  de  la  Compagnie,  1795. 
Bruxelles,  1868,  2  vol.  in-8  avec  figures. 

La  Philosophie,  etc.,  Rotterdam,  vers  1900  ;  2  vol.  in-16. 
Mauvaise  contrefaçon  sans  figures  de  l'édition  précédente. 

Valmor  el  Lydia  ou  Voyage  autour  du  Monde  de  deux 
amants  qui  se  cherchent.  Paris,  Pigoreau,  an  VII  (1779),  3  vol. 
in-12. 

Alzonde  et  Koradin,  Paris,  Cerioux  el  Moutardier,  1799, 
2  vol.  in-12.  «  Il  est  essentiel  pour  nous,  dit  de  Sade  dans  une 
note  de  son  Idée  sur  les  Romans,  de  prévenir  que  l'ouvrage 
qui  se  vend  chez  Pigoreau  et  Leroux  sous  le  titre  de  Valmor 
el  Lydia,  et  chez  Cerioux  et  Moutardier  sous  celui  d''Alzonde 
el  Koradin,  ne  sont  absolument  que  la  même  chose  et  tous 
les  deux  littéralement  pillés  de  l'épisode  de  Sainville  et  Léo- 
nore,  formant  à  peu  près  trois  volumes,  de  mon  roman  Aline 
et  Valcour.  »  Alzonde  n'est  qu'une  modification  d'Aldonze, 
nom  révolutionnaire  du  marquis  de  Sade. 


ESSAI    BIBLI0(;RA1'IIIQUE  61 

Dorci  ou  la  Bizarrerie  du  sorl,  conle  inédit,  par  le  marquis 
de  Sade,  publié  sur  le  manuscrit  avec  une  notice  sur  l'auteur. 
(La  notice,  signée  A.  F^.,  est  d'Anatole  France.)  Charavag 
frères,  éditeurs,  Paris,  1881.  Ce  conte  devait  figurer  dans  les 
Crimes  de  Pamour, 

Les  120  journées  de  Sodome  ou  l'Ecole  du  libertinage,  par 
le  marquis  de  Sade.  Publié  pour  la  première  fois  d'après  le 
manuscrit  original,  avec  des  annotations  scientifiques,  par  le 
docteur  Eugen  Duehren  (D'  méd.  Iwan  Bloch),  Paris,  Club 
des  Bibliophiles,  1904,  viii  et  543  pp.  in-4,  couverture,  fac- 
similé  d'une  page  du  manuscrit.  Ouvrage  tiré  à  160  exem- 
plaires. 

Oxtiern  ou  les  Malheurs  du  libertinage,  drame  en  trois 
actes  et  en  prose,  par  D.-A.-F.-S.  Représenté  au  théâtre 
Molière,  à  Paris,  en  1791,  et  à  Versailles,  sur  celui  de  la  Société 
Dramatique,  le  22  Frimaire,  l'an  Y III  de  la  République.  A 
Versailles,  chez  Blaisot,  libraire,  rue  Salory,  an  VIII,  in-8. 
2  ff.  en  48  pp. 

Couplets  chantés  à  Son  Eminence  le  cardinal  Maury,  le  6  oc 
labre  1812,  à  la  maison  de  santé  près  de  Charenlon.  1812. 

Idée  sur  les  romans,  publiée  avec  préface,  notes  et  documents 
inédits,  par  Octave  Uzanne.  Paris,  Librairie  ancienne  et  mo- 
derne, Edouard  Rouveyre,  rue  des  Saints-Pères,  1872,  in-12. 
C'est  la  réimpression  du  morceau  qui  sert  de  préface  au.\ 
Crimes  de  l'amour.  Il  contient  aussi  deux  lettres  et  deux  docu- 
ments adressés  par  le  marquis  de  Sade  aux  acteurs  de  la 
Comédie-Française  et  tirés  des  archives  du  Théâtre-Français. 

L'Auteur  des  Crimes  de  l'amour  à  Villeterque,  folliculaire, 
an  IX  (1800).  in-12  de  19  pages. 

Idée  sur  le  mode  de  la  sanction  des  lois,  Paris,  s.  d.,  in-8. 

Pétition  de  la  section  des  Piques  aux  représentants  du  peuple 
français,  Paris,  s.  d.,  in-8. 

Discours  prononcé  à  la  Fêle  décernée  par  la  Section  des 
Piques  aux  mânes  de  Marat  et  de  Le  Pelletier,  par  Sade, 
citoyen  de  celte  Section  et  membre  de  la  Société  populaire  de 
la  Section  des  Piques,  rue  Saint-Fiacre,  n°  2,  in-S,  S  pp. 

Des    Lettres,   des    Documents,    des  Plans   d'ouvrages,   des 


62  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

Annolalions  du  marquis  de  Sade  ont  été  publics  dans  divers 
ouvrages,  catalogues  d'autographes,  journaux,  revues,  etc.,  et 
souvent  de  façon  inexacte. 

On  a  attribué  au  marquis  de  Sade  des  ouvrages  dont  il  n'est 
pas  l'auteur  et,  parmi  ceux-ci  : 

L'Elourdi  roman,  à  Lampsaque,  1784,  2  vol.  in-12,  avec 
postface  de  3  pp.  Ce  roman,  qui  a  été  réimprimé,  n'est  certai- 
nement pas  du  marquis  de  Sade. 

La  France  Foulue,  tragédie  lubrique  el  royalisle  en  Irais 
acles  el  en  vers.  A  Darbe-en-Con  en  Foulro-Manie.  L'an  des 
Fouleurs  5796  (1796),  in-12  de  91  iï.  La  Bibliothèque  nationale 
en  possède  deux  exemplaires  (Enfer,  651  et  652),  le  premier 
dans  un  cartonnage,  dos  toile,  le  second  dans  une  jolie  reliure 
et  provenant  de  la  Bibliothèque  de  Talma,  d'où  il  avait  passé 
dans  la  Bibliothèque  Labédoyère.  Il  contient  un  Exorde  ma- 
nuscrit en  vers  de  l'écriture  de  Talma  ;  quelques-uns  de  ces 
vers  sont  corrigés  d'une  autre  main  que  celle  de  Talma. 

Voici  quelques  vers  de  VExorde  : 

Jeune  encor  j'ai  connu  lorsque  j'étais  imberbe 
Grand  nombre  de  ribauds  de  cette  cour  superbe... 
...Fouteurs,  dévots,  Ribauds,  tout  en  nous  couillonnant 
En  lisant  mon  ouvrage...  ayez  le  v..   b...ant... 
...Puis  lisez  mon  ouvrage  et  pensez  à  la  France 
Pour  laquelle  toujours  j'eus  de  la  déférence, 
C'est  ce  que  j'ai  prouvé  par  mes  nombreux  écrits. 
J'ai  porté  le  petit  collet  (1),  je  fus  l'un  des  proscrits  ; 
Très  souvent  j'ai  blâmé  tant  de  haine  et  d'audace 
Qu'à  tort  on  déversait  contre  une  auguste  race. 
J'ai  repoussé  le  crime  et  combattu  l'erreur. 
Tour  à  tour  ils  m'ont  fait  une  effroyable  horreur. 
J'ai  dû  cacher  mon  nom  et  déguiser  mon  style. 
Espérant  qu'aux  Français  je  pourrais  être  utile. 

A  la  suite  de  VExorde,  on  trouve  une  note  écrite  par  une 
troisième  main  et  beaucoup  plus  récemment.  La  voici  : 

«  Cette  pièce,  dont  on  assure  qu'il  n'a  été  tiré  que  25  exem- 
plaires, provient  de  la  bibliothèque  de  Talma. 

(1)  Talma  a  mal  copié  ce  vers,  ainsi  que  quelques  autres.  Il  y  avait: 
Portant  petit  collet,  ou  bien  :  J'ai  le  petit  collet,  ou  encore  :  J'ai 
fiorté  le  collet. 


ESSAI    KlItl.IOGUAIMIIQLE  G3 

«  M.  Mouffle,  bibliophile  distingué,  mort  en  \H27,  prétendait 
que  l'ouvrage,  ainsi  que  l'exorde  manuscrit  qui  le  précède, 
était  de  l'abbé  Proyart.  D'autres  bibliophiles  l'attribuent  au 
célèbre  de  Sade  (l'auteur  de  Jusline),  mort  à  Bicètre  en  1816.  » 

L'abbé  Proyart  a-t-il  écrit  La  France  Foiilue  ? 

C'était  un  honnête  homme  de  prêtre  et  de  royaliste  qui  fut 
enfermé  à  Bicètre  pour  avoir  écrit  Louis  XVI  el  ses  vertus, 
ouvrage  qui  fut  saisi  le  17  février  1808.  A  Bicètre,  l'abbé 
Proyart  tomba  malade  ;  il  fut  transporté  dans  sa  famille,  à 
Arras,  et  mourut  le  22  mars  1808.  Il  s'est  occupé  d'histoire  et 
de  pédagogie.  M.  Mouffle  devait  avoir  de  bonnes  raisons  pour 
attribuera  un  homme  aussi  vertueux,  semble-t-il,  un  pamphlet 
aussi  obscène.  En  tout  cas,  il  n'y  a  pas  d'apparence  que  celte 
pièce  soit  du  marquis  de  Sade.  On  y  trouve  ces  vers  : 


L'on  n'est  pas  roi  dans  son  pays. 
Quelqu'un  peut-il  s'y  méconnaître. 
Lorsqu'au  palais  de  Médicis 
Buonaparte  règne  en  maître. 
A  sa  guise  il  nous  fait  des  lois, 
Puis,  en  despote,  il  nous  les  donne. 
Petit-fils  d'un  petit  bourgeois. 
Assis  sur  le  trône  des  rois, 
Que  lui  manque-t-il  ? 

Que  lui  manqqe-t-il  ?  La  couronne, 

La  couronne... 


Beaucoup  de  manuscrits  du  marquis  de  Sade  ont  été  détruits. 
Il  en  existe  encore  un  certain  nombre  soit  dans  la  famille  du 
marquis  de  Sade,  soit  entre  les  mains  de  divers  amateurs,  soit 
dans  les  collections  publiques. 

Voici,  d'après  la  Biographie  Michaud  {Biographie  univer- 
selle ancienne  el  moderne,  1811-1828),  le  catalogue  des  œuvres 
du  marquis  de  Sade  restées  dans  sa  famille.  Cette  liste  a  été 
dressée  par  Michaud  jeune,  rédacteur  de  l'article  sur  le  mar- 
quis de  Sade  : 

1'  Cinq  comédies,  dont  trois  de  caractère,  en  5  actes  et  en 
vers  : 

Le  Prévaricateur  ou  le  Magislral  du  temps  passé  ; 

Le  Misanthrope  par  amour  ou  Sophie  el  Desfrancs,    reçue 


64  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

à  l'unanimité  au  Théâtre-Français  en  septembre  1798,  ce  qui 
lui  valut  ses  entrées  pendant  cinq  ans  ; 

Le  Capricieux  ou  l'Homme  inégal,  reçue  au  théâtre  Louvois 
et  retirée  par  l'auteur  ; 

Les  Jumelles,  2  actes  en  vers. 

Les  Anliquaires,  1  acte  en  prose. 

2*  Quatre  drames,  un  en  5  actes  et  trois  en  3  actes  : 

Henrielle  el  Sainl-Clair  ou  la  Force  du  sang-  ; 

L'Egarement  de  l'infortune  ; 

Franchise  et  trahison  ; 

Fanny  ou  les  Effets  du  désespoir  ; 

3*  Jeanne  Laisné  ou  le  Siège  de  Beauvais,  tragédie  en  cinq 
actes,  refusée  au  Théâtre-Français,  par  huit  voix  contre  trois, 
parce  qu'on  y  faisait  l'éloge  de  Louis  XI. 

4*  L'Union  des  arts,  ambigu  comprenant  cinq  pièces  :  1°  un 
prologue  qui  relie  le  reste,  soit  Les  Ruses  d'amour,  comédie 
épisodique,  1  acte  en  prose  ;  2°  Euphémie  de  Melun  ou  le  Siège 
d'Alger,  tragédie  en  1  acte  et  en  vers  ;  3*  L'Homme  dangereux 
ou  le  Suborneur,  comédie  en  1  acte  en  vers  de  dix  syllabes, 
reçue  au  théâtre  Favart  en  1790  ou  1791  ;  4*  Azelis  ou  la 
Coquette  punie,  comédie-féerie  en  1  acte  en  vers  libres,  reçue 
au  théâtre  de  Bond}'  en  1791. 

Le  tout  se  termine  par  un  divertissement. 

5*  Tancrède,  scène  15'rique  en  vers  ; 

La  Tour  mystérieuse,  opéra-comique  en  1  acte  ; 

La  Fête  de  l'amitié,  prologue  ; 

L"* Hommage  de  la  reconnaissance,  vaudeville  en  1  acte,  écrit 
pour  être  joué  à  Charenton. 

Toutes  les  autres  pièces,  ainsi  qn'Oxtiern,  ont  été  composées 
à  Vincennes  et  à  la  Bastille. 

6°  Un  devis  raisonné  sur  le  projet  d'un  spectacle  de  gladia- 
teurs à  l'instar  des  Romains  auquel  il  devait  être  intéressé. 

7"  Isabelle  de  Bavière,  reine  de  France,  3  vol.  ; 

Adélaïde  de  Brunswick,  princesse  de  Saxe,  2  vol. 

Ces  romans  ne  contenaient  rien  de  répréhensible. 


Pi,.  III 


[.(.RTRAir  FANTA1M>TK  DU  MAKi^L  IS  DE  SADE 
(^GVriw  à  /\'>J(/"^  àe  la  Reslawation) 


b:SSAI    BIKLIOGRAPHIQUB  65 

(S'  Onze  cahiers  du  journal  de  la  détention  de  l'auteur  à 
Vincennes  et  à  la  Bastille,  depuis  1777,  à  sa  sortie  de  Charenton, 
en  1790  ;  il  manque  le  premier  (1777  à  1781)  et  le  douzième 
(17S9)  ;  une  partie  de  ce  travail  est  rédigée  en  chilTres  dont  il 
avait  seul  la  clef. 

9°  Cinq  cahiers  de  notes,  pensées  extraites,  chansons  et  mé- 
langes de  vers  et  de  prose  composés  et  recueillis  pendant  sa 
dernière  détention.  Extrait  de  Conrad,  roman  tiré  de  Vl/is- 
loire  des  Albigeois,  saisi  pendant  qu'on  le  conduisait  à  Cha- 
renton, en  1803. 

On  y  voit  qu'il  avait  composé  un  roman  intitulé  Marcel  et 
des  Mémoires  ou  Confessions  qu'il  avait  écrits  pour  se  justi- 
fier ou  dans  le  but  de  préparer  son  apologie,  et  dont  il  fait 
connaître  les  divisions,  l'épigraphe  et  divers  fragments. 

10°  Autres  productions  perdues  ou  saisies  : 

Conles  au  nombre  de  trente  et  formant  4  volumes. 

Le  Porlefeuille  d'un  homme  de  lettres,  4  volumes.  (Ces 
deux  ouvrages  furent  écrits  à  la  Bastille  en  1788.) 

Ces  Conles  et  ce  Porlefeuille  forment  le  manuscrit  de  la 
Bibliothèque  nationale. 

Cléontine  ou  la  fille  malheureuse,  drame  en  3  actes. 

L'Épreuve,  comédie  en  1  acte  en  vers,  saisie  en  1782  par  le 
lieutenant  de  police  Lenoiretnon  rendue,  parce  qu'elle  conte- 
nait un  passage  obscène. 

Le  Boudoir,  comédie  reçue  au  théâtre  Favart  en  1791. 

L'École  des  jaloux. 

Dans  ses  Neue  Forschungen  ilher  den  Marquis  de  Sade 
und  seine  Zeil  Berlin  (Max  Harrwitz),  le  docteur  Eugen 
Duehren  parle  de  plusieurs  manuscrits  inédits  du  marquis  de 
Sade. 

Pholoé  el  Zénocrale  (inachevé),  roman  en  lettres. 

Plusieurs  romans,  sans  doute  des  plans  ou  canevas. 

Un  plan  de  maison  publique,  avec  l'indication  de  l'usage 
de  chacune  des  chambres.  C'est  sans  doute  le  plan  que  M.  Ana- 
tole France  a  eu  entre  les  mains  et  dont  il  parle  dans  son 
introduction  à  Dorci,  Il  dit  que  le  marquis  de  Sade  avait  eu 
soin  de  ne  pas  oublier  le  cimetière,  et  il  cite  les  légendes  qui 

â 


66  l'œuvre  du  marquis  de  sadk 

indiquaient  ce  qui  devait  se  passer  dans  deux  salles.  Pour 
l'une  le  marquis  avait  indiqué  :  «  Ici  on  estropie  »,  et,  pour 
l'autre  :  «  Ici  on  lue.  » 

Un  manuscrit  contenant  un  plan  très  détaillé  du  roman  les 
Journées  de  Florbclle  et  des  renseignements  sur  ses  manus- 
crits écrits  à  la  Bastille.  Il  a  réclamé  inutilement  trois  épais 
manuscrits,  dont  deux  contiennent  un  roman  humoristique  et 
divers  morceaux.  Ces  deux  manuscrits  ont  pour  titre  le  Trou- 
badour provenç  il.  Le  troisième  manuscrit  a  pour  titre  le 
Porle/euille  d''un  homme  de  lellres,  le  même  dont  parle 
Michaud  jeune.  Les  Journées  de  Florbelle  ou  la  Nalure 
dévoilée,  suivies  des  Mémoires  de  l'abbé  de  Modore,  devait 
avoir  un  certain  nombre  de  tomes.  Le  marquis  n'était  pas 
encore  fixé  sur  le  titre  de  son  roman.  Il  indique  encore  le 
Triomphe  du  vice  ou  la  Véritable  histoire  de  Modore  (voir 
V  Introduction.) 

Théorie  du  libertinage  ou  bien  Les  120  jours  de  Sodome 
ou  l'École  du  libertinage,  manuscrit  publié  par  le  docteur 
Eugen  Duehren  en  11)04  —  ouvrage  cité  dans  cet  Essai  biblio- 
graphique (voir  aussi  V Introduction). 

La  Bibliothèque  nationale  possède  un  volume  in-4°  de  494  ff. 
contenant  des  Contes,  historiettes,  canevas,  brouillons  écrits 
par  le  marquis  de  Sade. 

«  Quelques-uns  de  ces  contes,  dit  M.  d'Alméras,  comme  //  y 
a  place  pour  deux,  sont  très  rabelaisiens  et  dans  le  genre  de 
ceux  du  xvi'  siècle. 

«  Le  volume  commence  par  une  nouvelle  intitulée  PHeureuse 
feinte.  II  est  formé  de  vingt  cahiers  reliés  ensemble.  Au  feuil- 
let 98,  cette  note  :  Mettre  dans  le  conte  anglais  un  autre  nom 
que  Nelson,  Portland,  par  exemple.  —  Au  feuillet  150  :  Com- 
mencé le  17  juin  au  travail  du  soir,  ayant  bien  mal  aux  yeux. 

—  Au  feuillet  176  :  Changer  le  nom  de  Lorsange,  il  est  pris. 

—  Le  dix-neuvième  cahier  débute  par  Juliette  et  Raunai  ou 
la  Conspiration  d'Amboise,  nouvelle  historique. 

«  A  côté  du  titre  on  lit  :  Commencé  le  13  avril  1785.  Le 
vingtième  et  dernier  cahier  a  été  commencé  cinq  jours  plus 
tard,  le  18  avril.  On  peut  ainsi  mesurer  la  puissance  de  travail 
du  marquis  de  Sade.  Il  écrivait  à  cette  époque,  chaque  jour, 
cinq  ou  six  pages  d'une  écriture  très  fine  et  très  serrée.  » 


ESSAI   BIBLIOGRAPHIQUE  67 

On  trouve  encore,  au  Calalogue  de  Soleienne  (1844),  la  men- 
tion des  deux  pièces  manuscrites  suivantes  : 

La  Double  inlrigiie,  comédie  en  prose,  recueil  de  95  pp. 

Julia  ou  le  Mariage  sans  femme,  folie-vaudeville  en  1  acte, 
in-4',  «  Cette  pièce,  dit  le  bibliophile  Jacob,  rédacteur  du  cata- 
logue, est  sotadique,  comme  son  titre  l'annonce.  L'écriture 
ressemble  à  celle  du  marquis  de  Sade,  qui  avait,  comme  on 
sait,  démoralisé  les  prisonniers  de  Bicètre,  en  les  dressant  à 
jouer  des  pièces  infâmes  qu'il  composait  pour  eux.  »  On  sait 
que  le  bibliophile  Jacob  mettait  volontiers  au  compte  du  mar- 
quis de  Sade  tout  ce  qui  lui  paraissait  infâme  et  qu'il  ne  savait 
pas  à  qui  attribuer,  comme  il  a  fait  de  La  France  fbulue 
(voir  plus  haut  dans  cet  Essai  bibliographique),  qui  est  peut- 
être  de  l'abbé  Proyart,  mais  n'est  certainement  pas  du  marquis 
de  Sade. 


ZOLOE 


ET 


SES   DEUX    ACOLYTES 


OU 


Quelques   décades   de   la   vie 
de   trois   jolies   femmes 

HISTOIRE  VÉRITABLE  DU  SIÈCLE  DERNIER 


Portrait  de  Joséphine 


Zoloé  (1)  sur  les  limites  de  la  quarantaine  n'en  a  pas 
moins  la  prétention  de  plaire  comme  à  vingt-cinq  ans.  Son 
crédit  attire  sur  ses  pas  la  foule  des  courtisans  et  supplée, 
en  quelque  sorte,  aux  grâces  de  la  jeunesse.  A  un  esprit  très 
fin,  un  caractère  souple  ou  fier  selon  les  circonstances,  un 
ton  très  insinuant,  une  dissimulation  hypocrite,  consom- 
mée ;  à  tout  ce  qui  peut  séduire  et  captiver,  elle  joint  une 
ardeur  pour  les  plaisirs  cent  fois  plus  vive  que  Lauréda  (2), 
une  avidité  d'usurier  pour  l'argent  qu'elle  dissipe  avec  la 
promptitude  d'un  joueur,  un  luxe  eflréné  qui  engloutirait 
le  revenu  de  dix  provinces. 

Zoloé  n'a  jamais  été  belle  ;  mais  à  quinze  ans  sa  coquette- 
rie déjà  raffinée,  cette  fleur  de  jeunesse  qui  souvent  sert 
de  passeport  à  l'amour,  de  grandes  richesses  avaient 
attaché  à  son  char  un  essaim  d'adorateurs. 

Loin  de  se  disperser  par  son  mariage  avec  le  comte  de 
Barmont  (3)  avantageusement  connu  à  la  cour,  ils  jurèrent 
tous  de  n'être  pas  malheureux,  et  Zoloé,  la  sensible  Zoloé 
ne  put  consentir  à  leur  faire  violer  leur  serment.  De  cette 
union  sont  nés  un  fils  et  une  fille,  aujourd'hui  attachés  à 
la  fortune  de  leur  illustre  beau-père. 


(1)  Voir  l'Introduction. 

(2)  M""  Tallien. 

(8)  Alexandre  de  Beauharnais. 


72  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

Zoloé  a  l'Amérique  pour  origine.  Ses  possessions  dans 
les  colonies  sont  immenses.  Mais  les  troubles  qui  ont 
désolé  ces  mines  fécondes  pour  les  Européens  l'ont  sevrée 
du  produit  de  ses  riches  domaines,  qui  eût  été  si  nécessaire 
ici  pour  alimenter  sa  prodigue  magnificence. 


Mariage  de  Bonaparte  et  de  Joséphine  0 


LE  VICOMTE  DE  SABAR   (2) 

Baron  d'Orsec,  soyez  le  bienvenu.  Je  vous  attendais 
avec  impatience,  je  m'occupais  de  votre  bonheur. 

LE  BARON  d'oRSEC  (3) 

Sérieusement  ! 

LE  VICOMTE  DE  SABAR 

Très  sérieusement,  en  vérité.  Vous  n'êtes  pas  riche  ; 
rien  de  moins  stable  que  les  emplois  et  la  faveur  dans  un 
pays  comme  celui-ci.  Un  beau  jour,  avec  toute  votre  gloire 
et  vos  services,  vous  pourriez  bjen  ne  conserver  que  la 
cape  et  l'épée.  Foi  de  gentilhomme,  il  me  paraîtrait  dur 
d'en  revenir  à  la  simple  paie  d'officier. 

LE  BARON  d'oRSEC 

Aussi  votre  prudence,  dit-on,  a  pourvu  à  l'avenir. 

LE  VICOMTE  DE  SABAR 

Vous  croyez  !...  Je  disais  donc  que,  pour  vous  mettre  à 
l'abri  des  caprices  du  sort,  il  vous  faudrait  faire  un  bon 
mariage. 

LE  BARON  d'oRSEC 

Ma  santé,  mes  goûts,  vicomte,  ne  s'accordent  guère 
avec  vos  vues.  Je  ne  vous  en  remercie  pas  moins  de  votre 

(1)  Tiré  du  chapitre  intitulé  :  Mariage  diplomatique,  Episodes. 

(2)  Barras. 

(3)  Bonaparte  (Corse). 


74  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

zèle.  Vous  le  savez,  mon  ami,  j'ai  vaincu  sans  femme,  je 
puis  vivre  de  même. 

LE    VICOMTE    DE    SABAR 

Quelle  simplicité  I  Je  vous  donne  une  femme  mûre  qui  ne 
demande  que  votre  nom  avec  sa  main,  beaucoup  d'amis... 

LE    BARON    d'oRSEC 

Son  nom  ? 

LE  VICOMTE  DE  SABAR 

La  comtesse  de  Barmont,  Zoloé,  toujours  aimable,  char- 
mante, spirituelle,  magnifique,  du  meilleur  ton,  d'une 
famille  ancienne,  d'une  fraîcheur,  ma  foi,  très  appétis- 
sante... 

LE     BARON     d'oRSEC 

Et  d'une  coquetterie... 

LE   VICOMTE    DE    SABAR 

Eh  !  morbleu,  qu'est-ce  que  cet  enfantillage,  mon  ami  ? 
Veuve,  elle  a  pu  user  de  sa  liberté  ;  mariée,  elle  se  renfer- 
mera dans  les  bornes  de  la  décence.  N'est-ce  pas  tout  ce 
que  tu  me  demandes  ? 

LE  BARON   d'oRSEC 

Mais  pourquoi  tant  de  générosité,  mon  ami?  Pourquoi 
ne  pas  garder  ce  cadeau  pour  vous-même  ? 

LE  VICOMTE  DE  SABAR 

Et  ma  femme  1...   Réponse  donc  avant  de  me  quitter. 

LE  BARON    d'oRSEC 

Mais  encore,  qui  vous  a  chargé  de  cette  mission  ? 

LE  VICOMTE    DE    SABAR 

Prononcez  le  oui,  et  Zoloé  ne  dira  pas  non. 

LE  BARON  d'orSEC 

J'entends. 


Les  desseins   de  Bonaparte 


—  Zoloé  est  charmante,  dit  le  prince  italien.  Si  on  pou- 
vait lui  faire  un  reproche,  ce  serait  d'outrer  le  luxe  et 
l'appareil  ;  et  encore  pourrait-on  l'excuser  en  considérant 
sa  fortune  et  la  brillante  destinée  qu'on  lui  prépare.  — 
Vraiment,  dit  Milord,  on  parle  de  son  mariage  avec  le 
baron  d'Orsec.  —  Laurida  m'a  confié  ce  secret,  dit  gra 
vement  l'Espagnol.  Conçoit-on  une  pareille  union  ?  —  Je 
vois  bien,  reprend  l'Italien,  que  vous  ne  connaissez  pas 
le  baron.  Cet  homme  ne  rêve  que  la  gloire  et  tous  les 
genres  de  gloire.  Il  ne  se  borne  pas  à  être  un  autre  César, 
un  Périclès,  un  Solon.  11  veut  donner  au  monde  l'exemple 
de  toutes  les  vertus  qui  ont  honoré  l'humanité.  Téméraire 
dans  les  combats,  c'est  pour  inontrer  au  soldat  le  chemin 
de  la  victoire.  Impénétrable  dans  le  conseil,  il  ne  rassemble 
les  opinions  que  pour  perfectionner  la  sienne  ;  et  celle 
qu'il  adopte  est  toujours  la  meilleure  ou  la  plus  heureuse. 
L'avenir  se  déroule  devant  ses  yeux.  Il  sera  tout  ce  qui 
lui  permettra  d'être  le  destin  de  sa  patrie.  Il  ne  travaille 
que  pour  son  bonheur.  Il  irait  à  l'extrémité  de  la  terre 
moissonner  de  nouveaux  lauriers,  pourvu  qu'ils  concou- 
russent à  la  prospérité  de  son  pays.  —  Le  gouvernement 
actuel  est  d'une  absurdité  palpable,  il  l'admire  et  le  craint, 
mais  le  peuple  ne  voit  en  lui  qu'un  héros  ;  ce  héros  le 
sauvera  ;  le  plan  de  son  bonheur  est  tracé  dans  sa  tête  ; 
tôt  ou  tard  il  le  mettra  à  exécution  ;  les  gens  de  bien 
soupirent  après  cet  heureux  moment. 


76  l'œuvke  du  marquis  de  sade 

Miïord.  C'est  le  seul  homme  dont  la  nation  anglaise 
redoute  la  politique,  la  valeur  et  la  sagesse.  Mais  nous  avons 
Pitt,  et  quelques  guinées  de  plus  ou  de  moins  pourraient 
bien  nous  en  délivrer.  —  L'Espagnol.  Que  dites-vous, 
Forbess  ?  C'est  afl'reux  ;  non,  le  peuple  anglais  est  tpop 
généreux  pour  désirer  l'emploi  de  moyens  aussi  lâches.  — 
Forbess.  Ne  vous  ai-je  pas  nommé  Pitt  ?  —  L'Ilalien. 
Pitt  échouera  dans  ses  complots.  Le  génie  de  la  France  et 
sa  sagesse  le  protègent.  Mais  si  vous  ne  devinez  pas  le 
but  du  mariage  en  question,  le  voici  :  tous  les  partis  en 
France  se  croisent,  se  choquent  ;  aucun  point  de  rallie- 
ment. Celui  qu'on  appelle  aristocrate  abhorre  la  domi- 
nation des  hommes  qui  sont  couverts  de  crimes  et  de  sang. 
Le  forcené  démagogue  est  irrité  de  voir  qu'on  ose  l'em- 
museler  et  que  les  prépondérants  l'abandonnent  à  son 
ignominie.  Les  peureux,  les  indifférents,  qui  forment  le 
plus  grand  nombre,  invoquent  un  seul  maître  qui  joigne 
le  courage  aux  lumières,  les  vertus  aux  talents,  et  ils 
trouvent  tout  cela  dans  d'Orsec.  Son  mariage  avec  Zoloé 
lui  attache  une  classe  proscrite.  L'éclat  de  ses  victoires  ne 
permet  pas  à  la  malveillance  de  s'en  offenser.  Il  a  fait  ses 
preuves  de  justice  et  d'honneur  envers  tous  les  partis  : 
tous  l'estiment,  le  révèrent  comme  un  ami  et  un  homme 
supérieur. —  Milord.  Qu'il  en  soit  ce  qu'il  plaira  à  la  for- 
tune, je  ne  veux  pas  m'en  fatiguer  ici.  Me  voilà  en  France  : 
si  la  paix  y  règne,  je  serai  citoyen  de  France,  sinon  je 
reverrai  mes  dieux  pénates.  Je  ne  connais  d'Orsec  que 
par  sa  réputation  et  ses  triomphes.  Il  ne  peut  que  protéger 
tout  homme  ami  de  la  paix  et  de  l'ordre  public.  Quant  à 
moi,  je  ne  veux  que  jouir.  Peu  m'importe  sous  quel  pilote 
arriver  au  port,  pourvu  que  j'y  parvienne  sans  tourmente 
et  sans  naufrage  (1), 


(1)  Voir  la  léinipression  intégrale  de  Zoloé  {Coffret  du  Bibliopiiile, 
Bi  >Iiolhèque  des  Curieux,   1912). 


JUSTINE 


ou 


LES  MALHEURS  DE  LA  VERTU 


Inutilité  de  la   vertu  <0 


Le  chef-d'œuvre  de  la  philosophie  serait  de  développer 
les  moyens  dont  la  Providence  se  sert  pour  parvenir  aux 
fins  qu'elle  se  propose  sur  l'homme  et  de  tracer,  d'après 
cela,  quelques  plans  de  conduite  qui  puissent  faire  con- 
naître à  ce  malheureux  individu  bipède  la  manière  dont  il 
faut  qu'il  marche  dans  la  carrière  épineuse  de  la  vie,  afin 
de  prévenir  les  caprices  bizarres  de  cette  fatalité  à  laquelle 
on  donne  vingt  noms  différents,  sans  être  encore  parvenu 
ni  à  la  connaître,  ni  à  la  définir. 

Si,  plein  de  respect  pour  nos  conventions  sociales  et  ne 
s'écartant  jamais  des  digues  qu'elles  nous  imposent,  il  ar- 
rive, malgré  cela,  que  nous  n'ayons  rencontré  que  des 
ronces,  quand  les  méchants  ne  cueillaient  que  des  roses, 
des  gens  privés  d'un  fonds  de  vertus  assez  constaté  pour 
se  mettre  au-dessus  de  ces  remarques  ne  calculeront-ils 
pas  alors  qu'il  vaut  mieux  s'abandonner  au  torrent  que  d'y 
résister  ?  Ne  diront-ils  pas  que  la  vertu,  quelque  belle 
qu'elle  soit,  devient  pourtant  le  plus  mauvais  parti  qu'on 
puisse  prendre  quand  elle  se  trouve  trop  faible  pour  lutter 
contre  le  vice,  et  que,  dans  un  siècle  entièrement  cor- 
rompu, le  plus  sûr  est  de  faire  comme  les  autres?  Un  peu 
plus  instruits  si  l'on  veut  et  abusant  des  lumières  qu'ils 
ont  acquises,  ne  diront-ils  pas,  avec  l'ange  Jesrad  de 
Zarf/^,  qu'il  n'y  a  aucun  mal  dont  il  ne  naisse  un  bien,  et 

(1)  Ces  extraits  sont  tirés  de  la  première  rédaction  de  Justine. 


80  l'œuvre   du  marquis   de  SADE 

qu'ils  peuvent,  d'après  cela,  se  livrer  au  mal,  puisqu'il 
n'est,  dans  le  fait,  qu'une  des  façons  de  produire  le  bien? 
N'ajouteront-ils  pas  qu'il  est  indifférent  au  plan  général 
que  tel  ou  tel  soit  bon  ou  méchant  de  préférence,  que  si 
le  malheur  persécute  la  vertu  et  que  la  prospérité  accom- 
pagne le  crime,  les  choses  étant  égales  aux  vues  de  la 
Nature,  il  vaut  infiniment  mieux  prendre  parti  parmi  les 
méchants  qui  prospèrent  que  parmi  les  vertueux  qui 
échouent?  Il  est  donc  important  de  prévenir  ces  sophismes 
dangereux  d'une  fausse  philosophie  ;  essentiel  de  faire 
voir  que  les  exemples  de  vertu  malheureuse,  présentés  à 
une  âme  corrompue  dans  laquelle  il  reste  pourtant 
quelques  bons  principes,  peuvent  ramener  cette  âme  au 
bien  aussi  sûrement  que  si  on  lui  eût  montré  dans  celte 
route  de  la  vertu  les  palmes  les  plus  brillantes  et  les  plus 
flatteuses  récompenses.  Il  est  cruel  sans  doute  d'avoir  à 
peindre  une  foule  de  malheurs  accablant  la  femme  douce 
et  sensible  qui  respecte  le  mieux  la  vertu  et,  d'un  autre 
côté,  l'affluence  des  prospérités  sur  ceux  qui  écrasent  ou 
mortifient  cette  même  femme.  Mais  s'il  naît  cependant  un 
bien  du  tableau  de  ces  fatalités,  aura-t-on  des  remords  de 
les  avoir  oflertes  ?  Pourra-t-on  être  fâché  d'avoir  établi 
un  fait  d'où  il  résultera  pour  le  sage  qui  lit  avec  fruit  la 
leçon  si  utile  de  la  soumission  aux  ordres  delà  Providence 
et  l'avertissement  fatal  que  c'est  souvent  pour  nous 
ramener  à  nos  devoirs  que  le  Ciel  frappe  à  côté  de  nous 
l'être  qui  nous  paraît  le  mieux  avoir  rempli  les  siens  ? 


Justine  chez  M.  Dubourg 


Vous  me  permettrez  de  cacher  mon  nom  et  ma  nais- 
sance, madame  ;  sans  être  illustre,  elle  est  honnête,  et  je 
n'étais  pas  destinée  à  l'humiliation  ou  vous  me  voyez 
réduite.  Je  perdis  fort  jeune  mes  parents;  je  crus,  avec  le 
peu  de  secours  qu'ils  m'avaient  laissé,  pouvoir  attendre 
une  place  convenable,  et,  refusant  toutes  celles  qui  ne 
l'étaient  pas,  je  mangeai,  sans  m'en  apercevoir,  à  Paris  où 
je  suis  née,  le  peu  que  je  possédais  ;  plus  je  devenais 
pauvre,  plus  j'étais  méprisée;  plus  j'avais  besoin  d'appui, 
moins  j'espérais  d'en  obtenir  ;  rçiais  de  toutes  les  duretés 
que  j'éprouvai  dans  les  commencements  de  ma  malheu- 
reuse situation,  de  tous  les  propos  horribles  qui  me  furent 
tenus,  je  ne  vous  citerai  que  ce  qui  m'arnva  chez 
M.  Dubourg,  un  des  plus  riches  traitants  de  la  capitale. 
La  femme  chez  qui  je  logeais  m'avait  adressée  à  lui  comme 
à  quelqu'un  dont  le  crédit  et  les  richesses  pouvaient  le 
plus  sûrement  adoucir  la  rigueur  de  mon  sort. 

Après  avoir  attendu  très  longtemps  dans  l'antichambre 
de  cet  homme,  on  m'introduisit  ;  M.  Dubourg,  âgé  de 
quarante-huit  ans,  venait  de  sortir  du  lit  ;  entortillé  d'une 
robe  de  chambre  flottante  qui  cachait  à  peine  son  désor- 
dre, on  s'apprêtait  à  le  coiffer  ;  il  fit  retirer  et  me  demanda 
ce  que  je  voulais.  «Hélas  1  monsieur,  lui  répondis-je  toute 
confuse,  je  suis  une  pauvre  orpheline  qui  n'a  pas  encore 
quatorze  ans  et  qui  connaît  déjà  toutes  les  nuances  de 
l'infortune  ;  j'implore  votre  commisération,  ayez  pitié  de 


S2  l'œUVHK  du   marquis   ï>E  SADE 

moi,  je  vous  conjure.  »  Et  alors  je  lui  détaillai  tous  mes 
maux,  la  difficulté  de  rencontrer  une  place,  peut-être 
même  un  peu  la  peine  que  j'éprouvais  à  en  prendre  une, 
n'étant  pas  née  pour  cet  état  ;  le  malheur  que  j'avais  eu, 
pendant  tout  cela,  de  manger  le  peu  que  j'avais...  le  défaut 
d'ouvrage,  l'espoir  où  j'étais  qu'il  me  faciliterait  les 
moyens  de  vivre  ;  tout  ce  que  dicte  enfin  l'éloquence  du 
malheur,  toujours  rapide  dans  une  âme  sensible,  toujours 
à  charge  à  l'opulence...  Après  m'avoir  écoutée  avec 
beaucoup  de  distraction,  M.  Dubourg  me  demanda  si 
j'avais  toujours  été  sage.  —  «Je  ne  serais  aussi  pauvre  ni 
aussi  embarrassée,  monsieur,  répondis-je,  si  j'avais  voulu 
cesser  de  l'être.  »  —  «  Mais,  me  dit  à  cela  M.  Dubourg,  à 
quel  titre  prétendez-vous  que  les  gens  riches  vous  sou- 
lagent, si  vous  ne  les  servez  en  rien  ?»  —  «  Elt  de  quel 
service  prétendez-vous  parler,  monsieur?  répondis-je; 
je  ne  demande  pas  mieux  que  de  rendre  ceux  que  la 
décence  et  mon  âge  me  permettront  de  remplir.  »  —  «  Les 
services  d'une  enfant  comme  vous  sont  peu  utiles  dans  une 
maison,  me  répondit  Dubourg;  vous  n'êtes  ni  d'âge,  ni 
de  tournure  à  vous  placer  comme  vous  le  demandez. 
Vous  ferez  mieux  de  vous  occuper  de  plaire  aux  hommes 
et  de  travaillera  trouver  quekju'un  qui  consente  à  prendre 
soin  de  vous  ;  cette  vertu  dont  vous  faites  un  si  grand 
étalage  ne  sert  à  rien  dans  le  monde  :  vous  aurez  beau 
fléchir  au  pied  de  ses  autels,  son  vain  encens  ne  vous 
nourrira  point.  La  chose  qui  flatte  le  moins  les  hommes, 
celle  dont  ils  font  le  moins  de  cas,  celle  qu'ils  méprisent 
le  plus  souverainement,  c'est  la  sagesse  de  votre  sexe;  on 
n'estime  ici-bas,  mon  enfant,  que  ce  qui  rapporte  ou  ce 
qui  délecte  ;  et  de  quel  profit  peut  nous  être  la  vertu  des 
femmes  ?  Ce  sont  leurs  désordres  qui  nous  servent  et  qui 
nous  amusenl  mais  leur  chasteté  nous  intéresse  on  ne 
saurait  moins.  Quand  les  gens  de  notre  sorte  donnent, 
en  un  mot,  ce  n'est  jamais  que  pour  recevoir  ;  or,  comment 
une  petite  fille  comme  vous  peut-elle  reconnaître  ce  qu'on 
fait  pour  elle,  si        n'est  par  l'abandon   le   plus  entier  de 


JUSTINE  83 

tout  ce  qu'on  exige  de  son  corps  ?»  —  «  Oh  !  monsieur, 
répondis-je  le  cœur  gros  de  soupirs,  il  n'y  a  donc  plus  ni 
honnêteté  ni  bienveillance  chez  les  hommes?»  —  «Fort 
peu,  répliqua  Dubourg  ;  on  en  parle  tant,  comment  voulez- 
vous  qu'il  y  en  ait  ?  On  est  revenu  de  cette  manie  d'obliger 
gratuitement  les  autres  ;  on  a  reconnu  que  les  plaisirs  de 
la  charité  n'étaient  que  les  jouissances  de  l'orgueil,  et, 
comme  rien  n'est  aussi  dissipé,  on  a  vu  qu'avec  une  enfant 
comme  vous,  par  exemple,  il  valait  infiniment  mieux 
retirer,  pour  fruit  de  ses  avances,  tous  les  plaisirs  que  peut 
offrir  la  luxure  que  ceux  très  froids  et  très  utiles  de  la 
soulager  gratuitement  ;  la  réputafion  d'un  homme  libéral, 
aumônier,  généreux,  ne  vaut  pas,  même  à  l'instant  où  il 
en  jouit  le  mieux,  le  plus  petit  plaisir  des  sens.  »  —  «  Oh  I 
monsieur,  avec  de  pareils  principes,  il  faut  que  l'infortunée 
périsse  !»  —  «  Qu'importe  ?  il  y  a  plus  de  sujets  qu'il  n'en 
faut  en  France;  pourvu  que  la  machine  ait  toujours  la 
même  élasticité,  que  fait  à  l'Etat  le  plus  ou  le  moins  d'in- 
dividus qui  la  pressent  ?»  —  «  Mais  croyez-vous  que  des 
enfants  respectent  leurs  pères  quand  ils  sont  ainsi  mal- 
traités ?  »  —  «  Que  fait  à  un  père  l'amour  d'enfants  qui  le 
gênent?»  —  «Il  vaudrait  donc  mieux  qu'on  nous  eût 
étouflés  dès  le  berceau  !»  —  «  Assurément,  c'est  l'usage 
dans  beaucoup  de  pays  ;  c'était  la  coutume  des  Grecs  ; 
c'est  celle  des  Chinois  ;  là,  les  enfants  malheureux  s'ex- 
posent ou  se  mettent  à  mort.  A  quoi  bon  laisser  vivre  des 
créatures  qui,  ne  pouvant  plus  compter  sur  les  secours 
de  leurs  parents,  ou  parce  qu'ils  en  sont  privés  ou  parce 
qu'ils  n'en  sont  pas  reconnus,  ne  servent  plus  dès  lors 
qu'à  surcharger  l'Ktat  d'une  denrée  dont  il  a  déjà  trop  ? 
Les  bâtards,  les  orphelins,  les  enfants  mal  conformés 
devraient  être  condamnés  à  mort  dès  leur  naissance  (1)  : 
les  premiers  et  les  seconds,  parce  que,  n'ayant  plus  per- 

(1)  «  Chez  les  sauvages,  les  individus  faibles  de  corps  ou  d'esprit  sont 
promptement  éliminés,  et  les  survivants  se  font  ordinairement  remarquer 
par  leur  vigoureux  état  de  santé.  Quant  à  nous,  hommes  civilisés,  nous 
faisons,  au  contraire,  tous  nos  efforts  pour  arrêter  la  marche  de  l'élimi- 


8'l  l'œuvre    du    marquis    de   SADE 

sonne  qui  veuille  ou  qui  puisse  prendre  soin  d'eux,  ils 
souillent  la  société  d'une  lie  qui  ne  peut  que  lui  devenir 
funeste  un  jour  ;  et  les  autres,  parce  qu'ils  ne  peuvent  lui 
être  d'aucune  utilité.  L'une  et  l'autre  de  ces  classes  sont,  à 
la  société,  comme  ces  excroissances  de  chair  qui,  se  nour- 


nalion  ;  nous  construisons  des  hôpitaux  pour  les  idiots,  les  infirmes  et 
les  malades  ;  nous  faisons  des  lois  pour  venir  en  aide  aux  indigents  ; 
nos  médecins  déploient  toute  leur  science  pour  prolonger  autant  que 
possible  la  vie  de  chacun.  On  a  raison  de  croire  que  la  vaccine  a  préservé 
des  milliers  d'individus  qui,  faibles  de  constitution,  auraient  autrefois 
succombé  à  la  variole.  Les  membres  débiles  des  sociétés  civilisées 
peuvent  donc  se  reproduire  indétiniment.  Or,  quiconque  s'est  occupé 
de  la  reproduction  des  animaux  domestiques  sait,  à  n'en  pas  douter, 
combien  cette  perpétuation  des  êtres  débiles  doit  être  nuisible  à  la  race 
humaine.  On  est  tout  surpris  de  voir  combien  le  manque  de  soin,  ou 
même  des  soins  mal  dirigés,  amènent  rapidement  la  dégénérescence  d'une 
race  domestique  ;  en  conséquence,  à  l'exception  de  l'homme  lui-même, 
personne  n'est  assez  ignorant  et  assez  maladroit  pour  permettre  aux 
animaux  débiles  de  reproduire. 

«  Notre  instinct  de  sympathie  nous  pousse  à  secourir  les  mal- 
heureux ;  la  compassion  est  un  des  produits  accidentels  de  cet  instinct 
que  nous  avons  acquis  dans  le  jjrincipe,  au  même  titre  que  les  autres 
instincts  sociables  dont  il  fait  partie.  La  sympathie,  d'ailleurs,  pour  les 
causes  que  nous  avons  déjà  indiquées,  tend  toujours  à  devenir  plus 
large  et  plus  universelle.  Nous  ne  saurions  restreindre  notre  sj'mpathie. 
en  admettant  même  que  l'inflexible  raison  nous  en  fit  une  loi.  Le  chirur- 
gien doit  se  rendre  inaccessible  à  tout  sentiment  de  pitié  au  moment 
où  il  pratique  une  opération,  parce  qu'il  sait  qu'il  agit  pour  le  bien  de 
son  malade  ;  mais  si,  de  propos  délibéré,  il  négligeait  les  faibles  et  les 
infirmes,  il  ne  pourrait  avoir  en  vue  qu'un  avantage  éventuel,  au  prix 
d'un  mal  présent  considérable  et  certain.  Nous  devons  donc  subir  sans 
nous  plaindre  les  effets  incontestablement  mauvais  qui  résultent  de  la 
persistance  et  de  la  propagation  des  êtres  débiles.  Il  semb'e.  toutefois, 
qu'il  existe  un  frein  à  cette  propagation,  en  ce  sens  que  les  membres 
malsains  de  la  société  se  marient  moins  facilement  que  les  membres 
sains.  Ce  frein  pourrait  avoir  une  efficacité  réelle  si  les  faibles  de  corps 
et  d'esprit  s'abstenaient  du  mariage  ;  mais  c'est  là  un  état  de  choses 
qu'il  est  plus  facile  de  désirer  que  de  réaliser. 

«  Dans  tous  les  pays  où  existent  des  armées  permanentes,  la  cons- 
cription enlève  les  plus  beaux  jeunes  gens,  qui  sont  exposés  à  mourir 
prématurément  en  cas  de  guerre,  qui  se  laissent  souvent  entraîner  au 
vice,  et  qui,  en  tout  cas,  ne  peuvent  se  marier  de  bonne  heure.  Les 
hommes  petits,  faibles,  à  la  constitution  débile,  restent,  au  contraire, 
chez  eux  et  ont,  par  conséquent,  beaucoup  plus  de  chances  de  se  marier 
et  de  laisser  des  enfants.  » 

Darwin  :  La  Descendance  de  l'/iomrne  et  la  Séleclion  sexuelle, 
Trad.  Edmond  Barrier  (Schleicher  frères). 


so 


rissant  du  suc  des  membres  sains,  les  dégradent  et  les 
affaiblissent  ;  ou,  si  vous  l'aimez  mieux,  comme  ces 
végétaux  parasites  qui,  se  liant  aux  bonnes  plantes,  les 
détériorent  et  les  rongent  en  s'adaptant  leur  semence 
nourricière.  Abus  criants  de  ces  aumônes  destinées  à 
nourrir  une  telle  écume  que  ces  maisons  richement  dotées 
qu'on  a  l'extravagance  de  leur  bâtir,  comme  si  l'espèce 
des  hommes  était  tellement  rare,  tellement  précieuse, 
qu'il  fallût  en  conserver  jusqu'à  la  plus  vile  portion  !  Mais 
laissons  une  politique  où  tu  ne  dois  rien  comprendre,  mon 
enfant  ;  pourquoi  se  plaindre  de  son  sort,  quand  il  ne 
tient  qu'à  soi  d'y  remédier  I  »  —  «  A  quel  prix,  juste  ciel  !  » 
—  «A  celui  d'une  chimère,  d'une  chose  qui  n'a  de  valeur 
que  celle  que  ton  orgueil  y  met.  Au  reste,  continue  ce 
barbare  en  se  levant  et  ouvrant  la  porte,  voilà  tout  ce  que 
je  puis  pour  vous  ;  consentez-y  ou  délivrez-moi  de  votre 
présence  ;  je  n'aime  pas   les  mendiants...  » 

Mes  larmes  coulèrent,  il  me  fut  impossible  de  les  rete- 
nir ;  le  croirez- vous,  madame  ?  elles  irritèrent  cet  homme 
au  lieu  de  l'attendrir.  Il  referme  la  porte  et,  me  saisissant 
par  le  collet  de  ma  robe,  il  me  dit  avec  brutalité  qu'il  va 
me  faire  faire  de  force  ce  que  je  ne  veux  pas  lui  accorder 
de  bon  gré.  En  cet  instant  cruel  mon  malheur  me  prête 
du  courage  ;  je  me  débarrasse  de  ses  mains,  et  m'élançant 
vers  la  porte  :  «  Homme  odieux,  lui  dis-je  en  m'échappant, 
puisse  le  Ciel  aussi  grièvement  offensé  par  toi  te  punir, 
comme  tu  le  mérites,  de  ton  exécrable  endurcissement  I 
Tu  n'es  digne  ni  de  ces  richesses  dont  tu  fais  un  si  vil 
usage,  ni  de  l'air  même  que  tu  respires  dans  un  monde 
souillé  par  tes  barbaries.» 


La  répression  du  crime  diminue 
le  bonheur  social 


«  Ne  croîs  pas,  répondait-il  à  mes  sages  conseils,  que 
l'espèce  d'hommage  que  j'ai  rendu  à  la  vertu  dans  toi  soit 
une  preuve,  ni  que  j'estime  la  vertu,  ni  que  j'aie  envie 
de  la  préférer  au  vice.  Ne  l'imagine  pas,  Thérèse  (1),  tu 
t'abuserais  ;  ceux  qui,  partant  de  ce  que  j'ai  fait  envers 
toi,  soutiendraient,  d'après  ce  procédé,  l'importance  ou  la 
nécessité  de  la  vertu  tomberaient  dans  une  grande  erreur, 
et  je  serais  bien  fâché  que  tu  crusses  que  telle  est  ma 
façon  de  penser.  La  masure  qui  me  sert  d'abri  à  la  chasse 
quand  les  rayons  trop  ardents  du  soleil  dardent  à  plomb 
sur  mon  individu  n'est  assurément  pas  un  monument 
inutile,  sa  nécessité  n'est  que  de  circonstance  :  je  m'expose 
à  une  sorte  de  danger,  je  trouve  quelque  chose  qui  me 
garantit,  je  m'en  sers,  mais  ce  quelque  chose  en  est-il 
moins  utile  ?  en  peut-il  être  moins  méprisable  ?  Dans  une 
société  totalement  vicieuse,  la  vertu  ne  servirait  à  rien  : 
les  nôtres  n'étant  pas  de  ce  genre,  il  faut  absolument  ou 
la  jouer,  ou  s'en  servir,  afin  d'avoir  moins  à  redouter  ceux 
qui  la  suivent.  Que  personne  ne  l'adopte,  elle  deviendra 
utile.  Je  n'ai  donc  pas  tort  quand  je  soutiens  que  sa  néces- 
sité n'est  que  d'opinion  ou  de  circonstances  ;  la  vertu  n'est 
pas  un  mode  d'un  prix  incontestable,  elle  n'est  qu'une 

(1)  Dans  la  première  rédaction  du  roman,  Justine  éprouve  ses  mal- 
heurs sous  le  nom  de  Thérèse. 


87 


manière  de  se  conduire  qui  varie  suivant  chaque  climat 
et  qui,  par  conséquent,  n'a  rien  de  réel  :  cela  seul  en  fait 
voir  la  futilité.  Il  n'y  a  que  ce  qui  est  constant  qui  soit 
réellement  bon  ;  ce  qui  change  perpétuellement  ne  saurait 
prétendre  au  caractère  de  bonté.  Voilà  pourquoi  l'on  a 
mis  l'immutabilité  au  rang  des  perfections  de  l'Eternel  ; 
mais  la  vertu  est  absolument  privée  de  ce  caractère;  il 
n'est  pas  deux  peuples  sur  la  surface  du  globe  qui  soient 
vertueux  de  la  même  manière  ;  donc  la  vertu  n'a  rien  de 
réel,  rien  de  bon  intrinsèquement  et  ne  mérite  en  rien 
notre  culte;  il  faut  s'en  servir  comme  d'étai,  adopter  poli- 
tiquement celle  du  pays  où  l'on  vit,  afin  que  ceux  qui  la 
pratiquent  par  goût,  ou  qui  doivent  la  révérer  par  état, 
vous  laissent  en  repos,  et  afin  que  cette  vertu,  respectée 
où  vous  êtes,  vous  garantisse,  par  sa  prépondérance  de 
convenlion,  des  attentats  de  ceux  qui  professent  le  vice. 
Mais,  encore  une  fois,  tout  cela  est  de  circonstance,  et 
rien  de  tout  cela  n'assigne  un  mérite  réel  à  la  vertu.  Il  est 
telle  vertu,  d'ailleurs,  impossible  à  de  certains  hommes  ; 
or,  comment  me  persuaderez-vous  qu'une  vertu  qui  com- 
bat ou  qui  contrarie  les  passions  puisse  se  trouver  dans  la 
Nature  ?  Et  si  elle  n'y  est  pas^  comment  peut-elle  être 
bonne  ?  Assurément  ce  seront,  chez  les  homnes  dont  il 
s'agit,  les  vices  opposés  à  ces  vertus  qui  deviendront  pré- 
férables, puisque  ce  seront  les  seuls  modes...,  les  seules 
manières  d'être  qui  s'arrangeront  le  mieux  à  leur  physique 
ou  à  leurs  organes;  il  y  aura  donc  dans  cette  hypothèse 
des  vices  très  utiles  :  or,  comment  la  vertu  le  sera-t-elle  si 
vous  me  démontrez  que  ces  contraires  puissent  l'être  ?  On 
vous  dit  à  cela  :  la  vertu  est  utile  aux  autres,  et  en  ce 
sens  elle  est  bonne  ;  car  s'il  est  reçu  de  ne  faire  que  ce 
qui  est  bon  aux  autres,  à  mon  tour  je  ne  recevrai  que  du 
bien.  Ce  raisonnement  n'est  qu'un  sophisme  :  pour  le  peu 
de  bien  que  je  reçois  des  autres,  en  raison  de  ce  qu'ils 
pratiquent  la  vertu,  par  l'obligation  de  la  pratiquer  à  mon 
lour,  je  fais  un  million  de  sacrifices  qui  ne  me  dédom- 
magent nullement.  Recevant  moins  que  je  ne  donne,  je 


8S  l'œuvre    du    marquis    de    SADE 

fais  donc  un  mauvais  marché  :  j'éprouve  beaucoup  plus 
de  mal  des  privations  que  j'endure  pour  être  vertueux 
que  je  ne  reçois  de  bien  de  ceux  qui  le  sont  ;  l'arrange- 
ment n'étant  point  égal,  je  ne  dois  donc  pas  m'y  soumettre, 
et,  sûr,  étant  vertueux,  de  ne  pas  faire  aux  autres  autant 
de  bien  que  je  recevrais  de  peines  en  me  contraignant  à 
l'être,  ne  vaudra-t-il  donc  pas  mieux  que  je  renonce  à 
leur  procurer  un  bonheur  qui  doit  me  coûter  autant  de 
mal  ?  Reste  maintenant  le  tort  que  je  peux  faire  aux 
autres  étant  vicieux  et  le  mal  que  je  recevrai  à  mon  tour 
si  tout  le  monde  me  ressemble.  En  admettant  une  entière 
circulation  de  vices,  je  risque  assurément,  j'en  conviens  ; 
mais  le  chagrin  éprouvé  parce  que  je  risque  est  compensé 
par  le  plaisir  de  ce  que  je  fais  risquer  aux  autres  ;  voilà, 
dès  lors,  l'égalité  établie,  dès  lors  tout  le  monde  est  à  peu 
près  également  heureux  ;  ce  qui  n'est  pas  et  ne  saurait 
être  dans  une  société  où  les  uns  sont  bons  et  les  autres 
méchants,  parce  qu'il  résulte,  de  ce  mélange,  des  pièges 
perpétuels  qui  n'existent  point  dans  l'autre  cas.  Dans  la 
société  mélangée,  tous  les  intérêts  sont  divers  ;  voilà  la 
source  d'une  infinité  de  malheurs  ;  dans  l'autre  asso- 
ciation, tous  les  intérêts  sont  égaux  ;  chaque  individu  qui 
la  compose  est  doué  des  mêmes  goûts,  des  mêmes  pen- 
chants ;  tous  marchent  au  même  but  ;  tous  sont  heureux. 
Mais,  vous  disent  les  sots,  le  mal  ne  rend  point  heureux. 
Non,  quand  on  est  convenu  d'encenser  le  bien  ;  mais 
déprisez,  avilissez  ce  que  vous  appelez  le  bien,  vous  ne 
révérez  plus  ce  que  vous  aviez  la  sottise  d'appeler  le  mal  ; 
et  tous  les  hommes  auront  du  plaisir  à  le  commettre,  non 
point  parce  qu'il  sera  permis  (ce  serait  quelquefois  une 
raison  pour  en  diminuer  l'attrait),  mais  c'est  que  les  lois 
ne  le  puniront  plus,  et  qu'elles  diminuent,  par  la  crainte 
qu'elles  inspirent,  le  plaisir  qu'a  placé  la  Nature  au  crime. 
Je  suppose  une  société  où  il  sera  convenu  que  l'inceste 
(admettons  ce  délit  comme  tout  autre),  que  l'inceste,  dis-je, 
soit  un  crime  :  ceux  qui  s'y  livreront  seront  malheureux, 
parce  que  l'opinion,  les  lois,  le  culte,  tout  viendra  glacer 


89 


leurs  plaisirs  ;  ceux  qui  désireront  de  commettre  ce  mal 
et  qui  ne  l'oseront,  d'après  ces  freins,  seront  également 
malheureux  :  ainsi  la  loi  qui  proscrira  l'inceste  n'aura 
fait  que  des  infortunés.  Que  dans  la  société  voisine  l'in- 
ceste ne  soit  point  un  crime  :  ceux  qui  ne  le  désireront 
pas  ne  seront  point  malheureux,  et  ceux  qui  le  désireront 
seront  heureux.  Donc  la  société  qui  aura  permis  cette 
action  conviendra  mieux  aux  hommes  que  celle  qui  aura 
érigé  cette  même  action  en  crime.  Il  en  est  de  même  de 
toutes  les  autres  actions  maladroitement  considérées 
comme  criminelles  :  en  les  observant  sous  ce  point  de 
vue,  vous  faites  une  foule  de  malheureux  ;  en  les  per- 
mettant, personne  ne  se  plaint  ;  car  celui  qui  aime  cette 
action  quelconque  s'y  livre  en  paix,  et  celui  qui  ne  s'en 
soucie  pas,  ou  reste  dans  une  sorte  d'indifférence  qui  n'est 
nullement  douloureuse,  ou  se  dédommage  de  la  lésion 
qu'il  a  pu  recevoir  par  une  foule  d'autres  lésions  dont  il 
grève  à  son  tour  ceux  dont  il  a  eu  à  se  plaindre.  Donc 
tout  le  monde,  dans  une  société  criminelle,  se  trouve  ou 
très  heureux  ou  dans  un  état  d'insouciance  qui  n'a  rien 
de  pénible  ;  par  conséquent,  rien  de  bon,  rien  de  respec- 
table, rien  de  fait  pour  rendre  heureux  dans  ce  qu'on 
appelle  la  vertu.  Que  ceux  qui  la  suivent  ne  s'enorgueil- 
lissent donc  pas  de  cette  sorte  d'hommage  que  le  genre 
de  constitution  de  nos  sociétés  nous  force  à  lui  rendre  : 
c'est  une  alïaire  purementde  circonstances,  de  convention  ; 
mais,  dans  le  fait,  ce  culte  est  chimérique,  et  la  vertu  qui 
l'obtient  un  instant  n'en  est  pas  pour  cela  la  plus  belle.  » 


HISTOIRE  DE  JULIETTE 


ou 


LES    PROSPÉRITÉS    DU    VICE 


Le  premier  Ministre  ;  M.  de  Saint-Fond 


RI.  de  Saint-Fond  était  un  homme  d'environ  quarante 
ans,  de  l'esprit,  un  caractère  bien  faux,  bien  traître,  bien 
libertin,  bien  féroce,  infiniment  d'orgueil,  possédant  l'art 
de  voler  la  France  au  suprême  degré  et  celui  de  dis- 
tribuer des  lettres  de  cachet,  au  seul  désir  de  ses  plus 
légères  passions  ;  plus  de  vingt  mille  individus  de  tout 
sexe  et  de  tout  âge  gémissaient  par  ses  ordres  dans  les 
difïérentes  forteresses  royales  dont  la  France  est  hérissée, 
et  parmi  ces  vingt  mille  êtres,  me  disait-il  un  jour  plai- 
samment, je  te  jure  qu'il  n'en  est  pas  un  seul  de  coupable. 
D'Albert,  premier  président  du  Parlement  de  Paris,  était 
également  du  souper  ;  ce  ne  fut  qu'en  entrant  que  Noir- 
ceuil  m'en  prévint. —  Tu  dois,  me  dit-il,  les  mêmes  égards 
à  ce  personnage-ci  qu'à  l'autre  ;  il  n'y  a  pas  douze  heures 
qu'il  était  maître  de  ta  vie  ;  tu  sers  de  dédommagement 
aux  égards  qu'il  a  eus  pour  toi  ;  pouvais-je  le  mieux 
acquitter  ? 

Quatre  filles  charmantes  composaient,  avec  M"""  de 
Noirceui!  et  moi,  le  sérail  oftert  à  ces  messieurs.  Ces  créa- 
tures, pucelles  encore,  étaient  du  choix  de  la  Duvergier. 
On  nommait  Kglé  la  plus  jeune,  blonde  âgée  de  treize  ans, 
et  d'une  figure  enchanteresse  ;  Lolotte  suivait,  c'était  la 
physionomie  de  Flore  même  :  on  ne  vit  jamais  tant  de 
fraîcheur  ;  à  peine  avait-elle  quinze  ans  ;  Henriette  en 
avait  seize  et  réunissait  à  elle  seule  plus  d'attraits  que  les 
poètes  n'en  prêtèrent  jamais  aux  trois  Grâces.  Lindane 
avait  dix-sept  ans  ;  elle  était  faite  à  peindre,  des  yeux 
d'une  singulière  expression  et  le  plus  beau  corps  qu'il  fût 
possible  de  voir. 


94  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

Six  jeunes  garçons,  de  quinze  à  vingt  ans,  nous  servaient 
nus  et  coifîés  en  femme  ;  chacun  des  libertins  qui  compo- 
saient le  souper  avait,  ainsi  que  vous  le  voyez  par  cet 
arrangement,  quatre  objets  de  luxure  à  ses  ordres,  deux 
femmes  et  deux  garçons.  Comme  aucun  de  ces  individus 
n'était  encore  dans  le  salon  lorsque  j'y  parus,  d'Albert  et 
Saint-Fond,  après  m'avoir  embrassée,  cajolée,  louée 
pendant  un  quart  d'heure,  me  plaisantèrent  sur  mon 
aventure  (1).  —  C'est  une  charmante  petite  scélérate,  dît 
Noirceuil,  et  qui,  par  la  soumission  la  plus  aveugle  aux 
passions  de  ses  juges,  vient  les  remercier  de  la  vie  qu'elle 
leur  doit.  —  J'aurais  été  bien  fâché  de  la  lui  ôter,  dit 
d'Albert  ;  ce  n'est  pas  pour  rien  que  Thémis  porte  un 
bandeau,  et  vous  m'avouerez  que,  quand  il  s'agit  de 
juger  de  jolis  petits  êtres  comme  ceux-là,  nous  devons 
toujours  l'avoir  sur  les  yeux.  —  Je  lui  promets  pour  sa 
vie  l'impunité  la  plus  entière,  dit  Saint-Fond  ;  elle  peut 
faire  absolument  tout  ce  qu'elle  voudra  ;  je  lui  proteste 
de  la  protéger  dans  tous  ses  écarts  et  de  la  venger,  comme 
elle  l'exigera,  de  tous  ceux  qui  voudraient  troubler  ses 
plaisirs,  quelque  criminels  qu'ils  puissent  être.  —  Je  lui 
en  jure  autant,  dit  d'Albert  ;  je  lui  promets,  de  plus,  de 
lui  faire  avoir  demain  une  lettre  du  chancelier  qui  la 
mettra  à  l'abri  de  toutes  les  poursuites  qui,  par  tel  tri- 
bunal que  ce  soit,  pourraient  être  intentées  contre  elle 
dans  toute  l'étendue  de  la  France.  Mais,  Saint-Fond, 
j'exige  quelque  chose  de  plus  ;  tout  ce  que  nous  faisons 
ici  n'est  qu'absoudre  le  crime,  il  faut  l'encourager  :  je  te 
demande  donc  des  brevets  de  pension  pour  elle,  depuis 
deux  mille  francs  jusqu'à  vingt-cinq,  en  raison  du  crime 
qu'elle  commettra.  —  Juliette,  dit  Noirceuil,  voilà,  je  crois, 
de  puissants  motifs  et  pour  donner  à  tes  passions  toute 
l'extension  qu'elles  peuvent  avoir  et  pour  ne  nous  cacher 
aucun  de  tes  écarts.  —  Mais  il  faut  en  convenir,  messieurs, 
poursuivit  aussitôt  mon  amant  sans  me  donner  le  temps 
de  ripondre,  vous  faites  là  un  merveilleux  usage  de  l'au- 

(1)  Aventure  qu'il  n'est  pas  possible,  ici,  de  préciser. 


95 


torité  qui  vous  est  confiée  par  les  lois  et  par  le  monarque... 
—  Le  meilleur  possible,  répondit  Saint-Fond  ;  on  n'agit 
jamais  mieux  que  lorsqu'on  travaille  pour  soi  :  cette  au- 
torité nous  est  confiée  pour  faire  le  bonheur  des  hommes  ; 
n'y  travaillons-nous  pas  en  faisant  le  nôtre  et  celui  de  cet 
aimable  enfant  ?  —  En  nous  revêtant  de  cette  autorité, 
dit  d'Albert,  on  ne  nous  a  pas  dit  :  Vous  ferez  le  bonheur 
de  tel  ou  tel  individu,  abstracti vement  de  tel  ou  tel  autre  ; 
on  nous  a  simplement  dit  :  Les  pouvoirs  que  nous  vous 
transmettons  sont  pour  faire  la  félicité  des  hommes  ;  or  il  est 
impossible  de  rendre  tout  le  monde  également  heureux; 
donc,  dès  qu'il  en  est  parmi  nous  quelques-uns  de  contents, 
notre  but  est  rempli.  —  Mais,  dit  Noirceuil  qui  ne  contro- 
versait  que  pour  faire  briller  ses  amis,  vous  travaillez  pour- 
tant au  malheur  général  en  sauvant  le  coupable  et  perdant 
l'innocent.  —  Voilà  ce  que  je  nie,  dit  Saint-Fond  :  le  vice 
fait  beaucoup  plus  d'heureux  que  la  vertu  ;  je  sers  donc 
bien  mieux  le  bonheur  générahen  protégeant  le  vice  qu'en 
récompensant  la  vertu.  —  Voilà  des  systèmes  bien  dignes 
de  coquins  comme  vous,  dit  Noirceuil.  —  Mon  ami,  dit 
d'Albert,  puisqu'ils  font  aussi  votre  joie,  ne  vous  en  plai- 
gnez point.  —  Vous  avez  raison,  dit  Noirceuil  ;  il  me  semble, 
au  surplus,  que  nous  devrions  un  peu  plus  agir  que  jaser. 
Voulez-vous  Juliette  seule  un  moment,  avant  que  l'on 
arrive  ?  —  Non,  pas  moi,  dit  d'Albert,  je  ne  suis  nullement 
curieux  des  tête-à-tète...  j'y  suis  d'un  gauche...  l'extrême 
besoin  que  j'ai  d'être  toujours  aidé  dans  ces  choses-là  fait 
que  j'ain.e  autant  patienter  jusqu'à  ce  que  tout  le  monde 
y  soit. — Je  ne  pense  pas  tout  à  fait  ainsi,  dit  Saint-Fond,  et 
je  vais  entretenir  un  instant  Juliette  au  fond  de  ce  boudoir. 
A  peine  y  fûmes-nous  que  Saint-Fond  m'engagea  à  me 
mettre  nue.  Pendant  que  j'obéissais  :  —  On  m'a  assuré,  me 
dit-il,  que  vous  seriez  d'une  complaisance  aveugle  à  mes 
fantaisies  ;  elles  répugnent  un  peu,  je  le  sais,  mais  je  compte 
sur  votre  reconnaissance  ;  vous  savez  ce  que  j'ai  fait  pour 
vous ;je  ferai  plus  encore;  vous  êtes  méchante,  vindicative, 
eh  bien  I  poursuivit-il  en  me  remettant  six  lettres  de  cachet 


1)G  l'œuvre    du    marquis    de    SADE 

en  blanc  qu'il  ne  s'agissait  plus  que  de  remplir  pour  faire 
perdre  la  liberté  à  qui  bon  me  semblerait,  voilà  pour  vous 
amuser  ;  prenez,  de  plus,  ce  diamant  de  mille  louis  pour 
payer  le  plaisir  que  j'ai  de  faire  connaissance  avec  vous  ce 
soir...  Prenez,  prenez,  tout  cela  ne  me  coûte  rien,  c'est  l'ar- 
gent de  rp^tat.  —  En  vérité,  monseigneur,  je  suis  confuse 
de  vos  bontés.  —  Oh  !  je  n'en  resterai  pas  là  ;  je  veux  que 
vous  me  veniez  voir  chez  moi  ;  j'ai  besoin  d'une  femme 
qui,  comme  vous,  soit  capable  de  tout;  je  veux  vous  char- 
ger de  la  partie  des  poisons.  —  Quoi  I  Monseigneur,  vous 
vous  servez  de  pareilles  choses?  —  Il  le  faut  bien  :  il  y  a 
tant  de  gens  dont  nous  sommes  obligés  de  nous  défaire... 
Point  de  scrupules,  je  me  flatte.  —  Pas  le  moindre,  mon- 
seigneur ;  je  vous  jure  qu'il  n'est  aucun  crime  dans  le 
monde  capable  de  m'effrayer,  et  qu'il  n'en  est  pas  un 
seul  que  je  ne  commette  avec  délices... —  Ah  !  baisez- 
moi,  vous  êtes  charmante,  dit  Saint-Fond.  Eh  bien  !  au 
moyen  de  ce  que  vous  me  promettez  là,  je  vous  renouvelle 
le  serment  que  je  vous  ai  fait  de  vous  procurer  l'impunité 
la  plus  entière.  Faites  pour  votre  compte  tout  ce  que  bien 
vous  semblera  :je  vous  proteste  de  vous  retirer  de  toutes 
les  mauvaises  aventures  qui  pourraient  en  survenir  ;  mais 
il  faut  me  prouver,  tout  de  suite,  que  vous  êtes  capable 
d'exercer  l'emploi  que  je  vous  destine;  tenez,  me  dit-il  en 
me  remettant  une  petite  boîte,  je  placerai  ce  soir  près  de 
vous,  au  souper,  celle  des  filles  sur  laquelle  il  m'aura  plu 
de  faire  tomber  l'épreuve  ;  caressez-la  bien  —  la  feinte 
est  le  manteau  du  crime  —  trompez-la  le  plus  adroitement 
que  vous  pourrez,  et  jetez  cette  poudre,  au  dessert,  dans 
des  verres  de  vin  qui  lui  seront  servis  :  l'effet  ne  sera  pas 
long  ;  je  reconnaîtrai  là  si  vous  êtes  digne  de  moi  et,  dans 
ce  cas,  votre  place  vous  attend. 

—  Oh  !  monseigneur,  répondis-je  avec  chaleur,  je  suis 
à  vos  ordres  ;  donnez,  donnez,  vous  allez  voir  comme  je 
vais  me  conduire... 


Juliette  et  le  Ministre  concluent  un  pacte 


Cependant,  d'après  les  lettres  que  Noirceuil  reçut  du 
ministre,  j'eus  l'ordre  de  me  monter  une  maison  splen- 
dide  ;  ayant  reçu  l'argent  nécessaire  à  l'exécution  de  ce 
projet,  je  louai  tout  de  suite  un  magnifique  hôtel,  rue  du 
Faubourg-Saint-Honoré  ;  j'achetai  quatre  chevaux,  deux 
voitures  charmantes  ;  je  pris  trois  laquais  d'une  taille 
haute,  majestueuse  et  d'une  figure  enchanteresse,  un 
cuisinier,  deux  aides,  une  femme  de  charge,  une  lectrice, 
trois  femmes  de  chambre,  un  coiffeur,  deux  filles  en 
sous-ordre  et  deux  cochers  ;  des  meubles  délicieux 
ornèrent  ma  maison,  et,  le  ministre  étant  de  retour,  je 
fus  me  présenter  aussitôt  chez  lui.  Je  venais  d'atteindre 
ma  dix-septième  année,  et  je  puis  dire  qu'il  était  à  Paris 
bien  peu  de  femmes  plus  jolies  que  moi  ;  j'étais  mise 
comme  la  déesse  même  des  amours  ;  il  était  impossible 
de  réunir  plus  d'art  à  plus  de  luxe;  cent  mille  francs 
n'eussent  pas  payé  les  parures  dont  j'avais  orné  mes 
attraits,  et  je  portais  pour  cent  mille  écus  de  bijoux  ou  de 
diamants.  Toutes  les  portes  s'ouvrirent  à  mon  aspect  : 
le  ministre  m'attendait  seul.  Je  débutai  par  les  félicitations 
les  plus  sincères  des  grâces  qu'il  venait  d'obtenir  et  lui 
demandai  la  permission  de  baiser  les  nouvelles  marques 
de  sa  nouvelle  dignité  ;  il  y  consentit,  pourvu  que  je  ne 
remplisse  ce  soin  qu'à  genoux;  pénétrée  de  sa  morgue  et 
loin  de  la  heurter,  je  fis  ce  qu'il  désirait.  C'est  par  des 
bassesses  que  le  courtisan  achète  le  droit  d'être  insolent 
avec  les  autres.  —  Vous  me  voyez,  me  dit-il,  madame,  au 


98  l'œuvre    du    marquis    de    SADE 

milieu  de  ma  gloire  ;  le  roi  m'a  comblé,  et  j'ose  dire  que 
j'ai  mérité  ses  dons;  jamais  mon  crédit  ne  fut  plus  consi- 
dérable ;  si  je  fais  refluer  sur  vous  une  partie  de  ses 
grâces,  il  est  inutile  de  vous  dire  à  quelles  conditions; 
après  ce  que  nous  avons  fait  ensemble,  je  crois  pouvoir 
être  sûr  de  vous,  ma  plus  entière  confiance  vous  est 
acquise;  mais  avant  que  j'entre  dans  aucun  détail,  jetez 
les  yeux,  madame,  sur  ces  deux  clés  :  celle-ci  est  celle 
des  trésors  qui  vont  vous  couvrir  si  je  suis  bien  servi  par 
vous  ;  celle-là  est  celle  de  la  Bastille  ;  une  éternelle  prison 
vous  y  est  préparée  si  vous  manquez  d'obéissance  et  de 
discrétion.  —  Entre  de  telles  menaces  et  un  pareil  espoir, 
vous  n'imaginez  pas,  sans  doute,  que  je  balance,  dis-je  à 
Saint-Fond  ;  confiez-vous  donc  à  votre  plus  soumise 
esclave,  et  soyez  parfaitement  sûr  d'elle.  —  Deux  soins 
bien  importants  vont  être  remis  dans  vos  mains, madame; 
asseyez-vous  et  écoutez-moi  ;  et  comme  j'allais  prendre  un 
fauteuil  par  inadvertance,  Saint-Fond  me  fit  signe  de  ne 
me  placer  que  sur  une  chaise  ;  je  me  confondis  en  excuses, 
et  voici  comme  il  parla  : 

«  Le  poste  que  j'occupe,  et  dans  lequel  je  veux  me  sou- 
tenir longtemps,  m'oblige  à  sacrifier  un  nombre  infini  de 
victimes;  voici  une  cassette  composée  de  différents  poi- 
sons; vous  les  emploierez  d'après  les  ordres  que  vous 
recevrez  de  moi;  à  ceux  qui  me  desservent  seront  réser- 
vés les  plus  cruels',  \es  prompts  pour  ceux  dont  l'existence 
me  nuit  au  point  que  je  n'ai  pas  un  instant  à  perdre  pour 
les  enlever  de  ce  monde;  ces  derniers,  que  vous  voyez 
sous  l'étiquette  de  poisons  lenls,  seront  pour  ceux  dont, 
par  de  puissantes  raisons  politiques,  je  dois  prolonger 
l'existence  afin  d'éloigner  de  moi  les  soupçons.  Toutes  ces 
expéditions,  suivant  l'exigence  des  cas,  se  feront  tantôt 
chez  vous,  tantôt  chez  moi,  quelquefois  en  province  ou 
dans  les  pays  étrangers. 

«  Passons  maintenant  à  la  seconde  partie  de  vos  soins  ; 
celle-là,  sans  doute,  deviendra  la  plus  pénible  pour  vous, 
mais  en  même  temps  la  plus  lucrative.  Doué  d'une  imagi- 


99 


nation  très  ardente,  blasé  depuis  longtemps  sur  les  plai- 
sirs ordinaires,  ayant  reçu  de  la  nature  un  tempérament 
de  feu,  des  goûts  très  cruels  et  de  la  fortune  tout  ce  qu'il 
faut  pour  satisfaire  h  ces  furieuses  passions,  je  ferai  chez 
vous,  soit  avec  Noirceuil,  soit  avec  quelques  autres  amis, 
deux  soupers  libertins  par  semaine,  dans  lesquels  il  faut 
nécessairement  qu'il  s'immole  au  moins  trois  victimes  :  en 
retranchant  de  l'année  le  temps  des  voyages  où  vous  me 
suivrez  seulement  sans  qu'il  soit  question  de  ces  orgies, 
vous  voyez  que  cela  fait  environ  deux  cents  filles  dont  la 
recherche  ne  regarde  que  vous  ;  mais  il  y  a  des  clauses 
difficiles  au  choix  de  ces  victimes.  Il  faut  d'abord,  Juliette, 
que  la  plus  laide  soit  au  moins  belle  comme  vous;  il  ne 
faut  jamais  qu'elles  soient  au-dessous  de  neuf  ans  ni  au- 
dessus  de  seize  ans  ;  il  faut  qu'elles  soient  vierges  et  de  la 
meilleure  naissance...  toutes  titrées  ou  au  moins  d'une 
grande  richesse...  —  Oh  !  monseigneur,  et  vous  immole- 
rez tout  cela?  —  Assurément,  madame;  le  meurtre  est  la 
plus  douce  de  mes  voluptés  ;  j'aime  le  sang  avec  fureur; 
c'est  ma  plus  chère  passion,  et  il  est  dans  mes  principes 
qu'il  faut  les  satisfaire  toutes,  à  quelque  prix  que  ce  puisse 
être.  —  Monseigneur,  dis-je  en  voyant  que  Saint-Fond 
attendait  ma  réponse,  ce  que  je  vous  ai  fait  voir  de  mon 
caractère  vous  prouve,  je  crois,  suffisamment  qu'il  est 
impossible  que  je  vous  trahisse;  mon  intérêt  et  mes  goûts 
vous  en  répondent...  Oui,  monseigneur,  j'ai  reçu  de  la 
nature  les  mêmes  passions  que  vous...  les  mêmes  fantai- 
sies, eî  celui  qui  se  prête  à  tout  cela  par  amour  pour  la 
chose  même  sert  assurément  beaucoup  mieux  que  celui 
qui  n'obéirait  que  par  complaisance  ;  le  lien  de  l'amitié,  la 
ressemblance  des  goûts,  voilà,  soyez-en  sûr,  les  nœuds 
qui  captivent  le  plus  sûrement  une  femme  telle  que  moi. 
—  Oh  !  pour  celui  de  l'amitié,  ne  m'en  parlez  pas,  Juliette, 
reprit  vivement  le  ministre  ;  je  n'ai  pas  plus  foi  à  ces 
sentiments-là  qu'à  celui  de  l'amour  ;  tout  ce  qui  vient  du 
cœur  est  faux  ;  je  ne  crois  qu'aux  sens,  moi  ;  je  ne  crois 
qu'aux  habitudes  charnelles...,  qu'à  l'égoïsme,  qu'à  l'inté- 


100  l'œuvre    du    MAHQUIS    de    SADE 

rêt  ;  oui,  l'intérêt  sera  toujours,  de  tous  les  liens,  celui 
auquel  je  croirai  le  plus;  je  veux  donc  que  le  vôtre  se 
trouve  infiniment  flatté,  prodigieusement  caressé  dans  les 
arrangements  que  je  vais  prendre  avec  vous;  que  le  goût 
vienne  ensuite  cimenter  l'intérêt.  Calculons  donc  votre 
petite  fortune,  madame.  Noirceuil  vous  fait  dix  mille 
livres  de  rente,  je  vous  en  ai  donné  trois,  vous  en  aviez 
douze,  voilà  vingt-cinq,  et  vingt-cinq  dont  voici  le  con- 
trat, font  cinquante.  Parlons  maintenant  du  casuel.  » 
J'allai  me  jeter  aux  pieds  du  ministre  pour  lui  rendre 
grâces  de  cette  nouvelle  faveur  ;  il  ne  s'y  opposa  point, 
et  m'ayant  fait  signe  de  me  rasseoir  :  «  Vous  imaginez 
bien,  Juliette,  continua-t-il,  que  ce  n'est  pas  avec  un 
aussi  mince  revenu  que  vous  pouvez  me  donnera  souper 
deux  fois  la  semaine,  ni  tenir  la  maison  que  je  vous  ai 
commandé  de  prendre  ;  je  vous  donne  donc  un  million 
par  an  pour  ces  soupers  ;  mais  souvenez-vous  qu'ils 
doivent  être  d'une  magnificence  incroyable  :  j'y  veux 
toujours  les  mets  les  plus  exquis,  les  vins  les  plus  rares, 
les  gibiers  et  les  fruits  les  plus  extraordinaires  ;  il  faut 
que  l'immensité  accompagne  la  délicatesse,  et  fussions- 
nous  même  tête  à  tête,  cinquante  plats  ne  seraient  pas 
suffisants  ;  les  victimes  vous  seront  payées  vingt  mille 
francs  pièce,  ce  n'est  pas  trop  à  cause  des  qualités  que  je 
leur  désire.  Vous  aurez  de  plus  trente  mille  francs  de 
gratification  par  chaque  victime  ministérielle  immolée 
par  vos  mains;  il  y  en  a  bien  cinquante  par  an;  cet 
article  s'élève  donc  à  quinze  cent  mille  francs,  auxquels 
je  joins  vingt  mille  francs  par  mois  pour  vos  appointe- 
ments ;  autant  que  je  puis  voir,  madame,  ceci  vous  met  à 
la  tête  de  six  millions  sept  cent  quatre-vingt-dix  mille 
francs;  nous  ajouterons  deux  cent  dix  mille  livres  pour 
vos  menus  plaisirs,  afin  de  vous  composer  une  somme 
ronde  de  sept  millions  par  an,  dont  cinquante  mille  francs 
passés  par  acte  et  qui  ne  peuvent  vous  fuir.  Etes-vous 
contente,  Juliette  ?  »  M'efl"orçant  ici  de  cacher  ma  joie, 
afin  de  servir  encore  mieux  l'avarice  dont  i'étais  dévorée, 


JULIETTE  101 

je  représentai  au  ministre  que  les  devoirs  qu'il  m'imposait 
étaient  pour  le  moins  aussi  onéreux  qu'étaient  considé- 
rables les  sommes  dont  il  m'accordait  la  disposition, 
qu'avec  l'envie  de  le  bien  servir  je  ne  ménagerais  rien,  et 
que  je  voyais  qu'il  serait  fort  possible  que  les  dépenses 
énormes  que  j'allais  être  obligée  de  faire  excédaient  de 
beaucoup  les  recettes,  qu'au  surplus...  —  Non,  voilà 
comme  je  veux  qu'on  me  parle,  dit  le  ministre  ;  vous 
m'avez  montré  de  l'intérêt,  Juliette,  c'est  ce  que  je  veux; 
je  suis  sûr  d'être  servi,  maintenant;  n'épargnez  rien, 
madame,  et  vous  recevrez  dix  millions  par  an  ;  aucun  de 
ces  suppléments  ne  m'effraye;  je  sais  où  les  prendre  tous 
sans  toucher  à  mes  revenus.  Il  serait  bien  fou  l'homme 
d'Elal  qui  ne  ferait  pas  payer  ses  plaisirs  à  l'Etal.  Et 
que  nous  importe  la  misère  des  peuples,  pourvu  que  nos 
passions  soient  satisfaites  !  Si  je  croyais  que  l'or  pût  cou- 
ler dans  leurs  veines,  je  les  ferais  saigner  tous  les  uns 
après  les  autres  pour  me  gorger  de  leur  substance.  — 
Homme  adorable  !  m'écriai-je,  vos  principes  me  tournent 
la  tête;  je  vous  ai  laissé  voir  de  l'intérêt,  croyez  donc  au 
goût  maintenant,  et  persuadez-vous,  je  vous  en  conjure, 
que  ce  sera  mille  fois  plutôt  par  idolâtrie  pour  vos  plai- 
sirs que  par  aucun  autre  motif  que  je  les  servirai  avec 
tant  de  zèle.  —  Je  vous  crois,  dit  Saint-Fond,  je  vous  ai 
vue  à  l'épreuve.  Eh  !  comment  n'aimeriez-vous  pas  mes 
passions?  Ce  sont  les  plus  délicieuses  qui  puissent  naître 
au  cœur  de  l'homme  ;  et  celui  qui  peut  dire  :  aucun  pré- 
jugé ne  m'arrête  ;  je  les  ai  tous  vaincus  ;  et  voici  d'un 
côté  le  crédit  qui  légitime  toutes  mes  actions,  et  de  l'autre 
les  richesses  nécessaires  à  les  assaisonner  de  tous  les 
crimes;  celui-là,  dis-je,  n'en  doutez  pas,  Juliette,  est  le 
plus  heureux  de  tous  les  êtres...  Ah  !  ceci  me  fait  souve- 
nir, madame,  du  brevet  d'impunité  que  vous  avait  pro- 
mis d'Albert,  la  dernière  fois  que  nous  soupàmes  ensemble  ; 
le  voilà,  mais  c'est  à  moi  que  le  chancelier  vient  de  l'ac- 
corder ce  matin  et  non  à  d'Albert  qui,  selon  son  usage, 
vous  avait  totalement  oubliée. 


102  l'œlviu;  du  mauquis  de  sade 

La  manière  dont  toutes  mes  passions  se  trouvaient 
flattées  dans  cette  multitude  d'événements  heureux  me 
tenait  dans  une  espèce  d'ivresse...,  d'enchantement,  d'où 
résultait  une  sorte  de  stupidité  qui  m'ôtait  jusqu'à  l'usage 
de  la  parole.  Saint-Fond  me  sortit  de  cet  engourdissement 
en  m'attirant  à  lui... —  Dans  combien  de  temps  commen- 
cerons-nous, Juliette?  me  dit-il  en  baisant  ma  bouche... 
—  Monseigneur,  lui  dis-je,  il  me  faut  bien  au  moins  trois 
semaines  pour  préparer  tous  les  dillerents  services  que 
Votre  Grandeur  exige  de  moi.  —  Je  vous  les  accorde, 
Juliette,  c'est  aujourd'hui  le  premier  du  mois  ;  je  soupe 
chez  vous  le  22.  —r  Monseigneur,  poursuivis-je,  en 
m'avouant  vos  goûts,  vous  m'avez  donné  quelques  droits 
à  vous  confier  les  miens  :  vous  m'avez  reconnu  ceux  du 
meurtre,  j'ai  ceux  du  vol  et  de  la  vengeance;  je  satisferai 
les  premiers  avec  vous  ;  le  brevet  que  vous  venez  de  me 
donner  m'assurant  l'impunité  du  vol,  fournissez-moi  les 
moyens  de  la  vengeance.  —  Suivez-moi,  répondit  Saint- 
Fond.  Nous  passâmes  chez  un  commis  :  Monsieur,  lui  dit 
le  ministre,  examinez  bien  cette  jeune  femme;  je  vous 
ordonne  de  lui  signer  et  délivrer  toutes  les  lettres  de 
cachet  qu'elle  vous  demandera,  pour  n'importe  quelle 
raison  ;  et,  repassant  dans  le  cabinet  où  nous  étions  : 
Voilà,  poursuivit  le  ministre,  un  point  accordé  ;  la  lettre 
que  je  vous  ai  donnée  remplit  l'autre.  Tranchez,  coupez, 
déchirez,  je  vous  livre  la  France  entière,  et  quel  que  soit 
le  crime  que  vous  commettiez,  son  étendue,  sa  gravité, 
je  vous  réponds  qu'il  ne  vous  en  arrivera  jamais  rien.  Je 
vais  plus  loin  et  vous  accorde,  ainsi  que  je  vous  l'ai  dit, 
trente  mille  francs  de  gratification  par  chacun  des  crimes 
que  vous  commettrez  pour  votre  compte. 

Je  renonce  à  vous  dire,  mes  amis,  ce  que  toutes  ces 
promesses,  toutes  ces  conventions  me  firent  éprouver. 
O  ciel  !  me  dis-je,  avec  le  dérèglement  d'imagination  que 
j^ai  reçu  de  la  nature,  me  voilà  donc,  d'un  côté,  assez 
riche  pour  satisfaire  à  toutes  mes  fantaisies,  de  l'autre, 
assez  de  fortune  pour  être  certaine  de  l'impunité  de  toutes; 


103 


non,  il  n'est  point  de  jouissances  intérieures  pareilles  à 
celles-là;  aucune  lubricité  ne  fait  éprouver  à  l'âme  un 
chatouillement  plus  excessif. 

—  Il  faut  sceller  le  marché,  madame,  me  dit  alors  le 
ministre.  Voici  d'abord  le  pot-de-vin,  continua-t-il  en  me 
faisant  présent  d'une  cassette  où  il  y  avait  cinq  mille  louis 
en  or  et  pour  le  double  de  pierreries  ou  de  magnifiques 
bijoux.  N'oubliez  pas  de  faire  emporter  cela  avec  la  boîte 
de  poisons.  M'attirant  alors  dans  un  cabinet  secret  où  le 
faste  le  plus  opulent  se  joignait  au  goût  recherché  :  Ici, 
me  dit  Saint-Fond,  vous  ne  serez  plus  qu'une  putain; 
hors  de  là,  une  des  plus  grandes  dames  de  France.  — 
Partout,  partout,  votre  esclave,  monseigneur;  partout 
votre  admiratrice  et  l'àme  de  vos  plus  délicats  plaisirs. 


Une  Victime  du  premier  Ministre 


Nous  en  étions  là  lorsqu'une  vieille  pauvresse  nous 
aborde  pour  nous  demander  l'aumône.  —  Comment  se 
fait-il,  dit  Saint-Fond  surpris,  qu'on  ait  laissé  entrer  cette 
femme?  Et  le  ministre  me  voyant  sourire  entendit  aussi- 
tôt la  plaisanterie...  Ah!  friponne,  me  dit-il,  c'est  déli- 
cieux. Eh  bien  !  que  \oulez-vous  ?  continua-t-il  en  appro- 
chant cette  vieille. —  Hélas!  quelques  charités,  monsei- 
gneur, répondit  l'infortunée.  Venez,  venez  voir  ma 
misère;  et,  prenant  la  main  du  ministre,  elle  le  conduisit 
dans  une  mauvaise  petite  baraque,  éclairée  d'une  lampe 
qui  pendait  au  plafond,  et  dans  laquelle  deux  enfants, 
l'un  mâle,  l'autre  femelle,  et  de  huit  à  dix  ans  au  plus, 
reposaient  nus  sur  un  peu  de  paille.  Vous  voyez  cette 
triste  famille,  nous  dit  la  pauvresse,  il  y  a  trois  jours  que 
je  n'ai  un  morceau  de  pain  à  leur  donner;  daignez,  vous 
que  l'on  dit  si  riche,  me  mettre  à  même  de  soutenir  leur 
triste  vie...  Oh,  monseigneur!  qui  que  vous  soyez,  con- 
naissez-vous M.  de  Saint-Fond  ?  —  Oui,  répondit  le 
ministre.  —  Eh  bien  !  vous  voyez  son  ouvrage  :  il  a  fait 
enfermer  mon  mari;  il  nous  a  pris  le  bien  dont  nous 
jouissions,  tel  est  l'état  cruel  où  il  nous  réduit  depuis 
plus  d'un  an.  Et  voilà,  mes  amis,  le  grand  mérite  que 
j'avais  à  cette  scène  :  c'est  que  tout  en  était  exactement 
vrai  ;  j'avais  découvert  ces  tristes  victimes  de  l'injustice 
et  de  la  rapacité  de  Saint-Fond,  et  je  les  lui  offrais  réelle- 
ment pour  éveiller  sa  méchanceté... —  Ah,  gueuse!  s'écria 
le  ministre  en  fixant  cette  femme  ;  oui,  oui,  je  te  connais, 


105 


et  tu  dois  bien  me  reconnaître  aussi...  Oh  !  Juliette,  vous 
tenez,  par  cette  adroite  scène,  mon  âme  dans  un  état... 
Eh  bien,  qu'avez-vous  à  me  reprocher?  J'ai  fait  enfermer 
votre  époux  innocent,  cela  est  vrai  ;  j'ai  mieux  fait  encore, 
car  il  n'existe  plus...  Vous  m'avez  échappé,  je  voulais 
vous  traiter  de  même.  —  Quel  mal  avions-nous  commis? 
—  Celui  d'avoir  un  bien,  à  ma  porte,  que  vous  ne  vouliez 
pas  me  vendre;  en  vous  accablant,  je  l'ai  eu...  Vous 
mourez  de  faim...  Que  cela  me  fait-il?  —  Et  ces  malheu- 
reux enfants?  —  Il  y  en  a  dix  millions  de  trop  en  France; 
c'est  rendre  service  à  la  société  que  d'élaguer  tout  cela. 


Le  Système  politique  de  Saint-Fond 


Apprends,  Juliette,  qu'il  est  de  la  politique  de  tous 
ceux  qui  mènent  un  gouvernement  d'entretenir  dans  les 
citoyens  le  plus  extrême  degré  de  corruption  ;  tant  que 
le  sujet  se  gangrène  et  s'affaiblit  dans  les  délices  de  la 
débauche,  il  ne  sent  pas  le  poids  de  ses  fers;  on  peut  l'en 
accabler  sans  qu'il  s'en  doute.  La  véritable  politique  d'un 
Etat  est  donc  de  centupler  tous  les  moyens  possibles  de 
la  corruption  du  sujet.  Beaucoup  de  spectacles,  un  grand 
luxe,  une  immensité  de  cabarets..,,  des  bordels,  une 
amnistie  générale  pour  tous  les  crimes  de  débauche;  les 
voilà  les  moyens  qui  vous  assoupliront  les  hommes.  O 
vous  qui  voulez  régner  sur  eux,  redoutez  la  vertu  dans 
vos  empires  ;  vos  peuples  s'éclaireront  quand  elle  y 
régnera,  et  vos  trônes,  qui  ne  sont  étayés  que  sur  le  vice, 
seront  bientôt  renversés;  le  réveil  de  l'homme  libre  sera 
cruel  pour  les  despotes,  et,  quand  les  vices  n'amuseront 
plus  ses  loisirs,  il  voudra  dominer  comme  nous.  —  Et 
quels  sont,  dis-je,  les  règlements  que  vous  vous  propo- 
sez?—  C'est  parles  modes  que  je  veux  d'abord  travailler 
l'opinion  publique;  tu  connais  l'influence  qu'elles  ont  sur 
les  Français. 

1°  J'établis  des  costumes  d'hommes  et  de  femmes  qui 
laissent  presque  totalement  à  découvert  toutes  les  parties 
de  la  lubricité  et  les  fesses  surtout  (1); 

1^  Il  y  aura  des  spectacles  à  l'instar  des  jeux  de  Flore, 
à  Rome,  où  les  jeunes  garçons  et  les  jeunes  filles  danse- 
ront nus  ; 

3"  Les  principes  de  la  simple  nature  remplaceront  ceux 
de  la  morale  et  de  la  religion  dans  les  écoles  publiques; 

(1)  Sans  cloute  est-ce  dans  Julielle  que  M""  Tallien  puisa  l'idée  de 
ces  robes  fendues  auxquelles  on  essaya  de  redonner  quelque  vogue 
dernièrement* 


JULIETTE 


107 


tout  enfant  de  quinze  ans,  de  l'un  ou  l'autre  sexe,  qui  ne 
pourra  prouver  un  amant,  sera  flétri,  déshonoré  dans 
l'opinion  publique  et  déclaré  incapable,  si  c'est  une  fille, 
d'être  mariée,  si  c'est  un  garçon,  d'occuper  aucune  place. 
A  défaut  d'un  amant,  la  jeune  personne  de  l'un  ou  de 
l'autre  sexe  sera  du  moins  obligée  à  fournir  un  certificat 
qui  prouve  qu'elle  est  prostituée  et  qu'elle  ne  possède 
plus  ses  prémices  ; 

4°  La  religion  chrétienne  sera  sévèrement  bannie  du 
gouvernement  ;  il  n'y  sera  jamais  célébré  d'autres  fêtes 
que  celle  du  libertinage,  et  les  chaînes  religieuses  subsis- 
teront malgré  cela  ;  j'en  ai  besoin  pour  contenir  le  peuple, 
je  viens  de  te  le  prouver.  Qu'importe  l'objet  des  cultes, 
pourvu  qu'il  y  ait  des  prêtres;  je  placerai  aussi  bien  le 
poignard  de  la  superstition  dans  les  mains  de  ceux  de 
Vénus  que  dans  celles  des  adorateurs  de  Marie  ; 

5°  Le  peuple  sera  tenu  dans  un  esclavage...  dans  un 
asservissement  qui  le  mettra  hors  d'état  d'attenter  jamais 
à  la  domination  ni  à  l'envahissement  ou  à  la  dégradation 
des  propriétés  du  riche  ;  lié  à  la  glèbe  comme  autrefois,  il 
fera  partie  de  cette  propriété  du  riche  et  éprouvera, 
comme  elle,  toutes  les  difïérentfes  mutations.  Les  peines 
ne  porteront  que  sur  lui  seul  et  s'imposeront  pour  les 
plus  légères  fautes...  Son  propriétaire  aura  sur  lui  et  sa 
famille  le  droit  de  vie  et  de  mort,  et  jamais  ses  plaintes 
ou  ses  récriminations  ne  seront  écoutées  ;  il  n'y  aura 
jamais  d'écoles  gratuites  pour  lui  :  on  n'a  pas  besoin  de 
science  pour  labourer  la  terre;  le  bandeau  de  l'ignorance 
est  fait  pour  les  yeux  du  cultivateur;  on  ne  l'en  arrachera 
jamais  sans  danger  ;  le  premier  individu,  de  telle  classe 
qu'il  puisse  être,  qui  chercherait  à  exalter  un  peuple  ou 
lui  conseiller  de  briser  ses  fers  sera  jeté  à  des  tigres  pour 
être  dévoré  tout  vivant  ; 

6"  Il  sera  ouvert  dans  toutes  les  villes  du  gouvernement 
un  nombre  de  maisons  publiques  des  deux  sexes  propor- 
tionné à  la  population  de  cette  ville,  dans  la  gradation 
d'une  de  ces  maisons  de  l'un  et  de  l'autre  sexe  par  mille 


108  l'œuvre   du   marquis    de   SADE 

habitants  ;  chacune  de  ces  maisons  contiendra  trois  cents 
sujets  qui  y  entreront  à  douze  ans,  pour  n'en  sortir  qu'à 
vingt-cinq.  Ces  établissements  seront  soudoyés  par  le 
gouvernement  ;  les  seuls  individus  de  classe  libre  auront 
le  droit  d'y  entrer  et  d'y  faire  absolument  tout  ce  que 
bon  leur  semblera  ; 

7*^  Tout  ce  qui  s'appelle  crime  de  libertinage,  tels  que  le 
meurtre  de  débauche,  l'inceste,  le  viol,  la  sodomie,  l'adul- 
tère, ne  seront  jamais  punis  que  dans  les  castes  esclaves; 

8"  Il  sera  accordé  des  prix  aux  plus  célèbres  courtisanes 
des  maisons  de  débauche,  de  même  qu'aux  jeunes  garçons 
de  ces  mêmes  établissements  qui  se  seront  fait  une  répu- 
tation dans  l'art  de  donner  des  plaisirs.  On  accordera  de 
même  des  récompenses  à  tout  auteur  de  livres  cyniques, 
à  tout  libertin  reconnu  pour  être  profès  dans  cet  ordre  ; 

9°  La  classe  des  hommes  dans  l'esclavage  existera, 
comme  autrefois  celle  des  ilotes  à  Lacédémone.  N'y  ayant 
aucune  espèce  de  différence  entre  l'homme  esclave  et  la 
bête,  pourquoi  punirait-on  plutôt  le  meurtrier  de  l'un 
que  celui  de  l'autre? 

—  Monseigneur,  dis-je,  ceci  mérite,  je  crois,  quelque 
légère  explication.  Je  voudrais  que  vous  me  prouvassiez 
qu'il  n'existe  réellement  aucune  diflérence  entre  l'homme 
esclave  et  la  bête. 

—  Jette  les  yeux  sur  les  ouvrages  de  la  nature,  me 
répondit  ce  philosophe,  et  considère  toi-même  l'extrême 
diflérence  que  sa  main  a  mise  à  la  formation  des  hommes 
nés  dans  la  première  classe  ou  nés  dans  la  seconde  ;  sois 
impartiale  et  décide...  Ont-ils  la  même  voix,  la  même 
peau,  les  mêmes  membres,  la  même  marche,  les  mêmes 
goûts,  j'ose  dire  les  mêmes  besoins  ?  Inutilement  me  dira- 
t-on  que  le  luxe  et  l'éducation  ont  établi  ces  différences, 
et  que  l'un  et  l'autre  de  ces  individus,  pris  dans  l'état  de 
la  nature,  se  ressemblent  absolument  dès  l'enfance.  Je  nie 
le  fait,  et  c'est  pour  l'avoir  remarqué  moi-même,  pour 
l'avoir  fait  observer  par  d'habiles  anatomistes,  que 
j'affirme  qu'il  n'est  aucune  similitude  dans  les  difïérentes 


109 


conformations  de  l'un  et  de  l'autre  de  ces  enfants.  Aban- 
donnez-les tous  deux  et  vous  verrez  que  celui  de  la  pre- 
mière caste  manifestera  des  goûts  et  des  intentions  bien 
autres  que  tout  ce  que  vous  démontrera  l'enfant  de  la 
seconde  ;  vous  reconnaîtrez  des  sentiments,  des  disposi- 
tions bien  différentes  dans  l'un  et  dans  l'autre.  Que  je 
fasse  la  même  étude,  maintenant,  sur  l'animal  qui  res- 
semble le  plus  à  l'homme,  tel  que  le  singe  des  bois;  que 
je  compare,  dis-je,  cet  animal  à  l'individu  pris  dans  la 
caste  esclave,  que  de  rapprochements  n'y  trouverai-je 
pas?  L'homme  du  peuple  n'est  que  l'espèce  qui  forme  le 
premier  échelon  après  le  singe  des  bois,  et  la  distance  de 
ce  singe  à  lui  est  absolument  comme  celle  de  lui  à  l'indi- 
vidu de  la  première  caste.  Et  pourquoi  donc  la  nature, 
qui  observe  toutes  ces  gradations  avec  tant  de  rigueur 
dans  tous  les  autres  ouvrages,  les  aurait-elle  négligées 
dans  celui-ci?  Toutes  les  plantes  se  ressemblent-elles? 
Tous  les  animaux  sont-ils  de  la  même  figure  et  de  la 
même  force  ?  Oserez-vous  comparer  l'arbuste  au  majes- 
tueux peuplier,  le  chien  roquet  au  fier  danois,  le  petit 
cheval  des  montagnes  de  la  Corse  au  fougueux  étalon 
d'Andalousie  ?  Voilà  donc,  dans  les  mêmes  classes,  des 
différences  essentielles;  et  pourquoi  donc  ne  voudriez- 
vous  pas  qu'elles  existassent  de  même  dans  celles  des 
hommes?  Oserez-vous  rapprocher  Voltaire  de  Fréron,  et 
le  mâle  grenadier  prussien  du  débile  Hottentot?  Ne  dou- 
tez donc  plus,  Juliette,  de  ces  inégalités;  et  qu'elles 
existent,  ne  balançons  pas  à  en  profiter  et  à  nous  con- 
vaincre que  si  la  nature  a  bien  voulu  nous  faire  naître 
dans  la  première  de  ces  classes  d'hommes,  c'est  pour  jouir 
à  notre  gré  du  plaisir  d'enchaîner  l'autre  et  de  la  faire 
despotiquement  servir  à  toutes  nos  passions  et  à  tous  nos 
besoins. 

—  Embrasse-moi,  mon  cher  ami,  dis-je  en  me  jetant 
dans  les  bras  d'un  homme  dont  les  principes  me  tour- 
naient la  tête;  tu  es  un  dieu  pour  moi,  et  c'est  à  tes  pieds 
que  je  veux  passer  ma  vie. 


Sur  la  Religion 


—  Quel  tort,  dit  Noirceuil,  la  religion  a  fait  l'univers  ! 

—  Je  la  regarde,  dis-je,  comme  le  fléau  le  plus  dangereux 
de  l'humanité;  celui  qui  le  premier  put  en  parler  aux 
hommes  dut  être  nécessairement  son  plus  grand  ennemi; 
le  plus  elïrayant  des  supplices  eût  encore  été  beaucoup 
trop  doux  pour  lui.  —  On  ne  sent  pas  assez,  dit  Belmor, 
la  nécessité  de  la  détruire,  de  l'extirper  de  notre  patrie. 

—  Ce  sera  fort  difficile,  dit  Noirceuil;  il  n'y  a  rien  à  quoi 
l'homme  tienne  comme  aux  principes  de  son  enfance.  Un 
jour,  peut-être,  par  un  enthousiasme  de  préjugés  aussi 
ridicules  que  ceux  de  la  religion,  vous  verrez  le  peuple 
en  culbuter  les  idoles.  Mais,  semblable  à  l'enfant  timide, 
il  pleurera  au  bout  de  quelque  temps  le  brisement  de  ses 
hochets  et  les  réédifiera  bientôt  avec  mille  fois  plus  de 
ferveur.  Non,  non,  jamais  vous  ne  verrez  la  philosophie 
dans  le  peuple;  ses  organes  épais  ne  s'amolliront  jamais 
sous  le  flambeau  de  cette  déesse  ;  l'autorité  sacerdotale, 
un  instant  atïaiblie,  peut-être  ne  se  rétablira  qu'avec  plus 
de  violence,  et  c'est  jusqu'à  la  fin  des  siècles  que  vous 
verrez  la  superstition  nous  abreuver  de  ses  venins.  — 
Cette  prédiction  est  horrible  I  —  Elle  est  vraie.  —  Le 
moyen  de  s'j-^  opposer  ?  —  Le  voici,  dit  le  comte  ;  il  est 
violent,  mais  il  est  sûr.  Il  faut  arrêter  et  massacrer  tous 
les  prêtres  en  un  seul  jour,  traiter  de  même  tous  leurs 
adhérents,  détruire  à  la  même  minute  jusqu'au  plus  léger 


111 


vestige  de  la  religion  catholique,  proclamer  des  systèmes 
d'athéisme,  confier  dans  l'instant  l'éducation  de  la  jeu- 
nesse à  des  philosophes,  multiplier,  donner,  répandre, 
afficher  des  écrits  qui  propagent  l'incrédulité  et  porter 
sévèrement  pendant  un  demi-siècle  la  peine  de  mort 
contre  tout  individu  qui  rétablirait  la  chimère.  Mais,  ose- 
t-on  nous  dire,  on  fait  des  prosélytes  avec  la  sévérité  ; 
l'intolérance  est  le  berceau  de  tous  les  martyrs.  Cette 
objection  est  absurde  ;  ce  que  l'on  me  dit  là  n'est  arrivé 
que  parce  qu'on  a  mis  au  contraire  trop  de  mollesse  et  de 
douceur  dans  le  procédé;  on  a  tâtonné  l'opération,  et 
jamais  on  n'a  été  au  but.  Ce  n'est  pas  une  des  têtes  de 
l'hydre  qu'il  faut  couper,  c'est  le  monstre  entier  qu'il 
faut  étouffer.  Le  martyr  d'une  opinion  voit  la  mort  avec 
courage,  parce  que  cette  force  lui  est  inspirée  par  celui 
qui  le  précède  ;  massacrez  tout  en  un  seul  jour,  que  rien 
ne  reste,  et  vous  n'aurez  plus  à  ce  moment  ni  sectateurs, 
ni  martyrs.  —  Cette  opération  n'est  pas  aisée,  dit  Claîrwil. 
—  Infiniment  plus  qu'on  ne  le  pense,  répondit  Belmor, 
et  je  me  charge  de  l'exécuter  avec  vingt-cinq  hommes,  si 
le  gouvernement  veut  me  les  confier.  Il  ne  faut  à  cela 
que  de  la  politique,  du  secret,'  de  la  fermeté  ;  surtout 
point  de  mollesse  et  point  de  queue  !  Vous  craignez  les 
martyrs  ?  vous  en  aurez  tant  qu'il  restera  un  sectateur  à 
l'abominable  Dieu  des  chrétiens.  —  Mais,  dis-je,  il  fau- 
drait donc  détruire  les  deux  tiers  de  la  France  ?  —  Pas 
même  un,  répondit  Belmor;  mais  à  supposer  que  la  des- 
truction nécessaire  fût  aussi  grande  que  vous  le  dites,  ne 
vaudra-t-il  pas  cent  fois  mieux  que  cette  belle  partie  de 
l'Europe  ne  fût  habitée  par  deux  millions  d'honnêtes 
gens  que  par  vingt-cinq  millions  de  coquins?  Cependant, 
je  le  répète,  ne  croyez  pas  qu'il  y  ait,  en  France,  autant 
de  sectateurs  de  la  religion  chrétienne  que  vous  semblez 
l'imaginer  :  le  triage  serait  bientôt  fait.  Un  an  dans 
l'ombre  et  le  silence  me  suffirait  à  l'établir,  et  je  n'éclate- 
rais que  sûr  de  mon  fait.  —  Cette  saignée  serait  prodi- 
gieuse. —  J'en  conviens,  mais  elle  assurerait  à  jamais  le 


112  l'œuvre    du    marquis    de    SADE 

bonheur  de  la  France  :  c'est  un  remède  violent  adminis- 
tré sur  un  corps  vigoureux.  En  le  tirant  promptement 
d'affaire,  il  lui  évite  une  infinité  de  purgations  qui,  trop 
multipliées,  finissent  par  l'épuiser  tout  à  fait.  Soyez  bien 
certain  que  toutes  les  plaies  qui  déchirent  la  France 
depuis  dix-huit  cents  ans  ne  viennent  que  des  actions 
religieuses. 


Pi.    [V 


I.tpagelet  sn-ips. 


rRUNTlSPICK  DE 
«  ZOLOK  ET  SES  DEUX  ACOLYTES 


Juliette  à  Florence 


La  première  observation  politique  que  je  fis  en  arri- 
vant dans  cette  capitale  fut  de  me  convaincre  que  les 
Florentins  regrettaient  encore  les  princes  de  leur  nation, 
et  que  ce  n'était  pas  sans  peine  qu'ils  s'étaient  soumis 
à  des  étrangers.  L'expérience  simple  de  Léopold  n'en 
impose  à  personne  ;  toute  la  morgue  allemande  éclate, 
malgré  son  costume  populaire,  et  ceux  qui  connais- 
sent l'esprit  de  la  maison  d'Autriche  savent  bien  qu'il  lui 
sera  toujours  plus  aisé  de  feindre  des  vertus  que  d'en 
acquérir. 

Florence,  située  au  pied  de  l'Apennin,  est  partagée  par 
l'Arno  ;  cette  partie  centrale  de  la  capitale  de  Toscane 
ressemble  un  peu  à  celle  que  coupe  la  Seine  à  Paris  ; 
mais  il  s'en  faut  que  cette  ville  soit  et  aussi  peuplée  et 
aussi  grande  que  celle  à  laquelle  nous  la  comparons  un 
moment.  La  couleur  brune  des  pierres  qui  servent  à  la 
construction  de  ses  palais  lui  donne  un  air  de  tristesse 
qui  la  rend  désagréable  à  l'œil.  Si  j'eusse  aimé  les  églises, 
j'aurais  eu  sans  doute  de  belles  descriptions  à  vous  faire; 
mais  mon  horreur  pour  tout  ce  qui  touche  à  la  religion  est 
si  forte  que  je  ne  me  permets  même  pas  d'entrer  dans 
aucun  de  ses  temples.  Il  n'en  fut  pas  ainsi  de  la  superbe 
galerie  du  grand-duc  :  je  fus  la  voir  dès  le  lendemain  de 
mon  arrivée;  je  ne  vous  rendrai  jamais  l'enthousiasme 
que  je  sentis  au  milieu  de  tous  ces  chefs-d'œuvre.  J'aime 

8 


114  l'œuvre   du   marquis    de    SADE 

les  arts,  ils  échauffent  ma  tête  ;  la  nature  est  si  belle 
qu'on  doit  chérir  tout  ce  qui  l'imite...  Ah  1  saurait-on 
trop  encourager  ceux  qui  l'aiment  et  qui  la  copient?  La 
seule  façon  de  lui  arracher  quelques-uns  de  ses  mystères 
est  de  l'étudier  sans  cesse  ;  ce  n'est  qu'en  la  scrutant  dans 
ses  replis  les  plus  secrets  qu'on  arrive  à  l'anéantissement 
de  tous  les  préjugés;  j'adore  une  femme  à  talents;  la 
figure  séduit,  mais  les  talents  fixent  ;  et  je  crois  que, 
pour  l'amour-propre,  l'un  est  bien  plus  flatteur  que 
l'autre. 

Mon  guide,  ainsi  que  vous  l'imaginez  facilement,  ne 
manqua  pas  de  m'arrêter  à  celle  des  pièces  qui  fait  partie 
de  cette  galerie  célèbre  où  Cosme  I^""  de  Médicis  fut  sur- 
pris dans  une  opération  assez  singulière...  Le  fameux 
Vasari  peignait  la  voûte  de  cet  appartement,  lorsque 
Cosme  y  entra  avec  sa  fille  dont  il  était  fort  amoureux  ; 
ne  se  doutant  point  que  l'artiste  travaillait  dans  les 
combles,  ce  prince  incestueux  caressa  l'objet  de  son 
ardeur  d'une  manière  assez  peu  équivoque.  Un  canapé 
se  présente  :  Cosme  en  profite  et  l'acte  se  consomme  aux 
regards  du  peintre  qui,  dès  le  même  instant,  décampa  de 
Florence,  persuadé  que  l'on  emploierait  les  moyens 
violents  pour  étouffer  un  tel  secret  et  que  celui  qui  en 
aurait  connaissance  serait  bientôt  mis  hors  d'état  de 
parler.  Le  Vasari  avait  raison  ;  il  vivait  dans  un  siècle  et 
dans  une  ville  où  le  machiavélisme  faisait  des  progrès;  il 
était  sage  à  lui  de  ne  pas  s'exposer  aux  cruels  effets  de 
cette  doctrine. 

On  me  fit  observer  plus  loin  de  là  un  autel  d'or  massif, 
orné  de  belles  pierres  précieuses  que  je  ne  vis  pas  sans 
les  convoiter.  Cette  immensité  de  richesse  était,  m'expli- 
qua-t-il,  un  ex-voto  que  le  grand-duc  Ferdinand  le  second, 
qui  mourut  en  1630,  offrait  à  saint  Charles  Borromée 
pour  le  rétablissement  de  sa  santé;  le  présent  était  en 
route  lorsque  le  prince  mourut.  Les  héritiers  décidèrent 
assez  philosophiquement  que,  puisque  le  saint  n'avait 
pas  exaucé  le  vœu,  ils  étaient  exempts  de  le  récompenser, 


115 


et  ils  firent  revenir  le  trésor.  Que  d'extravagances 
deviennent  les  fruits  de  la  superstition,  et  comme  on 
peut  assurer  une  vérité  que,  de  toutes  les  folies  humaines, 
celle-là  sans  doute  est  celle  qui  dégrade  le  plus  l'esprit  et 
la  raison. 

Je  passai  de  là  à  la  fameuse  Vénus  du  Titien,  et  j'avoue 
que  mes  sens  se  trouvèrent  plus  émus  à  la  contemplation 
de  ce  tableau  sublime  qu'ils  ne  l'avaient  été  des  ex-voto 
de  Ferdinand;  les  beautés  de  la  nature  intéressent  l'âme, 
les  extravagances  religieuses  la  font  frissonner.  La  Vénus 
du  Titien  est  une  très  belle  blonde,  les  plus  beaux  yeux 
qu'on  puisse  voir,  les  traits  un  peu  trop  prononcés  pour 
une  blonde,  dont  il  semble  que  la  main  de  la  nature 
doive  adoucir  les  charmes  comme  le  caractère.  On  la  voit 
sur  un  matelas  blanc,  éparpillant  des  fleurs  d'une  main, 
cachant  sa  jolie  motte  de  l'autre.  Son  attitude  est  volup- 
tueuse, et  on  ne  se  lasse  pas  d'examiner  les  beautés  de 
détail  de  ce  tableau  sublime... 

Nous  vîmes,  dans  la  pièce  suivante,  nommée  la  cham- 
bre des  idoles,  une  infinité  de  chefs-d'œuvre  du  Titien, 
de  Paul  Véronèse  et  du  Guide.  Une  idée  bizarre  est 
exécutée  dans  cette  salle.  On  y  voit  un  sépulcre  rempli 
de  cadavres,  sur  lesquels  peuvent  s'observer  tous  les  diflé- 
rents  degrés  de  la  dissolution  depuis  l'instant  de  la  mort 
jusqu'à  la  destruction  totale  de  l'individu.  Cette  sombre 
exécution  est  de  cire,  colorée  si  naturellement  que  la 
nature  ne  saurait  être  ni  plus  expressive,  ni  plus  vraie. 
L'impression  est  si  forte,  en  considérant  ce  chef-d'cieuvre, 
que  les  sens  paraissent  s'avertir  naturellement.  On  porte 
sans  le  vouloir  la  main  au  nez  ;  ma  cruelle  imagination 
s'amusa  de  ce  spectacle;  à  combien  d'êtres  ma  méchan- 
ceté a-t-elle  fait  éprouver  ces  affreuses  dégradations  P. .. 
Poursuivons  :  la  nature  me  porta,  sans  doute,  à  ces 
crimes,  puisqu'elle  me  délecte  encore  seulement  à  leur 
souvenir. 

Non  loin  de  là  est  un  autre  sépulcre  de  pestiférés,  où 
les  mêmes  gradations  s'observent  ;  on  y  remarque  sur- 


116  l'œuvre    du    marquis    de    SADE 

tout  un  malheureux  tout  nu,  apportant  un  cadavre  qu'il 
jette  avec  les  autres,  et  qui,  suffoqué  lui-même  par 
l'odeur  et  le  spectacle,  tombe  à  la  renverse  et  meurt  ;  ce 
groupe  est  d'une  effrayante  vérité. 

Nous  passâmes  ensuite  à  des  objets  plus  gais  ;  la 
chambre  dite  «  la  tribune  »  nous  offrit  la  fameuse  Vénus 
de  Médicis,  placée  au  fond  de  cette  pièce.  Il  est  impos- 
sible, en  voyant  ce  superbe  morceau,  de  se  défendre  de 
la  plus  douce  émotion.  Un  Grec,  dit-on,  s'enflamma  pour 
une  statue...,  je  l'avoue,  je  l'eusse  imité  près  de  celle-là  ; 
en  examinant  les  beautés  de  détail  de  ce  célèbre  ouvrage, 
on  croit  aisément  que  l'auteur  dut,  comme  la  tradition  le 
rapporte,  se  servir  de  cinq  cents  modèles  pour  le  termi- 
ner; les  proportions  de  cette  sublime  statue,  les  grâces  de 
la  figure,  les  contours  divins  de  chaque  membre,  les 
arrondissements  gracieux  de  la  gorge  et  des  fesses,  sont 
des  traits  de  génie  qui  pourraient  le  disputer  à  la  nature, 
et  je  doute  que  le  triple  modèle,  choisi  sur  toutes  les 
beautés  de  la  terre,  pût  aujourd'hui  fournir  créature  qui 
n'eût  à  perdre  à  la  comparaison.  L'opinion  générale  est 
que  cette  statue  nous  représente  la  Vénus  maritime  des 
Grecs  ;  je  ne  m'appesantirai  pas  davantage  sur  un  morceau 
dont  les  copies  se  sont  autant  multipliées  ;  tout  le  monde 
peut  la  posséder,  sans  doute,  mais  personne  ne  l'appré- 
ciera comme  moi...  L'exécrable  dévotion  fit  autrefois 
briser  ce  beau  morceau...  Les  imbéciles  1  ils  adoraient 
l'auteur  de  la  nature  et  croyaient  la  servir  en  détruisant 
son  plus  bel  ouvrage.  On  ne  s'accorda  point  sur  le  nom 
du  sculpteur;  l'opinion  commune  prête  ce  chef-d'œuvre 
à  Praxitèle,  d'autres  à  Cléomène  ;  qu'importe,  elle  est 
belle,  on  l'admire,  c'est  tout  ce  qu'il  faut  à  l'imagination  ; 
et  quel  que  puisse  être  l'auteur,  le  plaisir  que  l'on  prend 
à  admirer  l'ouvrage  n'en  est  pas  moins  un  des  plus  doux 
que  l'on  puisse  goûter. 

Mes  yeux  se  portèrent,  de  là,  sur  l'Hermaphrodite  : 
vous  savez  que  les  Romains,  tous  passionnés  pour  ce 
genre  de  monstres,  les  admettaient  de  préférence  dans 


117 


leurs  libertines  orgies  ;  celui-là,  sans  doute,  est  un  de 
ceux  dont  la  réputation  lubrique  fut  la  mieux  établie;  il 
est  fâcheux  que  l'artiste,  en  lui  croisant  les  jambes,  n'ait 
pas  voulu  laisser  voir  ce  qui  caractérisait  le  double  sexe; 
on  la  voit  couchée  sur  un  lit,  exposant  le  plus  beau  cul 
du  monde. 

Tout  près  est  un  groupe  de  Caligula,  caressant  sa  sœur; 
ces  maîtres  orgueilleux  de  l'univers,  loin  de  cacher  leurs 
vices,  les  faisaient  éterniser  par  les  arts. 

Nous  vîmes  ensuite  la  plus  belle  et  la  plus  singulière 
collection  de  poignards:  quelques-uns  étaient  empoison- 
nés ;  aucun  peuple  n'a  raffiné  le  meurtre  comme  les 
Italiens;  il  est  donc  tout  simple  de  voir  chez  eux  tout  ce 
qui  peut  servir  à  cette  action  de  la  manière  la  plus  cruelle 
et  la  plus  traître. 

L'air  est  très  mauvais  à  Florence  ;  l'automne,  il  y  est 
même  mortel  ;  un  morceau  de  pain  que  l'on  laisserait 
s'imprégner  de  miasmes  de  l'Apennin  pendant  cette  sai- 
son empoisonnerait  celui  qui  le  mangerait  ;  les  morts 
subites,  les  coups  de  sang  y  sont  très  fréquents  alors  ; 
mais  comme  nous  étions  au  commencement  du  prin- 
temps, je  crus  pouvoir  y  passer.  Tété  sans  aucuns  risques; 
nous  ne  couchâmes  à  l'auberge  que  deux  nuits;  dès  le 
troisième  jour,  je  louai  une  superbe  maison  sur  le  quai 
de  l'Arno,  dont  Sbrigani  faisait  les  honneurs  ;  je  passai 
toujours  pour  sa  femme,  et  mes  deux  suivantes  pour  mes 
sœurs.  Etablie  là  sur  le  même  pied  qu'à  Turin  et  que 
dans  les  autres  villes  d'Italie  où  j'avais  passé,  les  proposi- 
tions arrivèrent  aussitôt  que  nous  fûmes  connues  ;  mais 
un  ami  de  Sbrigani  l'ayant  prévenu  qu'avec  de  la  modé- 
ration et  point  trop  de  promptitude  nous  serions  peut- 
être  admises  aux  plaisirs  secrets  du  grand-duc,  pendant 
quinze  jours  nous  refusâmes  ce  qui  se  présentait  ;  les 
émissaires  du  prince  arrivèrent  enfin;  Léopold  voulait 
nous  réunir  toutes  trois  aux  objets  journaliers  de  ses 
débauches  secrètes,  et  il  y  avait  mille  sequins  pour  cha- 
cune si  notre  complaisance  était  entière.  «  Les  goûts  de 


118  l'œuvre    du    marquis    de    SADE 

Léopold  sont  despotes  et  cruels  comme  ceux  de  tous  les 
souverains,  nous  dit  l'émissaire,  mais  vous  ne  serez  point 
le  plastron  de  ses  luxures;  vous  les  servirez  seulement. 
—  Nous  serons  aux  ordres  du  grand-duc,  répondis-je, 
mais  pour  mille  sequins...  non;  mes  belles-sœurs  et  moi 
ne  marcherons  que  pour  le  triple,  vous  reviendrez  si  cela 
vous  convient.  » 

Le  libertin  de  Léopold,  qui  nous  avait  déjà  lorgnées, 
n'était  pas  homme  à  renoncer  à  de  telles  jouissances 
pour  deux  mille  sequins  de  plus.  Avare  avec  sa  femme, 
avec  les  pauvres,  avec  ses  sujets,  le  fils  de  l'Autrichienne 
ne  l'était  pas  pour  ses  voluptés.  On  vint  donc  nous 
prendre  le  lendemain  matin  pour  nous  conduire  au  Pra- 
tolino,  dans  l'Apennin,  sur  la  route  par  laquelle  nous 
étions  arrivés  à  Florence. 


Exemples    tirés   des    Mœurs 
de  toutes  les  Nations 


Nous  estîmons  beaucoup  les  prémices  d'une  fiUe.  Les 
habitants  des  Philippines  n'en  font  aucun  cas.  Il  y  a  dans 
ces  îles  des  officiers  publics  que  l'on  paye  fort  cher  pour 
se  charger  du  soin  de  dévirginer  les  filles  la  veille  de  leur 

mariage.  ,  .    ,  ,  c        , 

L'adultère  était  publiquement  autorise  a  bparte. 
Nous  méprisons  les  filles  qui  se  sont  prostituées  :  les 
Lydiennes,  au  contraire,  n'étaient  estimées  qu'en  raison 
de  la  multiplicité  de  leurs  amants.  Le  fruit  de  leur  pros- 
titution était  leur  unique  dot. 

Les  Chypriennes,  pour  s'enrichir,  allaient  se  vendre 
publiquement  à  tous  les  étrangers  débarqués  dans  leur 

île. 

La  dépravation  des  mœurs  est  nécessaire  dans  un  état; 
les  Romains  le  sentirent  en  établissant,  dans  toute  l'éten- 
due de  la  république,  des  bordels  de  filles  et  de  garçons 
et  des  théâtres  dont  les  filles  dansaient  toutes  nues. 

Les  Babyloniennes  se  prostituaient  une  fois  l'an,  au 
temple  de  Vénus;  les  Arméniennes  étaient  obligées  de 
consacrer  leur  virginité  aux  prêtres  de  Tanaïs,  qui  les 
e...laient   d'abord   et   ne    leur   accordaient   la  faveur  de 


120  l'œuvre    du    marquis    de    SADE 

la  défloration  qu'autant  qu'elles  avaient  courageusement 
soutenu  les  premières  attaques;  une  défense,  une  larme, 
un  mouvement,  un  cri  venait-il  à  leur  échapper,  elles 
étaient  privées  de  l'honneur  des  secondes  et  ne  trouvaient 
plus  à  se  marier. 

Les  Canariens  de  Goa  font  souffrir  à  leurs  filles  un  bien 
autre  supplice  :  ils  les  prostituent  à  une  idole  fournie 
d'un  membre  de  fer,  dont  la  grosseur  est  démesurée  ;  ils 
les  plongent  de  force  sur  ce  terrible  godmiché,  que  l'on 
a  soin  de  chauffer  prodigieusement  ;  tel  est  l'état  d'élar- 
gissure  oii  la  pauvre  enfant  va  chercher  un  mari  qui  ne 
la  prendrait  pas  sans  cette  cérémonie. 

Les  Caïmites,  hérétiques  du  douzième  siècle,  préten- 
daient qu'on  n'arrivait  au  ciel  que  par  l'incontinence;  ils 
soutenaient  que  chaque  action  infâme  avait  un  ange  tuté- 
laire  et  ils  adoraient  cet  ange  en  se  livrant  à  d'incroya- 
bles débauches. 

Ewen,  ancien  roi  d'Angleterre,  avait  établi  par  loi 
dans  ses  états  qu'aucune  fille  ne  pouvait  se  marier  sans 
qu'il  ne  l'eût  dévirginée.  Dans  toute  l'Ecosse  et  dans 
quelques  parties  de  la  France,  les  grands  vassaux  jouis- 
saient de  ce  droit. 

Les  femmes  ainsi  que  les  hommes  arrivent  à  la  cruauté 
par  le  libertinage  ;  trois  cents  femmes  de  l'Inca  Atabaiiba, 
au  Pérou,  se  prostituèrent  sur-le-champ,  d'elles-mêmes, 
aux  Espagnols  et  les  aidèrent  à  massacrer  leurs  propres 
époux. 

La  sodomie  est  générale  par  toute  la  terre;  il  n'est  pas 
un  seul  peuple  qui  ne  s'y  livre;  pas  un  grand  homme 
qui  n'y  soit  adonné.  Le  saphisme  y  règne  également. 
Cette  passion  est  dans  la  nature  comme  l'autre;  elle  se 
forme  au  cœur  de  la  jeune  fille,  dans  l'âge  le  plus  tendre, 
dans  celui  de  la  candeur  et  de  l'innocence,  lorsqu'elle  n'a 
encore  reçu  aucune  impression  étrangère  ;  elle  est  donc 
imprimée  par  sa  main. 

La  bestialité  fut  universelle.  Xénophon  nous  apprend 
que,  pendant  la  retraite  des  Dix-Mille,  les  Grecs  ne  se 


121 


servaient  que  de  chèvres.  Cette  habitude  est  encore  très 
répandue  dans  toute  l'Italie;  le  bouc  est  meilleur  que  sa 
femelle;  son  anus,  plus  étroit,  est  plus  chaud;  et  cet  ani- 
mal,   naturellement  lubrique,    s'agite   de    lui-même    dès 

qu'il  s'aperçoit  qu'on  d e;  sois  bien  persuadée,  Juliette, 

que  je  n'en  parle  que  par  expérience. 

Le  dindon  est  délicieux,  mais  il  faut  lui  couper  le  cou 
à  l'instant  de  la  crise  ;  le  resserrement  de  son  boyau  vous 
comble  alors  de  volupté. 

Les  Sybarites  e... .aient  les  chiens  ;  les  Egyptiennes 
se  prostituaient  à  des  crocodiles,  les  Américaines  à  des 
singes.  On  en  vint  enfin  aux  statues  :  tout  le  monde  sait 
qu'un  page  de  Louis  XV  fut  trouvé  d ant  sur  le  der- 
rière de  la  Vénus  aux  belles  fesses.  Un  Grec,  arrivant  à 
Delphes  pour  y  consulter  l'oracle,  trouva  dans  le  temple 
deux  génies  de  marbre  et  rendit  pendant  la  nuit  son  libi- 
dineux hommage  à  celui  des  deux  qu'il  avait  trouvé  le 
plus  beau.  Son  opération  faite,  il  le  couronna  de  lauriers, 
pour  récompense  des  plaisirs  qu'il  en  avait  reçus. 

Les  Siamois  croient  non  seulement  le  suicide  permis, 
mais  ils  pensent  même  que  se  tuer  soi-même  est  un 
sacrifice  utile  à  l'âme,  et  que  ce  sacrifice  lui  vaut  son 
bonheur  dans  l'autre  monde. 

Au  Pégu,  on  tourne  et  retourne  cinq  jours  de  suite, 
sur  des  charbons  ardents,  la  femme  qui  vient  d'accou- 
cher :  c'est  ainsi  qu^on  la  purifie. 

Les  Caraïbes  achètent  les  enfants  dans  le  sein  même 
de  la  mère;  ils  marquent  au  ventre,  avec  du  rocou,  ces 
enfants,  dès  qu'ils  ont  vu  le  jour,  les  dépucèlcnt  à  sept 
ou  huit  ans  et  les  tuent  communément  après  s'en  être 
servis. 

Dans  l'île  de  Nicaragua,  il  est  permis  à  un  père  de 
vendre  ses  enfants  pour  être  immolés;  quand  ces  peuples 

consacrent    le    maïs,    ils    l'arrosent   de    f et    dansent 

autour  de  cette  double  production  de  la  nature. 

On  donne  une  femme,  au  Brésil,  à  chaque  prisonnier 
qui  va  être   immolé;  il  en  jouit;  et  la  femme,  souvent 


122  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

grosse  de  lui,  aide  à  le  déchiqueter  et  participe  au  repas 
que  l'on  fait  de  sa  chair. 

Avant  d'être  gouvernés  par  les  Incas,  les  anciens  habi- 
tants du  Pérou,  c'est-à-dire  les  premiers  colons  venus  de 
la  Scythie,  qui  les  premiers  peuplèrent  l'Amérique, 
avaient  l'usage  de  sacrifier  leurs  enfants  à  leurs  dieux. 

Les  peuples  des  environs  de  Rio-Réal  substituent  à  la 
circoncision  des  filles,  cérémonie  en  usage  chez  plusieurs 
nations,  une  coutume  assez  bizarre  ;  dès  qu'elles  sont 
nubiles,  ils  leur  enfoncent  dans  la  matrice  des  bâtons 
garnis  de  grosses  fourmis  qui  les  piquent  horriblement; 
ils  changent  avec  soin  ces  bâtons  pour  prolonger  le  sup- 
plice, qui  ne  dure  jamais  moins  de  trois  mois  et  quelque- 
fois bien  davantage. 

Saint  Jérôme  rapporte  que  dans  un  voyage  qu'il  fit 
chez  les  Gallois,  il  vit  les  Ecossais  manger  avec  délices  les 
fesses  des  jeunes  bergers  et  les  tétons  des  jeunes  filles. 
J'aurais  plus  de  confiance  au  premier  de  ces  mets  qu'au 
second,  et  je  crois,  avec  tous  les  peuples  anthropophages, 
que  la  chair  des  femmes,  comme  celle  de  toutes  les 
femelles  d'animaux,  doit  être  fort  inférieure  à  celle  du 
mâle. 

Les  Mingréliens  et  les  Géorgiens  sont  les  peuples  de  la 
terre  les  plus  beaux  et  en  même  temps  les  plus  adonnés  à 
toutes  sortes  de  luxures  et  de  crimes,  comme  si  la  nature 
eût  voulu  nous  faire  connaître  par  là  que  ces  écarts 
l'offensent  si  peu  qu'elle  veut  décorer  de  tous  ses  dons 
ceux  qui  y  sont  les  plus  adonnés.  Chez  eux,  l'inceste,  le 
viol,  l'infanticide,  la  prostitution,  l'adultère,  le  meurtre, 
le  vol,  la  sodomie,  le  saphotisme,  la  bestialité,  l'incendie, 
l'empoisonnement,  le  rapt,  le  parricide,  sont  des  actions 
vertueuses  et  dont  on  se  fait  gloire.  Se  rassemblent-ils, 
ce  n'est  que  pour  causer  entre  eux  de  l'immensité  et  de 
l'énormité  de  leurs  forfaits  :  des  souvenirs  et  des  projets 
de  semblables  actions  deviennent  la  matière  de  leurs  plus 
délicieuses  conversations,  et  c'est  ainsi  qu'ils  s'excitent  à 
en  commettre  de  nouvelles. 


123 


II  y  a  un  peuple,  au  nord  de  la  Tartarie,  qui  se  fait  un 
nouveau  dieu  tous  les  jours  :  ce  dieu  doit  être  le  premier 
objet  que  l'on  rencontre  le  matin.  Si  par  hasard  c'est  un 
étron,  l'étron  devient  l'idole  du  jour  ;  et,  dans  l'hypothèse, 
celui-là  ne  vaut-il  donc  pas  autant  que  le  ridicule  Dieu  de 
farine  adoré  par  les  catholiques?  l'un  est  déjà  matière 
excrémentielle,  l'autre  le  devient  bientôt  ;  en  vérité,  la 
différence  est  bien  légère. 

Dans  la  province  de  Matomba,  on  enferme  dans  une 
maison  très  obscure  les  enfants  des  deux  sexes  lorsqu'ils 
ont  atteint  l'âge  de  douze  ans  ;  et  là  ils  souffrent,  en 
matière  d'initiation,  tous  les  mauvais  traitements  qu'il 
plaît  aux  prêtres  de  leur  imposer,  sans  que  ces  enfants 
puissent,  au  sortir  de  ces  maisons,  ni  rien  révéler,  ni  se 
plaindre. 

Quand  une  fille  se  marie  à  Ceylan,  ce  sont  ses  frères 
qui  la  dépucèlent  ;  jamais  son  mari  n'en  a  le  droit. 

Nous  regardons  la  pitié  comme  un  sentiment  fait  pour 
nous  porter  à  de  bonnes  œuvres  ;  elle  est,  avec  bien  plus 
de  raison,  considérée  comme  un  tort  au  Kamtchatka  :  ce 
serait  chez  ces  peuples  un  vice  capital  que  de  retirer 
quelqu'un  du  danger  où  le  sort' l'a  précipité.  Ces  peuples 
voient-ils  un  homme  se  noyer,  ils  passent  sans  s'arrêter  ; 
ils  se  garderaient  bien  de  lui  donner  quelque  secours. 

Pardonner  à  ses  ennemis  est  une  vertu  chez  les  imbé- 
ciles chrétiens;  c'est  une  action  superbe,  au  Brésil,  que 
de  les  tuer  et  de  les  manger. 

Dans  la  Guyane,  on  expose  une  jeune  fille  nue  à  la 
piqûre  des  mouches,  la  première  fois  qu'elle  a  ses  règles  : 
souvent  elle  meurt  dans  l'opération.  Le  spectateur, 
enchanté,  passe  alors  la  journée  dans  la  joie. 

La  veille  des  noces  d'une  jeune  femme  au  Brésil,  on 
lui  fait  un  grand  nombre  de  blessures  aux  fesses  pour 
que  son  mari,  déjà  trop  porté  par  le  sang  et  par  le  climat 
à  d'antiphysiques  amours,  soit  au  moins  repoussé  par  les 
flétrissures  qu'on  lui  oppose. 


12't 


L  ŒUVRE    DU    MARQUIS    DE    SADE 


Le  peu  d'exemples  que  j'ai  (1)  rapportés  suffit  à  te 
faire  voir,  Juliette,  ce  que  sont  les  vertus  dont  nos  lois  et 
nos  religions  européennes  paraissent  faire  tant  de  cas,  ce 
qu'est  cet  odieux  fil  de  fraternité  si  préconisé  par  l'infâme 
christianisme.  Tu  vois  s'il  est  ou  non  dans  le  cœur  de 
l'homme  ;  tant  d'exécrations  seraient-elles  générales  si 
l'existence  de  la  vertu  qu'elles  contrarient  avait  quelque 
chose  de  réel  ? 

Je  ne  cesserai  de  te  le  dire  :  le  sentiment  de  l'humanité 
est  chimérique;  il  ne  peut  jamais  tenir  aux  passions,  ni 
même  aux  besoins,  puisque  l'on  voit  dans  les  sièges  les 
hommes  se  dévorer  mutuellement.  Ce  n'est  donc  plus 
qu'un  sentiment  de  faiblesse  absolument  étranger  à  la 
nature,  fils  de  la  crainte  et  du  préjugé.  Peut-on  se  dissi- 
muler que  ce  ne  soit  pas  la  nature  qui  nous  donne  et  nos 
besoins  et  nos  passions?  Cependant  les  besoins  et  les 
passions  méconnaissent  la  vertu  d'humanité;  donc  cette 
vertu  n'est  plus  dès  lors  qu'un  pur  effet  de  l'égoïsme  qui 
nous  a  portés  à  désirer  la  paix  avec  nos  semblables,  afin 
d'en  jouir  nous-mêmes.  Mais  celui  qui  ne  craint  pas  les 
représailles  ne  s'enchaîne  qu'avec  bien  de  la  peine  à  un 
devoir  uniquement  respectable  pour  ceux  qui  les  redou- 
tent. Eh  !  non,  non,  Juliette,  il  n'y  a  point  de  pitié  franche, 
point  de  pitié  qui  ne  se  rapporte  à  nous.  Examinons- 
nous  bien  au  moment  où  nous  nous  surprenons  qu'une 
voix  secrète  crie  au  fond  de  nos  cœurs  :  Tu  pleures  sur 
ce  malheureux,  parce  que  tu  es  malheureux  loi-même  et 
que  tu  crains  de  le  devenir  davantage.  Or,  quelle  est  cette 
voix,  si  ce  n'est  celle  de  la  crainte?  et  d'où  naît  la  crainte, 
si  ce  n'est  de  l'égoïsme  ? 

Détruisons  donc  radicalement  en  nous  ce  sentiment 
pusillanime;  il  ne  peut  qu'être  douloureux,  puisqu'on  ne 
peut  le  concevoir  que  par  une  comparaison  qui  nous 
ramène  au  malheur. 

Dès  que  ton  esprit,  chère  fille,  aura  parfaitement  conçu 

(1)  Il  est  question  de  Noirceuil,  dont  le  caractère  est  décrit  dans 
l'Introduction. 


125 


la  nullité,  je  dis  plus,  l'espèce  de  crime  qu'il  y  aurait  à 
admettre  l'existence  de  ce  prétendu  fil  de  fraternité, 
écrie-toi  avec  le  philosophe  :  «  Eh  1  pourquoi  balance- 
rais-je  à  me  satisfaire,  lorsque  l'action  que  je  conçois, 
quelque  tort  qu'elle  fasse  à  mon  semblable,  peut  me  pro- 
curer à  moi  le  plus  sensible  plaisir?  »  Car,  enfin,  suppo- 
sons un  moment  qu'en  faisant  cette  action  quelconque  je 
commette  une  injustice  envers  ce  prochain,  il  arrive 
qu'en  ne  la  faisant  pas  j'en  commets  une  envers  moi- 
même.  En  dépouillant  mon  voisin  de  sa  femme,  de  son 
héritage,  de  sa  fille,  je  peux,  comme  je  viens  de  le  dire, 
commettre  une  injustice  envers  lui  ;  mais,  en  me  privant 
de  ces  choses  qui  me  font  le  plus  grand  plaisir,  j'en  com- 
mets une  envers  moi  :  or,  entre  ces  deux  injustices 
nécessaires,  serais-je  assez  ennemi  de  moi-même  pour  ne 
pas  donner  la  préférence  à  celle  dont  je  peux  retirer  quel- 
ques chatouillements  agréables  ?  Si  je  n'agis  pas  ainsi,  ce 
sera  par  commisération.  Mais  si  l'admission  d'un  tel  sen- 
timent est  capable  de  me  faire  renoncera  des  jouissances 
qui  me  flatteraient  autant,  je  dois  donc  tout  mettre  en 
usage  pour  me  guérir  de  ce  sentiment  pénible,  tout  faire 
pour  l'empêcher  d'avoir,  à  l'avenir,  aucune  espèce  d'ac- 
cès sur  mon  âme.  Une  fois  que  j'aurai  réussi  (et  cela  se 
peut  en  s'accoutumant  par  degrés  au  spectacle  des  maux 
d'autrui),  je  ne  me  rendrai  plus  qu'au  charme  de  me 
satisfaire;  il  ne  sera  plus  balancé  par  rien,  je  ne  craindrai 
plus  le  remords,  parce  qu'il  ne  pourrait  plus  être  que  la 
suite  de  la  commisération, et  elle  est  éteinte;  je  me  livre- 
rai donc  à  mes  penchants,  sans  frayeur;  je  préférerai 
mon  intérêt  ou  mon  plaisir  à  des  maux  qui  ne  me  touchent 
plus,  et  je  sentirai  que  perdre  un  bien  réel,  parce  qu'il  en 
coûterait  une  situation  malheureuse  à  un  individu  (situa- 
tion dont  le  choc  ne  peut  plus  arriver  jusqu'à  moi)  serait 
une  véritable  ineptie,  puisque  ce  serait  aimer  cet  étran- 
ger plus  que  moi,  ce  qui  heurterait  toutes  les  lois  de  la 
nature  et  tous  les  principes  du  bon  sens. 

Que  les  liens  de  famille  ne  te  par  lissent  pas  plus  sacrés, 


126  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

Juliette  :  ils  sont  tous  aussi  chimériques  que  les  autres. 
Il  est  faux  que  tu  doives  quelque  chose  à  l'être  dont  tu  es 
sortie  ;  encore  plus  faux  que  tu  doives  un  sentiment  quel- 
conque à  celui  qui  es  sorti  de  toi  ;  absurde  d'imaginer  que 
l'on  doive  à  ses  frères,  à  ses  sœurs,  à  ses  neveux,  à  ses 
nièces.  Et  par  quelle  raison  le  sang  peut-il  établir  des 
devoirs  ?  pourquoi  travaillons-nous  dans  l'acte  de  la 
génération?  N'est-ce  pas  pour  nous?  Que  pouvons-nous 
devoir  à  notre  père  pour  s'être  diverti  à  nous  créer?  Que 
pouvons-nous  devoir  à  notre  fils,  parce  qu'il  nous  a  plu 
de  perdre  un  peu  de  f.....  au  fond  d'une  matrice?  à  notre 
frère  ou  à  notre  sœur,  parce  qu'ils  sont  sortis  du  même 
sang?  Anéantissons  tous  ces  liens  comme  les  autres  :  ils 
sont  également  méprisables. 


Episodes    intéressants 
de  la   vie   de  l'opulent   scélérat  Noirceuil 


Les  filles  que  j'étais  obligée  de  fournir  au  ministre 
Saint-Fond  ne  me  coûtaient  pas  toujours  les  sommes  que 
je  recevais  pour  elles.  Il  arrivait  même  quelquefois 
qu'elles  me  rapportaient  au  lieu  de  me  coûter;  je  vais 
vous  en  citer  un  exemple  qui  ne  vous  donnera  peut-être 
pas  une  haute  idée  de  ma  probité  : 

Un  homme  de  province  m'écrit  un  jour  que  le  gouver- 
nement lui  doit  cinq  cent  mille  francs  pour  des  avances 
faites  dans  la  dernière  guerre.  Sp.  fortune,  bouleversée 
depuis  lors,  le  réduit,  faute  de  cette  somme,  à  mourir  de 
faim,  lui  et  une  fille  de  seize  ans  qui  fait  la  consolation 
de  ses  jours  et  qu'il  marierait  avec  une  partie  de  cet 
argent  s'il  pouvait  en  obtenir  la  rentrée.  Le  crédit  qu'il 
me  connaît  auprès  du  ministre  l'engage  à  s'adresser  à 
moi,  et  il  m'envoie  toutes  ses  pièces,  m'informe;  le  fait 
est  vrai  ;  ce  ne  sera  pas  sans  beaucoup  de  crédit  qu'on 
aura  ses  fonds;  mais  ils  sont  dus  très  effectivement.  La 
jeune  personne  dont  il  s'agit  est  d'ailleurs,  m'assure-t-on, 
l'une  des  plus  intéressantes  créatures  qu'il  y  a  au  monde. 
Sans  rien  expliquer  de  mes  projets  au  ministre,  je  lui 
demande  un  ordre  pour  retirer  l'argent.  Je  l'obtiens  à  la 
minute;  vingt-quatre  heures  suffisent  à  me  procurer  ce 
que  le  bon  provincial  ne  pouvait  obtenir  depuis  six  ans. 
Dès  que  je  suis  en  possession  de  la  dette,  j'écris  au  sollici- 
teur que  tout  est  en  bon  train,  mais  que  sa  présence  est 


128  l'œuvre  du  makquis  de  sade 

absolument  nécessaire  ;  qu'une  jeune  et  jolie  personne 
produite  avec  lui  dans  les  bureaux  ne  peut  qu'accélérer 
la  réussite  de  sa  demande;  que  je  l'invite,  en  consé- 
quence, à  amener  sa  fille  avec  lui.  Le  benêt,  dupe  de  mes 
conseils  perfides,  apporte  lui-même  sa  réponse  et  me  pré- 
sente effectivement  une  des  plus  belles  filles  que  j'eusse 
encore  vues.  Je  ne  les  fis  pas  languir  longtemps  après 
leur  arrivée.  Un  de  ces  dîners  ministériels  que  je  donnais 
chaque  semaine  à  Saint-Fond  les  mit  en  ma  puissance. 
Déjà  maîtresse  des  cinq  cent  mille  francs  et  le  devenant, 
par  cette  insigne  trahison,  du  père  et  de  la  fille,  vous 
devinez,  je  crois,  aisément  l'emploi  que  je  fis  des  uns  et 
des  autres.  L'argent,  qui  eût  fait  la  fortune  de  plusieurs 
familles,  fut  dépensé  par  moi  dans  moins  d'une  semaine, 
et  la  fille,  destinée  à  faire  la  félicité  d'un  honnête  homme, 
après  avoir  été  souillée  par  nos  pollutions  nocturnes 
pendant  trois  jours  de  suite,  devint  la  quatrième  victime, 
avec  son  père,  de  la  férocité  de  Saint-Fond  et  de  ses 
amis,  qui  les  firent  expirer  tous  deux  dans  un  supplice 
d'autant  plus  barbare  qu'ils  y  vécurent  douze  heures 
dans  les  angoisses  les  plus  effrayantes. 

A  ces  preuves  de  ma  perfidie,  je  dois,  pour  achever  de 
me  peindre  à  vous,  vous  en  donner  de  mon  avarice. 
Croiriez-vous  que  je  la  portais  au  point  de  prêter  sur 
gages?  M'en  trouvant  un  jour  pour  huit  cent  mille  francs 
qui  m'eussent  à  peine,  en  les  rendant,  rapporté  le  quart 
de  la  somme,  je  fis  banqueroute  et  ruinai,  par  ce  trait, 
vingt  malheureuses  familles  qui  n'avaient  mis  dans  mes 
mains  leurs  efiets  les  plus  précieux  que  pour  se  procurer 
une  triste  subsistance  momentanée,  et  qu'ils  ne  trouvaient 
pas  dans  des  travaux  qui  leur  coûtaient  néanmoins  tant 
de  peines  et  tant  de  sueurs. 


Chez    rOgre 


Dans  leur  voyage  en  Italie,  les  «  Amis  du  Crime  »  ren- 
contrent un  ogre,  haut  de  sept  pieds,  qui  se  nourrit  de 
chair  humaine.  Il  prévient  les  voyageurs  qu'ils  sont  iné- 
vitablement destinés  à  être  servis,  sur  sa  table,  en  frican- 
deaux et  en  rôtis  et  les  emmène  dans  son  repaire  :  un 
château  bâti  sur  des  rocs  inaccessibles.  Avant  de  les 
manger,  il  veut  leur  faire  poliment  les  honneurs  de  sa 
résidence,  et  il  leur  montre  ses  harems,  etc.,  extraordinai- 
rement  peuplés.  Chaque  jour,  nouveau  divertissement. 
Une  fois,  ce  sont  des  tables  vivantes  :  une  rangée  de 
femmes  nues,  pressées  les  unes  contre  les  autres,  cour- 
bant les  reins,  immobiles,  et  là-de,ssus  les  laquais  viennent 
placer  tout  le  service,  sans  nappe  —  et  l'on  s'essuie  les 
doigts  aux  cheveux  flottants.  Les  mets  sont  délicieux. 
Juliette,  après  avoir  goûté  d'un  ragoût,  demande  ce  que 
c'est.  «  C'est  votre  femme  de  chambre  »,  répond  le  géant 
avec  un  sourire  aimable.  Le  lendemain  l'ogre  fait  dévorer 
par  des  lions  la  fleur  de  son  harem.  Le  jour  suivant,  il 
montre  à  Juliette  le  jeu  d'une  machine  perfectionnée  qui 
assomme,  poignarde  et  décapite  seize  victimes  à  la  fois... 

...  Nous  entrâmes  dans  un  autre  appartement.  Un  ma- 
gnifique déjeuner,  des  fruits,  des  pâtisseries,  du  lait  et 
des  boissons  chaudes  nous  furent  offerts  par  de  jolis 
garçons  h  demi  nus  et  qui  faisaient,  en  nous  présentant 
les  plats,  mille  caracoles,  mille  polissonneries,  plus  liber- 
tines les  unes  que  les  autres.  Mes  deux  hommes  et  moi 

9 


130  l'œuvre     du     marquis      de     SADE 

déjeunâmes  amplement.  Pour  Minski,  des  choses  plus 
solides  lui  furent  servies  :  huit  ou  dix  bouts  de  boudin 
fait  avec  du  sang  de  pucelles  et  deux  pâtés  aux  couilles 
parvinrent  à  le  rassasier;  dix-huit  bouteilles  de  vin  grec 
délayèrent  ces  vivres  dans  son  prestigieux  estomac.  Il 
fouetta  jusqu'au  sang  une  douzaine  de  ses  petits  cchan- 
sons,  auxquels  il  chercha  querelle  sans  aucun  motif.  Un 
d'eux  ayant  résisté,  il  lui  cassa  les  deux  bras  avec  le 
même  flegme  que  s'il  eût  fait  la  chose  du  monde  la  plus 
simple  ;  il  en  poignarda  deux  autres,  et  nous  commen- 
çâmes notre  inspection. 

La  première  salle  dans  laquelle  nous  entrâmes  contenait 
deux  cents  femmes  âgées  de  vingt  à  trente-cinq  ans.  Des 
que  nous  parûmes  (et  cet  usage  était  consacré),  deux 
bourreaux  s'emparèrent  d'une  victime  et  la  pendirent 
sur-le-champ  à  nos  yeux.  Minski  s'approche  de  la  créa- 
ture accrochée,  et,  dans  l'instant,  toutes  les  femmes  se 
rangent  sur  six  rangs.  Nous  traversâmes  et  longeâmes 
ces  rangs,  afin  de  mieux  voir  celles  qui  les  formaient.  La 
manière  dont  ces  femmes  étaient  vêtues  ne  déguisait 
aucun  de  leurs  charmes;  une  simple  draperie  les  ceignait  ; 
ce  raffinement,  désiré  par  Minski,  dérobait  à  ses  yeux 
libertins  un  temple  où  son  encens  ne  fumait  guère. 

A  l'une  des  extrémités  de  cette  salle  en  était  une  moins 
grande  qui  contenait  vingt-cinq  lits.  Là  se  mettaient  les 
femmes  blessées  par  les  intempérances  de  l'ogre,  ou 
celles  qui  tombaient  malades.  «  Si  l'incommodité  devient 
grave,  me  dit  Minski,  voilà  où  je  les  place.  »  Mais  quel 
fut  notre  étonnement  de  voir  la  cour  où  donnait  cette 
fenêtre  remplie  d'ours,  de  lions,  de  léopards  et  de  tigres. 
«  Certes,  dis-je,  en  voyant  cet  horrible  lieu,  voilà  des 
médecins  qui  doivent  promptement  les  tirer  d'affaire.  — 
Assurément  il  ne  faut  qu'une  minute  pour  les  guérir  en 
ce  lieu  :  j'évite  par  là  le  mauvais  air.  De  quelle  utilité 
d'ailleurs  peut  être  à  la  luxure  une  femme  flétrie,  corrom- 
pue par  la  maladie  ?  J'épargne  des  frais  au  moyen  de  ce 
procédé,  car  vous  conviendrez,  Juliette,  qu'une  femme 
malade  ne  vaut  pas  ce  qu'elle  coûte.  » 


131 


La  même  loi  s'exécutait  pour  les  autres  sérails. 
Minski  visite  les  malades;  six,  trouvées  seulement  un 
peu  plus  mal  que  les  autres,  sont  impitoyablement  arra- 
chées de  leur  lit  et  précipitées,  sous  nos  yeux,  dans  la 
ménagerie,  où  elles  sont  dévorées  en  moins  de  trois 
minutes.  «  Tel  est,  me  dit  tout  bas  Minski,  l'un  des  sup- 
plices qui  irritent  le  plus  mon  imagination.  —  Je  t'en 
livre  autant,  mon  cher,  dis-je  au  géant,  en  dévorant  ce 
spectacle  des  yeux  ;  mets  ta  main  là,  continuai-je,  et  tu 
verras  si  je  partage  ton  délire...  »  Minski,  devinant  alors 
que  je  serais  bien  aise  de  lui  voir  faire  une  seconde 
réforme,  revisita  les  lits  et  en  fit  cette  fois  emporter  de 
malheureuses  filles  qui  n'étaient  là  que  pour  quelques 
blessures  presque  guéries.  Elles  frémirent  en  voyant  leur 
sort.  Pour  nous  en  amuser  plus  longtemps  et  plus  cruel- 
lement, nous  leur  fîmes  observer  les  furieux  animaux 
dont  elles  allaient  devenir  la  pâture.  Minski  leur  égrati- 
gnait  les  fesses,  et  je  leur  pinçais  les  tétons.  On  les  jette. 
Nous  parcourûmes  les  autres  salles  où  s'exécutèrent 
différentes  scènes,  toutes  plus  féroces  les  unes  que  les 
autres,  et  dans  lesquelles  périt  Zéphire,  victime  de  la 
rage  de  ce  monstre. 

Tout  cela  est  bien  amusant,  mais  Juliette  n'est  pas 
tranquille.  Elle  s'entretient  avec  Sbrigani,  qui  partage 
ses  vagues  inquiétudes;  ils  décident  que  le  moment  est 
venu  d'agir  :  un  paquet  de  poudre  dans  son  chocolat  du 
matin,  et  l'ogre  a  son  affaire  faite.  Les  deux  complices, 
maîtres  du  château,  défoncent  la  porte  de  la  cave  au 
trésor  et  emportent  tout  ce  qu'ils  peuvent:  des  montagnes 
de  lingots  d'or  et  d'argent,  lourds  à  faire  sombrer  le 
bateau  sur  lequel  ils  s'échappent. 


En    Italie 


«  Comment  avez-vous  trouvé  mon  dîner  ?  nous  de- 
manda la  princesse  de  Borghèse  au  dessert.  —  Excellent, 
répondîmes-nous,  et  vraiment  il  avait  été  aussi  somptueux 
que  délicat.  —  Eh  bien,  dit-elle,  avalons  ceci.  »  C'était 
une  liqueur  qui  nous  fît  aussitôt  rejeter  par  en  haut  tout 
ce  dont  nous  venions  de  nous  remplir,  et  en  trois  minutes 
nous  nous  trouvâmes  autant  d'appétit  qu'avant  de  nous 
mettre  à  table.  Un  second  dîner  se  sert,  nous  le  dévorons. 
«  Avalons  cette  autre  liqueur,  dit  Olympe,  et  tout  va 
couler  par  en  bas.  »  A  peine  cette  cérémonie  est-elle 
achevée  que  l'appétit  se  fait  encore  sentir.  Un  troisième 
dîner,  plus  succulent  que  les  deux  autres,  se  sert;  nous  le 
dévorons...  «  Point  de  vin  ordinaire  à  celui-ci,  reprit 
Olympe,  débutons  par  l'alicante,  nous  finirons  par  le 
falerne  et  les  liqueurs  dès  l'entremets.  —  Et  la  victime  ? 
—  Oh,  foutre  !  elle  respire  encore,  dit  Chigi.  —  Chan- 
geons-la, dit  Olympe,  et  qu'on  enterre  celle-là,  morte  ou 
vive.  »  Tout  s'arrange,  et  la  seconde  des  jeunes  filles, 
empalée,  nous  sert  de  surtout  au  troisième  dîner.  Nou- 
velle à  ces  excès  de  table,  je  crus  que  je  n'y  résisterais 
pas  ;  je  me  trompais  :  en  aiguisant  l'estomac,  la  liqueur 
que  nous  prenions  le  réconfortait  ;  et  quoique  nous 
eussions  tous  mangé  des  cent  quatre-vingts  plats  offerts 
à  notre  voracité,  pas  un  de  nous  ne  s'en  ressentit.  A  ce 
troisième  dessert,  comme  notre  seconde  victime  respirait 
encore,  nos  libertins  impatientés  l'accablèrent  d'outrages. 


.mUETTE 


13:'> 


Il  n'y  eut  rien  qu'ils  n'exécutassent  sur  son  malheureux 
corps,  et  j'avoue  que  je  les  aidai  beaucoup.  Bracciani 
essaya  sur  elle  deux  ou  trois  expériences  de  physique, 
dont  la  dernière  consistait  à  produire  une  foudre  simulée 
qui  devait  l'écraser  à  l'instant  :  telle  fut  sa  cruelle  fin. 
Elle  expirait  quand  la  famille  Cornélie  vint  éveiller  en 
nous  l'affreux  désir  de  nouvelles  horreurs. 

Si  rien  n'égalait  la  beauté  de  Cornélie,  rien  ne  sur- 
passait non  plus  la  majesté  de  ses  traits,  la  supériorité  de 
la  taille  de  sa  malheureuse  mère,  âgée  de  trente-cinq  ans. 
Léonard,  frère  de  Cornélie,  atteignait  à  peine  sa  quin- 
zième année  et  ne  le  cédait  en  rien  à  ses  parents.  «  Voilà 
bien,  dit  Bracciani  en  le  saisissant  tout  à  coup,  le  plus  joli 
bardache.»  Mais  un  air  d'abattement  et  de  tristesse  absor- 
bait tellement  cette  famille  infortunée  qu'on  ne  put  s'oc- 
cuper un  moment  que  de  les  considérer  en  cet  état;  et 
c'est  une  jouissance  pour  le  crime  que  de  se  repaître  des 
chagrins  dont  sa  scélératesse  accable  la  vertu.  «  Tes  yeux 
s'animent,  me  dit  Olympe. —  Cela  peut  être,  répondis-je; 
il  faudrait  être  bien  froide  pour  ne  pas  être  émue  d'un  tel 
spectacle.  —  Je  n'en  connais  pas  de  plus  délicieux,  me 
répondit  Borghèse.  —  Prisonniers,  dit  alors  le  magistrat 
en  affectant  le  ton  le  plus  sévère,  vous  êtes,  je  crois,  bien 
pénétrés  de  vos  crimes  ?  —  Nous  n'en  commîmes  jamais, 
dit  Cornélie  ;  je  crus  un  moment  ma  fille  coupable  ;  éclairée 
par  ta  conduite,  je  sais  maintenant  à  quoi  m'en  tenir.  — 
Vous  allez  le  mieux  savoir  tout  à  l'heure...  »  Et  nous  les 
fîmes  à  l'instant  passer  avec  nous  dans  le  petit  jardin  pré- 
paré pour  l'exécution.  Chigi  leur  fit  là  un  interrogatoire 

dans  toutes  les  formes  ;  je  le  br pendant  ce  temps-là. 

Vous  n'imaginez  pas  l'art  avec  lequel  il  les  fit  tomber 
dans  tous  les  pièges  qu'il  leur  tendait,  les  subterfuges 
qu'il  employa  pour  les  faire  couper,  et  quelque  candeur, 
quelque  naïveté  qu'ils  missent  dans  leur  défense,  ces  trois 
infortunés,  Chigi  les  trouva  coupables,  et  leur  sentence 
tut  à  l'instant  prononcée.  Olympe  s'empare  aussitôt  de  la 


134  l'œuvre     du     marquis     de     SADE 

mère,  je  saisis  la  fille,  le  comte  et  le  magistrat  sautent  sur 
le  petit  garçon. 

On  les  attache  à  la  fin  tous  les  trois  aux  cordes  qui  vont 
leur  donner  la  mort.  Quinze  cabrioles  consécutives  leur 
brisent  bientôt  la  poitrine,  les  reins,  les  vaisseaux  ;  à  la 
dixième,  l'enfant  de  Cornélie  se  détache  et  tombe  sur  les 
cuisses  de  Chigi,  pendant  que  Bracciani  faisait  aller  la 
corde. 

Ce  que  je  remarque  d'affreux,  c'est  qu'on  le  poursuivît. 
Quoique  les  têtes  fussent  calmes,  aucun  de  nous  n'ima- 
gina de  demander  grâce  ;  et  les  coups  de  corde  se  conti- 
nuèrent jusqu'à  ce  que  les  malheureux  à  qui  on  les  appli- 
quait eussent  rendu  l'âme.  Et  voilà  comme  le  crime 
s'amuse  de  l'innocence,  quand,  ayant  pour  lui  le  crédit  et 
la  richesse,  il  ne  lui  reste  plus  à  lutter  que  contre  l'infor- 
tune et  la  misère. 

Le  projet  horrible  du  lendemain  s'exécuta  (1).  Les 
trente-sept  hôpitaux  furent  consumés,  et  plus  de  vingt 
mille  âmes  y  périrent.  «  Oh  !  sacredieu!  dis-je  à  Olympe, 
qu'il  est  divin  de  se  livrer  à  de  tels  écarts!  Inexplicable 
et  mystérieuse  Nature,  s'il  est  vrai  que  ces  délits  t'ou- 
tragent, pourquoi  donc  m'en  délectes-tu  ?  Ah  !  garce,  tu 
me  trompes  peut-être  comme  je  l'étais  autrefois  par  l'in- 
fâme chimère  déifique  à  laquelle  on  te  disait  soumise; 
nous  ne  dépendons  pas  plus  de  toi  que  de  lui.  Les  causes 
sont  peut-être  inutiles  aux  effets,  et  nous  tous,  par  une 
force  aveugle  aussi  stupide  que  nécessitée,  nous  ne 
sommes  que  les  machines  ineptes  de  la  végétation,  dont 
les  mystères,  expliquant  tout  le  mouvement  qui  se  fait 
ici-bas,  démontrent  également  l'origine  de  toutes  les 
actions  des  hommes  et  des  animaux.  » 

L'incendie  dura  huit  jours,  pendant  lesquels  nous  ne 
vîmes  pas  nos  amis;  ils  reparurent  le  neuvième.  «Tout 
est  fini,  dit  le  magistrat;  le  pape  est  parfaitement  consolé 
du  malheur  qui  vient  d'arriver  ;  j'ai  obtenu  le  privilège 

(1)  Un  incendie. 


135 


que  je  demandais  ;  voilà  mon  profit  sûr  et  votre  récom- 
pense décidée.  —  Chère  Olympe,  poursuivi  Chigi,  ce  qui 
aurait  le  plus  attendri  votre  âme  bienfaisante,  c'eût  été 
sans  doute  l'incendie  des  conservatoires  :  si  vous  eussiez 
vu  toutes  ces  jeunes  filles  nues...  échevelées,  se  précipiter 
les  unes  sur  les  autres  pour  échapper  aux  flammes  qui 
les  poursuivaient,  et  la  horde  des  coquins  que  j'avais 
placés  là  les  y  repousser  cruellement,  sous  le  prétexte  de 
les  secourir,  dérober  néanmoins  les  plus  jolies,  pour  les 
offrir  un  jour  à  mes  voluptés  tyranniques,  se  hâter  de 
plonger  les  autres  au  milieu  des  flammes...  Olympe... 
Olympe,  si  vous  eussiez  vu  tout  cela,  vous  en  seriez 
morte  de  plaisir.  —  Scélérat,  dit  M"'"  de  Borghèse,  com- 
bien en  as-tu  conservées  ?  —  Près  de  deux  cents,  répondit 
le  monsignor  ;  on  les  garde  dans  un  de  mes  palais,  d'où 
elles  partiront  en  détail  pour  se  distribuer  dans  mes 
campagnes.  Les  vingt  plus  jolies  vous  seront  offertes,  je 
vous  le  promets,  et  je  ne  vous  demande  pour  reconnais- 
sance que  de  me  faire  voir  quelquefois  d'aussi  belles 
créatures  que  cette  charmante  personne,  continua-t-il  en 
me  montrant.  —  Je  suis  étonnée  que  vous  y  pensiez 
encore,  après  ce  que  je  sais  de  votre  philosophie  sur  cet 
objet,  dit  Olympe. 

—  J'avoue,  répondit  le  magistrat,  qu'il  suffirait  qu'une 
femme  parût  aimer  ma  jouissance  pour  n'être  plus  payée 
de  moi  que  par  de  la  haine  et  du  mépris.  Il  m'est  arrivé 
très  souvent  même  de  concevoir  l'un  et  l'autre  sentiment 
pour  l'objet  qui  devait  me  servir,  et  mes  plaisirs,  pris  de 
cette  manière,  se  trouvaient  y  gagner  beaucoup.  Tout 
cela  tient  à  ma  manière  de  penser  sur  la  reconnaissance; 
je  ne  veux  pas  qu'une  femme  s'imagine  que  je  lui  doive 
quelque  chose  parce  que  je  me  souille  sur  elle  :  je  ne  lui 
demande  alors  que  de  la  soumission  et  la  même  insensi- 
bilité que  le  fauteuil  qui  sert  à  pousser  ma  selle.  Je  n'ai 
jamais  cru  que  de  la  jonction  de  deux  corps  puisse  jamais 
résulter  celle  de  deux  cœurs  :  je  vois  à  cette  jonction 
physique  de  grands  motifs  de  mépris,...  de  dégoût,  mais 


136  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

pas  un  seul  d'amour  ;  je  ne  connais  rien  de  gigantesque 
comme  ce  sentiment-là,  rien  de  plus  fait  pour  attiédir  une 
jouissance,  rien  en  un  mot  de  plus  loin  de  mon  cœur. 
Cependant,  madame,  j'ose  vous  dire  sans  fadeur,  pour- 
suivit le  magistrat  en  me  serrant  les  mains,  que  l'esprit 
dont  vous  êtes  douée  vous  met  à  l'abri  de  cette  manière 
de  penser,  et  que  vous  mériterez  toujours  l'estime  et  la 
considération  de  tous  les  philosophes  libertins  ;  je  vous 
rends  assez  de  justice  pour  croire  que  vous  ne  devez  être 
jalouse  que  de  plaire  à  ceux-là.  » 

De  ces  flagorneries,  dont  je  faisais  assez  peu  de  cas, 
nous  passâmes  à  des  choses  plus  sérieuses.  Bracciani, 
Olympe,  lui  et  moi  nous  passâmes  donc  dans  le  cabinet 
secret  des  plaisirs  de  la  princesse,  où  de  nouvelles  infa- 
mies se  célébrèrent,  et  je  rougis,  d'honneur,  de  vous  les 
avouer.  Cette  maudite  Borghèse  avait  tous  les  goûts, 
toutes  les  fantaisies.  Un  eunuque,  un  hermaphrodite,  un 
nain,  une  femme  de  quatre-vingts  ans,  un  dindon,  un 
singe,  un  très  gros  dogue,  une  chèvre  et  un  petit  garçon 
de  quatre  ans,  arrière-petit-fîls  de  la  vieille  femme,  furent 
les  objets  de  luxure  que  nous  présentèrent  les  duègnes 
de  la  princesse.  «  Oh  I  grands  dieux  I  m'écriai-je  en 
voyant  tout  cela  ;  quelle  dépravation  1  —  Elle  est  on  ne 
saurait  plus  naturelle,  dit  Bracciani  ;  l'épuisement  des 
jouissances  nécessite  des  recherches.  Blasés  sur  les  choses 
communes,  on  en  désire  de  singulières,  et  voilà  pourquoi 
le  crime  devient  le  dernier  degré  de  la  luxure.  Je  ne  sais, 
Juliette,  quel  usage  vous  ferez  de  ces  bizarres  objets, 
mais  je  vous  réponds  que  la  princesse,  mon  ami  et  moi 
nous  allons  sûrement  trouver  de  grands  plaisirs  avec 
eux.  —  Il  faudra  bien  que  je  m'en  arrange  aussi, 
répondis-je,  et  je  puis  vous  assurer  d'avance  que  vous  ne 
me  verrez  jamais  en  arrière  quand  il  s'agira  de  débauche 
et  d'incongruités.  » 


A  la  Cour  de  l'impératrice  Catherine 


Jusqu'alors  je  n'avais  été  reçu  qu'à  la  campagne  de  la 
souveraine  ;  cette  fois-ci  ce  fut  dans  l'intérieur  même  du 
Palais  d'hiver,  situé  dans  l'île  de  l'Amirauté,  où  l'on  me 
fit  l'honneur  de  m'admettre. 

«  Ce  que  j'ai  vu  de  vous,  Borchamps,  me  dit  l'impéra- 
trice, ne  me  laisse  plus  douter  de  l'énergie  de  votre 
caractère.  Revenue  de  tous  les  préjugés  de  l'enfance,  je 
vois  quelle  est  maintenant  votre  manière  de  penser  sur 
ce  que  les  sots  appellent  le  crime  ;  mais  si  ce  mode  est 
souvent  utile  aux  simples  particuliers,  combien  de  fois 
ne  devient-il  pas  indispensable  aux  souverains  et  à 
l'homme  d'Etat  !  L'être  isolé,  pour  assurer  la  base  de  son 
bonheur  dans  le  monde,  n'a  tout  au  plus  besoin  que  d'un 
crime  ou  deux  dans  le  cours  de  son  existence  ;  ceux  qui 
s'opposent  à  ses  désirs  sont  en  si  petit  nombre  qu'il  lui 
faut  très  peu  d'armes  pour  les  combattre.  Mais  nous, 
Borchamps,  entourés  perpétuellement  ou  de  flatteurs  qui 
n'ont  d'autres  desseins  que  de  nous  tromper,  ou  d'ennemis 
puissants  dont  l'unique  but  est  de  nous  détruire,  dans 
combien  de  différentes  circonstances  ne  sommes-nous  pas 
forcés  d'emplover  le  crime?  Un  souverain  jaloux  de  ses 
droits  devrait  ne  s'endormir  que  la  verge  à  la  main.  Le 
célèbre  Pierre  crut  rendre  un  grand  service  à  la  Russie 
en  brisant  les  fers  d'un  peuple  qui  ne  connaissait  et  ne 
chérissait  que  son  esclavage  ;  mais  Pierre,  plus  occupé 
de  sa  réputation  que  du  bonheur  de  ceux  qui  devaient  un 


138  l'œuvre    du    marquis    de   SADE 

jour  occuper  son  trône,  ne  sentit  pas  qu'il  flétrissait  la 
couronne  des  souverains,  sans  rendre  le  peuple  plus 
heureux.  Et  qu'a-t-il  gagné  dans  le  fait  à  ce  grand  chan- 
gement? Que  lui  importe  le  plus  ou  le  moins  d'étendue 
d'un  Etat  dont  il  n'occupe  que  quelques  toises  ?  Que  lui 
font  les  arts  et  les  sciences,  à  grands  frais  transportés  sur 
un  sol  dont  il  ne  veut  que  la  végétation  ?  En  quoi  le  flatte 
l'apparence  d'une  liberté  qui  ne  rend  ses  fers  que  plus 
lourds?  Affirmons-le  donc  sans  aucune  crainte,  Pierre  a 
perdu  la  Russie  aussi  certainement  que  celui  qui  la 
remettra  sous  le  joug  en  deviendra  le  libérateur;  le  Russe 
éclairé  s'aperçoit  de  ce  qui  lui  manque;  le  Russe  assoupli 
ne  verrait  rien  au  delà  de  ses  besoins  physiques.  Or,  dans 
laquelle  des  deux  situations  l'homme  est-il  le  plus  fortuné  : 
est-ce  dans  celle  où  le  bandeau,  loin  de  ses  yeux,  lui  fait 
apercevoir  toute  les  privations,  ou  celle  où  son  ignorance 
ne  lui  en  laisse  soupçonner  aucune?  Ces  bases  établies, 
osera-t-on  nier  que  le  despotisme  le  plus  violent  ne  con- 
vienne mieux  au  sujet  que  la  plus  entière  indépendance? 
Et  si  vous  m'accordez  ce  point,  que  je  crois  impossible 
de  refuser,  me  blâmerez-vous  de  tout  entreprendre  pour 
rétablir  les  choses  en  Russie  comme  elles  l'étaient  avant 
le  malheureux  siècle  de  Pierre  ?  Bazilovitz  régna  comme 
je  veux  régner  ;  sa  tyrannie  me  servira  de  modèle.  Il 
s'amusait,  dit-on,  à  assommer  les  prisonniers  qu'il  faisait, 
à  violer  leurs  femmes  et  leurs  filles,  à  les  mutiler  de  sa 
main,  à  les  déchirer  et  les  brûler  ensuite  ;  il  assassina  son 
fils  ;  il  punit  une  insurrection  dans  Novogorod  en  faisant 
jeter  trois  mille  hommes  dans  la  Volga;  il  était  le  Néron 
de  la  Russie.  Eh  bien,  j'en  serai,  moi,  la  Théodora  ou  la 
Messaline;  aucune  horreur  ne  me  tiendra  pour  m'affermir 
sur  le  trône,  et  la  première  que  je  dois  commencer  est  la 
destruction  des  jours  de  mon  fils.  J'ai  jeté  les  yeux  sur 
vous,  Borchamps,  pour  l'accomplissement  de  ce  forfait 
politique.  Celui  que  je  choisirais  dans  ma  nation  pourrait 
être  attaché  à  ce  prince,  et  je  n'aurais  qu'un  traître  au 
lieu  d'un  complice  ;  je  me  souviens  des  plaintes  légitimes 


JULIETTE  139 

que  j'eus  à  faire  du  Russe  à  qui  je  confiai  le  meurtre  de 
mon  époux  ;  je  ne  veux  plus  me  trouver  dans  le  même 
cas.  Il  ne  faut  absolument  que  ce  soit  un  homme  du 
pays  qui  soit  chargé  de  ces  grands  desseins  ;  un  reste 
d'attachement  fabuleux  qu'il  croit  devoir  à  un  prince  de 
sa  nation  le  retient,  et  le  crime  se  fait  toujours  mal  lors- 
que les  préjugés  captivent.  Je  n'ai  point  de  telles  craintes 
avec  vous  ;  voilà  le  poison  dont  je  veux  que  vous  vous 
serviez...  J'ai  dit,  Borchamps  ;  acceptez-vous  ? 

—  Madame,  répondis-je  à  cette  femme  vraiment  douée 
du  plus  grand  caractère,  quand  le  crime  ne  serait  pas 
l'élément  de  ma  vie,  celui  que  vous  me  proposez  me 
flatterait,  et  la  seule  idée  d'arracher  au  monde  un  prince 
débonnaire  pour  y  conserver  la  tyrannie  dont  je  suis  un 
des  plus  zélés  partisans,  cette  seule  idée,  madame,  suffirait 
pour  me  faire  accepter  avec  joie  le  projet  dont  vous  me 
parlez  ;  comptez  sur  mon  obéissance. 

—  Cette  profonde  résignation  t'enchaîne  pour  toujours 
à  moi,  me  dit  Catherine  en  me  serrant  dans  ses  bras.  Je 
veux,  demain,  enivrer  tes  sens  de  toutes  les  délices  de  la 
volupté  ;  je  veux  que  tu  me  voies  dans  le  plaisir  ;  je  veux 
t'y  considérer  moi-même,  et  ce  sera  dans  l'ivresse  des 
plus  piquantes  luxures  que  tu  recevras  le  poison  qui  doit 
trancher  les  jours  abhorrés  du  misérable  individu  que 
j'ai  pu  mettre  au  monde.  » 

Le  rendez-vous  fut  à  la  maison  de  campagne  où  j'avais 
déjà  vu  l'impératrice.  Elle  me  reçut  au  sein  d'un  boudoir 
magique,  dans  lequel  l'air  le  plus  chaud  faisait  à  la  fois 
éclore  les  fleurs  de  toutes  les  saisons,  agréablement 
réparties  dans  des  banquettes  d'acajou  qui  régnaient  tout 
autour  de  ce  délicieux  cabinet.  Des  canapés  à  la  turque, 
environnés  de  glaces  qui  se  voyaient  au-dessus,  invitaient, 
par  leur  mollesse,  aux  plus  voluptueuses  jouissances.  Un 
réduit  plus  lugubre  se  voyait  au  delà  ;  on  y  apercevait 
quatre  beaux  garçons  de  vingt  ans  que  des  fers  conte- 
naient aux  passions  effrénées  de  Catherine.  «  Ce  que  tu 
regardes  là,  me  dit  la  princesse,  est  le   bouquet  de  la 


140  l'œuvre   du   marquis   de   SADE 

lubricité.  Des  plaisirs  ordinaires  vont  commencer  par 
échaufïer  nos  sens  ;  ce  que  tu  vois  complétera  leur  délire. 
Des  victimes  de  mon  sexe  te  plairaient-elles  mieux  ?  — 
Peu  m'importe,  répondis-je,  je  partagerai  vos  plaisirs,  et 
sur  quelque  individu  que  se  commette  le  meurtre,  il  est 
toujours  sûr  d'enflammer  mes  sens.  —  Ah  !  Borchamps, 
il  n'y  a  que  cela  de  bon  dans  le  monde  ;  il  est  si  doux  de 
contrarier  la  nature  !  —  Mais  le  meurtre  ne  la  contrarie 
point  !  —  Je  le  sais  ;  mais  il  forme  infraction  aux  lois,  et 
rien  ne  m'échauffe  comme  cette  idée.  Qui  serait  au-dessus 
des  lois,  si  ce  n'étaient  ceux  qui  les  font  ?...  —  Votre 
Majesté  a-t-elle  joui  de  ces  quatre  beaux  hommes  ?  — 
Seraient-ils  dans  mes  fers  sans  cela?  —  Savent-ils  le  sort 
qui  les  attend  ?  —  Pas  encore  ;  nous  le  leur  déclarerons 
en  nous  en  servant  ;  je  prononcerai  leur  arrêt.  —  Je 
voudrais  que  vous  l'exécutassiez  alors...  —  Ah  !  scélérat, 
je  t'adore  »,  me  dit  Catherine.  Et  les  objets  de  luxure 
destinés  aux  orgies  que  nous  allions  célébrer  parurent  à 
l'instant.  C'étaient  six  jeunes  filles  de  quinze  à  seize  ans 
de  la  plus  rare  beauté  et  six  hommes  de  cinq  pieds  dix 
pouces.  «  Mets-toi  bien  en  face  de  moi,  me  dit  Catherine, 
et  considère  mes  plaisirs  sans  t'en  mêler  ;  br....-toi  si  tu 
veux,  mais  ne  me  trouble  pas.  )) 


Dans  un  asile  de  fous 


Nous  traversâmes  Résine  pour  nous  rendre  à  Pompéia. 
Cette  ville  fut  engloutie  comme  Ilcrculanum  et  par  la 
même  éruption.  Une  chose  assez  singulière  que  nous 
remarquâmes,  c'est  qu'elle  est  elle-même  édifiée  sur  deux 
villes  englouties  déjà  il  y  a  longtemps.  Comme  vous  le 
voyez,  le  Vésuve  absorbe,  détruit  toutes  les  habitations 
dans  cette  partie,  sans  que  rien  ne  décourage  d'y  en 
reconstruire  de  nouvelles;  tant  il  est  vrai  que,  sans  ce 
cruel  ennemi,  les  environs  de  Naples  seraient  incontes- 
tablement le  plus  agréable  pays  de  la  terre. 

De  Pompéia  nous  gagnâmes  Salerne  et  fûmes  de  là 
coucher  à  la  fameuse  maison  de  force,  qui  se  trouve  située 
à  près  de  deux  milles  de  cette  cité,  et  dans  laquelle 
Vespoli  exerce  sa  terrible  puissance. 

Vespoli,  issu  des  plus  grandes  maisons  du  royaume  de 
Naples,  était  autrefois  premier  aumônier  de  la  cour.  Le 
roi,  dont  il  avait  servi  les  plaisirs  et  dirigé  la  conscience, 
lui  avait  accordé  l'administration  despotique  de  la  maison 
de  correction  où  il  était,  et,  le  couvrant  de  sa  puissance, 
il  lui  permettait  de  se  livrer  là  à  tout  ce  qui  pourrait  le 
mieux  flatter  les  criminelles  passions  de  ce  libertin. 

C'était  en  raison  des  atrocités  qu'il  y  exerçait  que  Fer- 
dinand fut  bien  aise  de  nous  envoyer  chez  lui. 

Vespoli,  âgé  de  cinquante  ans,  d'une  physionomie 
imposante  et  dure,  d'une  taille  élevée  et  d'une  force  de 


142  l'œuvre  du  mauquis  de  sade 

taureau,  nous  reçut  avec  les  marques  de  la  plus  extrême 
considération.  Aussitôt  qu'il  eut  vu  nos  lettres,  et  comme 
il  était  tard  quand  nous  arrivâmes,  on  ne  s'occupa  qu'à 
nous  faire  promptement  coucher.  Le  lendemain,  Vespoli 
vint  nous  servir  lui-même  le  chocolat,  et,  sur  le  désir  que 
nous  lui  témoignâmes,  il  nous  accompagna  dans  la  visite 
que  nous  voulions  faire  de  sa  maison. 

Chacune  des  salles  que  nous  parcourûmes  nous  fournit 
à  tous  infiniment  de  matières  à  de  criminelles  lubricités, 
et  nous  étions  déjà  horriblement  échauffés  lorsque  nous 
arrivâmes  aux  loges  où  étaient  enfermés  les  fous. 

Le  patron,  qui  jusqu'à  ce  moment  n'avait  fait  que 
s'irriter,  b...ait  incroyablement  quand  nous  fûmes  par- 
venus dans  cette  enceinte  et,  comme  la  jouissance  des 
fous  était  celle  qui  irritait  le  plus  ses  sens,  il  nous  demanda 
si  nous  voulions  le  voir  agir.  «  Certainement,  répondîmes- 
nous.  —  C'est  que,  dit-il,  mon  délire  est  si  prodigieux 
avec  ces  êtres-îà,  mes  procédés  sont  si  bizarres,  mes 
cruautés  tellement  atroces,  que  ce  n'est  qu'avec  peine 
que  je  me  laisse  voir  en  cet  endroit.  —  Tes  caprices  fus- 
sent-ils mille  fois  plus  incongrus,  dit  Clairwil,  nous 
voulons  te  voir,  et  nous  te  supplions  même  d'agir  comme 
si  tu  étais  seul,  de  ne  nous  rien  faire  perdre  surtout  des 
élans  précieux  qui  mettent  si  bien  à  découvert  et  tes  goûts 
et  ton  âme...  »  Et  il  nous  parut  que  cette  question  réchauf- 
fait beaucoup.  «  Et  pourquoi  n'en  jouirions-nous  pas 
aussi  de  ces  fous  ?  dit  Clairwil  ;  tes  fantaisies  nous  élec- 
trisent  :  nous  voulons  les  imiter  toutes.  Si,  néanmoins, 
ils  sont  méchants  nous  aurons  peur;  s'ils  ne  le  sont  pas, 
nous  nous  en  échaufferons  comme  toi  ;  pressons-nous,  je 
brûle  de  te  voir  aux  prises.  » 

Ici,  les  loges  environnaient  une  grande  cour  plantée  de 
cv'près,  dont  le  vert  lugubre  donnait  à  cette  enceinte 
toute  l'apparence  d'un  cimetière.  Au  milieu  était  une 
croix  garnie  de  pointes  d'un  côté;  c'était  là-dessus  que  se 
garrottaient  les  victimes  de  la  scélératesse  de  Vespoli. 
Quatre   geôliers,  armés   de  gros  bâtons  ferrés  dont  un 


143 


seul  coup  eût  tué  un  bœuf,  nous  escortaient  avec  attention. 
Vespoli,  qui  ne  redoutait  pas  leurs  regards,  par  l'habi- 
tude où  il  était  de  s'amuser  devant  eux,  leur  dit  de  nous 
placer  sur  un  banc  de  cette  cour,  de  rester  deux  auprès 
de  nous,  pendant  que  les  deux  autres  ouvriraient  les 
loges  de  ceux  dont  il  aurait  besoin.  On  lui  lâche  aussitôt 
un  grand  jeune  homme,  nu  et  beau  comme  Hercule,  qui 
fit  mille  extravagances  dès  qu'il  fut  libre.  Et  Vespoli  ne 
manqua  pas,  se  mettant  ensuite  à  danser,  à  faire  les 
mêmes  gambades  que  le  fou  ;  il  le  saisit  en  traître,  le 
pousse  sur  la  croix,  et  les  geôliers  le  garrottent  à  l'ins- 
tant. Dès  qu'il  est  pris,  Vespoli,  transporté,  le  fouet  à  la 
main,  étrille  une  heure  de  suite  le  malheureux  fou,  qui 
jette  des  cris  perçants...  Cependant,  comme  Vespoli  ne 
voulait  pas  perdre  ses  forces,  il  fait  détacher  le  jeune 
homme.  Un  autre  arrive...  celui-là  se  croit  Dieu...  «  Je 
vais  f.....  Dieu,  nous  dit  Vespoli,  regardez-moi  ;  il  faut 
que  je  rosse  Dieu.  Allons,  poursuit-il,  allons,  bougre  de 
Dieu  »  ;  et  Dieu,  mis  au  poteau  par  les  geôliers,  est 
bientôt  déchiré  par  sachétive  créature.  Une  belle  fille  de 
dix-huit  ans  succède  ;  celle-ci  se  croit  la  Vierge  :  nouveaux 
sujets  de  blasphèmes  pour  Vespoli,  qui  fustige  jusqu'au 
sang  la  sainte  mère  de  Dieu. 


A    Naples 


Peu  de  jours  après  notre  retour  à  Naples,  le  roi  l'er- 
dinand  nous  fit  proposer  de  venir  voir,  à  un  des  balcons 
de  son  palais,  l'une  des  fêtes  les  plus  singulières  de  son 
royaume.  Il  s'agissait  d'une  cocagne.  J'avais  souvent 
entendu  parler  de  cette  extravagance,  mais  ce  que  je  vis 
était  bien  difTérent  de  l'idée  que  je  m'étais  faite. 

Ferdinand  et  la  reine  Charlotte  nous  attendaient  dans 
un  boudoir  dont  la  croisée  donnait  sur  la  place  où  devait 
avoir  lieu  la  cocagne.  Le  duc  de  Gravines,  homme  de 
cinquante  ans,  très  libertin,  et  la  Riccia  furent  les  seuls 
admis  avec  nous.  «Si  vous  ne  connaissez  pas  ce  spectacle, 
nous  dit  le  roi  dès  que  le  chocolat  fut  pris,  vous  allez  le 
trouver  bien  barbare.  —  C'est  ainsi  que  nous  les  aimons, 
sire,  répondis-je,  et  j'avoue  qu'il  y  a  longtemps  que  je 
voudrais  en  France  ou  de  semblables  jeux  ou  des  gla- 
diateurs :  on  n'entretient  l'énergie  d'une  nation  que 
par  des  spectacles  de  sang  ;  celle  qui  ne  les  adopte  pas 
s'amollit.  Quand  un  empereur  imbécile,  en  faisant  monter 
le  christianisme  sur  le  trône  des  Césars,  eut  fait  fermer 
le  cirque  à  Rome,  qui  de\  lurent  les  maîtres  du  monde  ?... 
des  abbés,  des  moines  ou  des  ducs.  —  Je  suis  parfaite- 
ment de  cet  avis,  dit  Ferdinand.  Je  voudrais  renouveler 
ici  les  combats  d'hommes  contre  des  animaux,  et  môme 
ceux  d'homme  à  homme  ;  j'y  travaille  ;  Gravines  et  la 
Riccia  m'aident  tous  deux,  et  j'espère  que  nous  réussi- 


145 


rons.  —  La  vie  de  tous  ces  gueux-là,  dit  Charlotte,  doit- 
elle  être  comptée  pour  quelque  chose  quand  il  s'agit  de 
nos  plaisirs  ?  Si  nous  avons  le  droit  de  les  faire  égorger 
pour  nos  intérêts,  nous  devons  également  l'avoir  pour 
nos  voluptés.  » 

Le  dîner  qu'on  nous  offrit  fut  de  la  plus  extrême  ma- 
gnificence ;  les  jeunes  filles  nous  servaient  à  table  et  les 
femmes  grosses,  couchées  à  terre  sous  nos  pieds,  recevaient 
les  vexations  qu'il  nous  plaisait  de  leur  imposer. 

Electrisés  par  la  chair  délicate  et  les  vins  délicieux  qui 
nous  furent  servis,  nous  passâmes,  en  trébuchant,  dans 
une  magnifique  salle  toute  préparée  pour  les  orgies  que 
nous  avions  à  célébrer.  Là,  les  agents  étaient  Ferdinand, 
Gravines,  la  Riccia,  Clairwil,  Charlotte,  Olympe  et  moi. 
Les  victimes  :  les  quatre  femmes  grosses,  les  quatre 
jeunes  filles  qui  nous  avaient  servis  à  dîner  et  les  huit 
beaux  enfants  de  l'un  et  de  l'autre  sexe.  Le  repas  nous 
ayant  menés  fort  loin,  il  devenait  essentiel  que  des 
lumières  éclairassent  le  lieu  de  la  scène.  Cinq  cents  bou- 
gies, cachées  dans  des  gazes  vertes,  répandaient  dans 
cette  salle  la  clarté  la  plus  douce  et  la  plus  agréable. 
«  Plus  de  particularité,  plus  de  tête-à-tête,  dit  le  roi  ; 
c'est  aux  yeux  les  uns  des  autres  que  nous  devons  opérer 
maintenant.  » 

Nous  nous  précipitons  alors,  sans  aucune  règle,  sur  les 
premiers  objets  qui  se  présentent,  lorsque  Ferdinand 
nous  proposa  de  passer  dans  un  cabinet  voisin,  dans 
lequel  une  machine  artistement  préparée  nous  ferait  jouir 
d'un  supplice  très  extraordinaire  pour  les  femmes  grosses. 
On  prend  les  deux  qui  restent,  on  les  lie  sur  deux  pla- 
ques de  fer  placées  l'une  au-dessus  de  l'autre,  en  telle 
sorte  que  les  ventres  des  femmes  mises  sur  ces  plaques 
se  répondaient  perpendiculairement  :  les  deux  plaques 
s'enlèvent  à  dix  pieds  l'une  de  l'autre.  «  Allons,  dit  le  roi, 
disposez-vous  au  plaisir.  »  Chacun  l'entoure,  et,  au  bout 
de  quelques  minutes,  par  le  moyen  d'un  ressort  aux 
ordres  de  Ferdinand,  les  deux  plaques,  l'une  en  montant, 

10 


146  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

l'autre  en  descendant,  s'unissent  avec  une  telle  violence 
que  les  deux  créatures,  s'écrasant  mutuellement,  sont, 
elles  et  leur  fruit,  réduits  en  poudre  en  une  minute.  Vous 
imaginez  facilement,  j'espère,  qu'il    n'y   eut    pas  un    de 

nous  qui  ne  perdît  son  f à  ce  spectacle  et  pas  un  qui 

ne  le  comblât  des  plus  divins  éloges. 

—  Repassons  dans  une  autre  pièce,  dit  Ferdinand  ;  nous 
y  goûterons  d'autres  plaisirs. 

Cette  pièce  énorme  est  occupée  par  un  vaste  théâtre  ; 
sept  diflérentes  tortures  y  paraissent  préparées  ;  quatre 
bourreaux,  nus  et  beaux  comme  Mars,  devaient  servir 
chaque  supplice,  dont  le  premier  était  le  feu;  le  second, 
le  fouet  ;  le  troisième,  la  corde  ;  le  quatrième,  la  roue;  le 
cinquième,  le  pal;  le  sixième,  la  tête  coupée;  le  septième, 
haché  en  morceaux. 


Retour   à   Paris 


L'abbé  Chabert  m^avait  trouvé  tout  ce  qu'il  me  fallait. 
Je  m'établis,  au  bout  de  huit  jours  de  mon  arrivée  à 
Paris,  dans  un  hôtel  délicieux  ;  vous  le  connaissez  ;  et 
l'achetai,  près  d'Essonnes,  la  belle  terre  où  nous  voici 
réunis  ;  je  plaçai  le  reste  de  mon  bien  en  difïérentes 
acquisitions  et  me  trouvai,  mes  afTaires  faites,  à  la  tête 
de  quatre  millions  de  rente.  Les  cinq  cent  mille  francs  de 
Fontanges  servirent  à  meubler  mes  deux  maisons  avec  la 
magnificence  que  vous  y  voyez.  Je  m'occupai  ensuite 
d'arrangements  libidineux  ;  je  me  formai  les  différents 
sérails  de  femmes  que  vous  me  connaissez,  à  la  ville  et  à 
la  campagne  ;  je  pris  trente  valets  de  la  plus  belle  taille 
et  de  la  plus  délicieuse  figure,  et  vous  savez  l'usage  que 
j'en  fais.  J'ai,  de  plus,  six  maquerelles  qui  ne  travaillent 
absolument  que  pour  moi  dans  Paris  et  chez  lesquelles, 
quand  je  suis  à  la  ville,  je  me  rends  trois  heures  tous  les 
jours.  A  la  campagne,  elles  m'envoient  ce  qu'elles  décou- 
vrent, et  vous  avez  souvent  pu  juger  de  leurs  fournitures. 
Peu  de  femmes,  d'après  cela,  doivent  donc  se  flatter  de 
jouir  plus  délicieusement  de  la  vie,  et  cependant  je  désire 
toujours  ;  je  me  trouve  pauvre  ;  mes  désirs  sont  mille 
fois  supérieurs  à  mes  facultés  ;  je  dépenserais  le  double 
si  je  l'avais  ;  et  il  ne  sera  jamais  rien  que  je  ne  fasse 
pour  augmenter  encore  ma  fortune  :  criminel  ou  non,  je 
ferai  tout. 


1  i.S  i/œL  VUE    DU    MAKQUIS    DE    SADE 

Dès  que  ces  divers  arrangements  furent  pris,  j'envoyai 
chercher  M""  de  Fontanges  à  Chaillot  :  je  fis  payer  sa 
pension  et  je  la  retirai.  Rien,  dans  la  nature  entière,  n'est 
aussi  joli  que  cette  fille.  Représentez-vous  Flore  elle- 
même,  et  vous  n'aurez  encore,  de  ses  grâces  et  de  ses 
attraits,  que  la  plus  imparfaite  des  idées.  Agée  de  dix- 
sept  ans.  M"''  de  Donis  était  blonde  ;  ses  cheveux  superbes 
la  couvraient  en  entier;  ses  yeux  étaient  du  plus  beau 
brun  ;  on  n'en  vit  jamais  de  plus  vifs  :  ils  pétillaient  à  la 
fois  d'amour  et  de  volupté  ;  sa  bouche  délicieuse  ne 
paraissait  s'ouvrir  que  pour  l'embellir  encore;  et  ses 
dents,  les  plus  belles  du  monde,  ressemblaient  à  des 
perles  qu'on  aurait  semées  sur  des  roses.  O  Fontanges  I 
qu'il  fallait  être  à  la  fois  cruelle  et  libertine  pour  ne  pas 
faire  grâce  à  tant  d'attraits  et  pour  ne  pas  l'excepter,  au 
moins,  du  sort  rigoureux  que  je  destinais  à  toutes  mes 
jouissances  ! 

Prévenue  depuis  cinq  ans  par  sa  mère  de  me  rendre 
tous  les  respects  et  tous  les  soins  possibles,  aussitôt  qu'elle 
sut  que  c'était  moi  qui  l'envoyais  prendre,  elle  se  félicita 
intérieurement  de  ce  bonheur  ;  et  en  arrivant,  éblouie  de 
ce  faste,  de  cette  multitude  de  valets,  de  femmes,  de  cette 
magnificence  de  meubles  dont  elle  n'avait  encore  aucune 
idée,  n'étant  jamais  sortie  de  son  couvent,  elle  s'imagina 
voir  l'Olympe  et  se  crut  transportée,  toute  vive,  dans  le 
séjour  azuré  des  dieux  ;  peut-être  même  me  prenait-elle 
pour  Vénus.  Elle  se  jette  à  mes  genoux,  je  la  relève  ;  je 
baise  sa  jolie  bouche  de  rose,  ses  deux  grands  yeux  et 
ses  deux  joues  d'albâtre  que  la  pudeur  anime,  sous  mes 
lèvres,  du  plus  beau  vermillon  de  la  nature.  Je  la  presse 
contre  mon  sein,  et  je  sens  son  petit  cœur  battre  sur  ma 
gorge  comme  celui  de  la  jeune  colombe  qu'on  arrache  au 
sein  de  sa  mère.  Elle  était  assez  bien  vêtue,  quoique  avec 
simplicité  :  un  joli  chapeau  de  fleurs,  de  superbes  che- 
veux blonds  retombant  en  boucles  flottantes  sur  deux 
épaules  délicieusement  coupées.  Elle  me  dit,  du  son  de 
voix  le  plus  doux  et  le  plus  flatteur  :  «  Madame,  je  rends 


149 


grâce  au  ciel  qui  me  procure  l'avantage  de  vous  consacrer 
ma  vie  ;  je  sais  que  ma  mère  est  morte,  et  je  n'ai  plus 
que  vous  dans  le  monde.  »  Alors  ses  paupières  se  sont 
mouillées,  et  j'ai  souri.  «  Oui,  mon  enfant,  lui  ai-je  dit, 
votre  mère  est  morte  ;  elle  a  été  mon  amie  ;  elle  mourut 
singulièrement...  Elle  me  laissa  de  l'argent  pour  vous. 
Si  vous  vous  conduisez  bien  avec  moi,  vous  pourrez  être 
riche  ;  mais  tout  cela  dépendra  de  votre  conduite,  de 
votre  aveugle  obéissance  à  toutes  mes  volontés.  —  Je 
serai  votre  esclave,  madame  »,  me  répondit-elle  en  se 
courbant  sur  ma  main,  et  je  rebaisai  sa  bouche  une 
seconde  fois  avec  un  peu  plus  de  détail.  Je  fis  découvrir 
la  gorge...  Elle  rougissait,  elle  était  émue  et  m'adressait 
néanmoins,  toujours  avec  esprit  ce  qu'elle  pouvait  placer 
d'honnête  et  de  respectueux.  Alors  je  la  reprends  une 
troisième  fois  dans  mes  bras,  ses  cheveux  épars,  et  je  lui 
dis  :  «  Je  crois  que  je  vous  aimerai,  car  vous  êtes  douce 
et  fraîche...  »  L'idée  de  la  scandaliser  me  vint  alors  : 
rien  n'est  joli  comme  le  scandale  donné  par  le  vice  à  la 
vertu. 

«  Mademoiselle,  lui  dis-je  sévèrement,  n'arguez  rien  de 
ce  moment  d'ivresse  où  la  nature  m'a  plongée  malgré 
moi  ;  n'allez  pas  vous  imaginer  que  ce  soit,  de  ma  part, 
une  afiaire  de  prédilection.  Il  faut  maintenant  que  vous 
sachiez  que  votre  mère  m'a  remis  cinq  cent  mille  francs 
pour  vous  composer  une  dot  ;  comme  vous  auriez  pu 
l'apprendre  par  d'autres,  il  est  plus  simple  que  je  vous  en 
prévienne.  —  Oui,  madame,  je  le  savais.  —  Ah  I  vous  le 
saviez,  mademoiselle,  je  vous  en  félicite  ;  mais  ce  que 
vous  ne  saviez  pas,  c'est  que  madame  votre  mère  doit  ici 
cette  même  somme  à  un  certain  M.  de  Noirceuil,  auquel 
je  l'ai  remise  et  qui,  de  ce  moment-ci,  devient  le  maître 
de  vous  en  faire  présent  ou  de  la  garder,  puisqu'elle  lui 
appartient  ;  je  vous  mènerai  demain  chez  ce  M.  de  Noir- 
ceuil et  vous  exhorte  à  beaucoup  de  complaisance  s'il  lui 
arrive  d'exiger  de  vous  quelque  chose.  —  Mais,  madame, 
les  leçons  de  morale  et  de  pudeur  qui  ont  fait  la  base  de 


150  l'œuvre    du    MAHQUIS    de   SADE 

l'excellente  éducation  que  j'ai  reçue  s'accordent  mal  avec 
vos  conseils.  —  Ajoutez  mes  actions,  pendant  que  vous 
êtes  en  train  de  me  gronder;  je  vous  conseille  de  me 
reprocher  jusqu'aux  bontés  que  j'ai  eues  pour  vous.  — 
Je  ne  dis  pas  cela,  madame.  —  Ah  !  dites-le  si  vous  le 
voulez,  je  vous  assure  que  vos  reproches  me  touchent 
aussi  peu  que  vos  éloges  :  on  s'amuse  d'une  petite  fille 
comme  vous,  on  la  méprise  après.  —  Du  mépris,  madame... 
j'avais  cru  qu'on  ne  méprisait  que  le  vice.  —  Le  vice 
amuse  et  la  vertu  fatigue  ;  or,  je  crois  que  ce  qui  sert  à  nos 
plaisirs  doit  toujours  l'emporter  sur  ce  qui  n'est  bon  qu'à 
donner  des  vapeurs...  » 


LA    PHILOSOPHIE 

DANS   LE    BOUDOIR 


ou 


LES  INSTITUTEURS  LIBERTINS 


Portrait    de    Dolmancé 


m"*  de  saint-ange 
Bonjour,  mon  frère  ;  eh  bien,  M.  Dolmancé  ? 


LE    CHEVALIER    DE    MIRVEL 


Il  arrivera  à  quatre  heures  précises,  nous  ne  dînons 
qu'à  sept  :  nous  aurons,  comme  tu  vois,  tout  le  temps 
de  jaser. 

m""  de  saint-ange 

Sais-tu,  mon  frère,  que  je  me  repens  un  peu  et  de  ma 
curiosité  et  de  tous  les  projets  obscènes  formés  pour 
aujourd'hui  ?  En  vérité,  mon  ami,  tu  es  trop  indulgent  ; 
plus  je  devrais  être  raisonnable,  plus  ma  maudite  tète 
s'irrite  et  devient  libertine  :  tu  me  passes  tout  ;  cela  ne 
sert  qu'à  me  gâter...  A  vingt-six  ans,  je  devrais  être  déjà 
dévote,  et  je  ne  suis  encore  que  la  plus  débordée  des 
femmes...  On  n'a  pas  d'idée  de  ce  que  je  conçois,  mon 
ami,  de  ce  que  je  voudrais  faire.  J'imaginais  qu'en  me 
tenant  aux  femmes  cela  me  rendrait  sage  ;  que  mes  désirs 
concentrés  dans  mon  sexe  ne  s'exhaleraient  plus  vers  le 
vôtre  ;  projets  chimériques,  mon  ami  ;  les  plaisirs  dont  je 
voulais  me  priver  ne  sont  venus  s'offrir  qu'avec  plus 
d'ardeur  à  mon  esprit,  et  j'ai  vu  que,  quand  on  était, 
comme  moi,  née  pour  le  libertinage,  il  était  devenu 
inutile  de  songer  à  s'imposer  des   freins  :  de   fougueux 


154  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

désirs  les  brisent  bientôt.  Enfin,  mon  cher,  je  suis  un 
animal  amphibie  ;  j'aime  tout,  je  m'amuse  de  tout,  je 
veux  réunir  tous  les  genres;  mais  avoue-le,  mon  frère, 
n'est-ce  pas  une  extravagance  complète  à  moi  que  de 
vouloir  connaître  ce  singulier  Dolmancé  qui,  de  ses  jours, 
dis-tu,  n'a  pu  voir  une  femme  comme  l'usage  le  prescrit, 
qui,  sodomite  par  principe,  non  seulement  est  idolâtre  de 
son  sexe,  mais  ne  cède  même  au  nôtre  que  sous  la  clause 
spéciale  de  lui  livrer  les  attraits  chéris  dont  il  est  accou- 
tumé de  se  servir  chez  les  hommes  !  Vois,  mon  frère, 
quelle  est  ma  bizarre  fantaisie  !  Je  veux  être  le  Ganymède 
de  ce  nouveau  Jupiter,  je  veux  jouir  de  ses  goûts,  de  ses 
débauches,  je  veux  être  la  victime  de  ses  erreurs  ;  jusqu'à 
présent,  tu  le  sais,  mon  cher,  je  ne  me  suis  livrée  ainsi 
qu'à  toi,  par  complaisance,  ou  à  quelqu'un  de  mes  gens 
qui,  payé  pour  me  traiter  de  cette  façon,  ne  s'y  prêtait 
que  par  intérêt  ;  aujourd'hui,  ce  n'est  plus  la  complaisance, 
ni  le  caprice,  c'est  le  goût  seul  qui  me  détermine...  Je 
crois,  entre  les  procédés  qui  m'ont  asservie  et  ceux  qui 
vont  m'asservir,  à  cette  manie  bizarre  une  inconcevable 
différence,  et  je  veux  la  connaître.  Peins-moi  ton  Dol- 
mancé, je  t'en  conjure,  afin  que  je  l'aie  bien  dans  la  tête 
avant  que  de  le  voir  arriver,  car  tu.  sais  que  je  ne  le 
connais  que  pour  l'avoir  rencontré  l'autre  jour  dans  une 
maison  où  je  ne  fus  que  quelques  minutes  avec  lui. 

LE    CHEVALIER 

Dolmancé,  ma  sœur,  vient  d'atteindre  sa  trente-sixième 
année;  il  est  grand,  d'une  fort  belle  figure,  des  yeux  très 
vifs  et  très  spirituels,  mais  quelque  chose  d'un  peu  dur 
et  d'un  peu  méchant  se  peint  malgré  lui  dans  ses  traits  ; 
il  a  les  plus  belles  dents  du  monde,  un  peu  de  mollesse 
dans  la  taille  et  dans  la  tournure,  par  l'habitude,  sans 
doute,  qu'il  a  de  prendre  si  souvent  des  airs  féminins  ;  il 
est  d'une  élégance  extrême,  une  jolie  voix,  des  talents,  et 
principalement  beaucoup  de  philosophie  dans  l'esprit. 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  155 

m"'  de  saint-ange 
Il  ne  croit  pas  en  Dieu,  j'espère  ? 

LE    CHEVALIER 

Ah  !  que  dis-tu  là  ?  c'est  le  plus  célèbre  athée,  l'homme 
le  plus  immoral...  Oh!  c'est  bien  la  corruption  la  plus 
complète  et  la  plus  entière,  l'individu  le  plus  méchant  et 
le  plus  scélérat  qui  puisse  exister. 

m""'  de  saint-ange 

Comme  tout  cela  m'échauffe  I  je  vais  rafïoler  de  cet 
homme  ;  et  ses  goûts,  mon  frère  ? 

le  chevalier 

Tu  le  sais,  les  délices  de  Sodome  lui  sont  aussi  chères 
comme  agent  que  comme  patient  ;  il  n'aime  que  les 
hommes  dans  ses  plaisirs,  et  si  quelquefois  néanmoins  il 
consent  à  essayer  des  femmes,  ce  n'est  qu'aux  conditions 
qu'elles  seront  assez  complaisantes  pour  changer  de  sexe 
avec  lui.  Je  lui  ai  parlé  de  toi^  je  l'ai  prévenu  de  tes 
intentions  ;  il  accepte  et  t'avertit  à  son  tour  des  clauses 
du  marché.  Je  t'en  préviens,  ma  sœur,  il  te  refusera  tout 
net  si  tu  prétends  l'engager  à  autre  chose  :  «  Ce  que  je 
consens  à  faire  avec  votre  sœur  est,  prétend-il,  une 
licence...  une  incartade  dont  on  ne  se  souille  que  rare- 
ment et  avec  beaucoup  de  précautions.  » 

m"'  de  saint-ange 

Se  souiller/...  des  précautions  !  yalmek  la  folie  le  lan- 
gage de  ces  aimables  gens  !  Entre  nous  autres  femmes, 
nous  avons  aussi  de  ces  mots  exclusifs  qui  prouvent, 
comme  ceux-là,  l'horreur  profonde  dont  elles  sont  péné- 
trées pour  tout  ce  qui  ne  tient  pas  au  culte  admis...  Eh  ! 
dis-moi,  mon  cher,  il  t'a  eu  ?  Avec  ta  délicieuse  figure  et 
tes  vingt  ans,  on  peut,  je  crois,  captiver  un  tel  homme  I 


156  l'œuvre  du  mahquis  de  sade 


LE    CHEVALIER 

Je  ne  te  cacherai  point  mes  extravagances  avec  lui  :  tu 
as  trop  d'esprit  pour  les  blâmer.  Dans  le  fait,  j'aime  les 
femmes,  moi,  et  je  ne  me  livre  à  ces  goûts  bizarres  que 
quand  un  homme  aimable  m'en  presse.  Il  n'y  a  rien  que 
je  ne  fasse  alors.  Je  suis  loin  de  cette  morgue  ridicule 
qui  fait  croire  à  nos  jeunes  freluquets  qu'il  faut  répondre 
par  des  coups  de  canne  à  de  semblables  propositions  ; 
l'homme  est-il  le  maître  de  ses  goûts  ?  Il  faut  plaindre 
ceux  qui  en  ont  de  singuliers,  mais  les  insulter,  jamais  : 
leur  tort  est  celui  de  la  nature  ;  ils  n'étaient  pas  plus  les 
maîtres  d'arriver  au  monde  avec  des  goûts  différents  que 
nous  ne  le  sommes  de  naître  bancal  ou  bien  fait.  Un 
homme  vous  dit-il  d'ailleurs  une  chose  désagréable  en 
vous  témoignant  le  désir  qu'il  a  de  jouir  avec  vous  ?  Non, 
sans  doute  ;  c'est  un  compliment  qu'il  vous  fait  :  pourquoi 
donc  y  répondre  par  des  injures  ou  des  insultes  ?  Il  n'y 
a  que  les  sots  qui  puissent  penser  ainsi  ;  jamais  un  homme 
raisonnable  ne  parlera  sur  cette  matière  différemment 
que  je  ne  fais  ;  mais  c'est  que  le  monde  est  peuplé  de 
plats  imbéciles  qui  croient  que  c'est  leur  manquer  que 
de  leur  avouer  qu'on  les  trouve  propres  à  des  plaisirs,  et 
qui,  gâtés  par  les  femmes,  toujours  jalouses,  ce  qui  a  l'air 
d'attenter  à  leurs  droits,  s'imaginent  être  les  don  Qui- 
chottes  de  ces  droits  ordinaires  en  brutalisant  ceux  qui 
n'en  reconnaissent  pas  toute  l'étendue. 


Portrait   d'Eugénie 


DE    SAINT-ANGE 


Eh  bien,  mon  cher  amour,  pour  récompenser  aujour- 
d'hui ta  délicate  complaisance,  je  vais  livrer  à  tes  ardeurs 
une  jeune  fille  vierge  et  plus  belle  que  l'Amour. 

Ll<:    CHEVALIER 

C.ommentI  avec  Dolmancé...  tu  fais  venir  une  femme 
chez  toi  ? 

m"""    de    SAINT-ANGE 

Il  s'agît  d'une  éducation  ;  c'est  une  petite  fille  que  j'ai 
connue  au  couvent  l'automne  dernier,  pendant  que  mon 
mari  était  aux  eaux.  Là,  nous  ne  pûmes  rien,  nous 
n'osâmes  rien,  trop  d'yeux  étaient  fixés  sur  nous,  mais 
nous  nous  promîmes  de  nous  réunir  dès  que  cela  serait 
possible  ;  uniquement  occupée  de  mon  désir,  j'ai,  pour  y 
satisfaire,  fait  connaissance  avec  sa  famille.  Son  père  est 
un  libertin...  que  j'ai  captivé.  Enfin  la  belle  vient,  je 
l'attends;  nous  passerons  deux  jours  ensemble...  deux 
jours  délicieux  ;  la  meilleure  partie  de  ce  temps,  je  l'em- 
ploie à  éduquer  cette  jeune  personne.  Dolmancé  et  moi 
nous  placerons  dans  cette  jolie  petite  tète  tous  les  prin- 
cipes du  libertinage  le  plus  effréné,  nous  l'embraserons 
de  nos  feux,  nous  l'alimenterons  de  notre  philosophie, 
nous  lui  inspirerons  nos  désirs,  et  comme  je  veux  joindre 
uu  peu  de  pratique  à  la  théorie,  comme  je  veux  qu'on  se 


158 


L  ŒUVRE    DU    MARQUIS    DE    SADE 


divertisse,  je  t'ai  destiné,  mon  frère,  à  la  moisson  des 
myrtes  de  Cythère,  Dolmancé  à  celle  des  roses  de 
Sodome.  J'aurai  deux  plaisirs  à  la  fois  :  celui  de  jouir 
moi-même  de  ces  voluptés  criminelles  et  celui  d'en  donner 
des  leçons,  d'en  inspirer  les  goûts  à  l'aimable  innocente 
que  j'attire  dans  nos  filets.  Eh  bien!  chevalier,  ce  projet 
est-il  digne  de  mon  imagination  ? 

LE    CHEVALIER 

Il  ne  peut  être  conçu  que  par  elle:  il  est  divin,  ma 
sœur,  et  je  te  promets  d'y  remplir  à  merveille  le  rôle 
charmant  que  tu  m'y  destines.  Ah  !  friponne,  comme  tu 
vas  jouir  du  plaisir  d'éduquer  cette  enfant  1  quelles  délices 
pour  toi  de  la  corrompre,  d'étouffer  dans  ce  jeune  cœur 
toutes  les  semences  de  vertu  et  de  religion  qu'y  placèrent 
ses  institutrices  I  En  vérité,  cela  est  trop  roué  pour  moi. 

M™^    DE    SAINT-ANGE 

Il  est  bien  sûr  que  je  n'épargnerai  rien  pour  la  pervertir, 
pour  dégrader,  pour  culbuter  dans  elle  tous  les  faux 
principes  de  morale  dont  on  aurait  pu  déjà  l'étourdir  ;  je 
veux,  en  deux  leçons,  la  rendre  aussi  scélérate  que  moi... 
aussi  impie,...  aussi  débauchée.  Préviens  Dolmancé,  mets- 
le  au  fait  dès  qu'il  arrivera,  pour  que  le  venin  de  ses 
immoralités,  circulant  dans  ce  jeune  cœur  avec  celui  que 
j'y  lancerai,  parvienne  à  déraciner  dans  peu  d'instants 
toutes  les  semences  de  vertu  qui  pourraient  y  germer 
sans  nous. 

LE    CHEVALIER 

Il  était  impossible  de  mieux  trouver  l'homme  qu'il  te 
fallait  :  l'irréligion,  l'impiété,  l'inhumanité,  le  libertinage 
découlent  des  lèvres  de  Dolmancé  comme  autrefois  l'onc- 
tion mystique  de  celles  du  célèbre  archevêque  de  Cam- 
brai ;  c'est  le  plus  profond  séducteur,  l'homme  le  plus 
corrompu,  le  plus  dangereux...  Ahl  ma  chère  amie,  que 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUOOIR  159 

ton  élève  réponde  aux  soins  de  l'instituteur,  et  je  te  la 
garantis  bientôt  perdue. 

M'^o    pg    SAINT-ANGE 

Cela  ne  sera  sûrement  pas  long  avec  les  dispositions 
que  je  lui  connais... 

LE    CHEVALIER 

Mais  dis-moi,  chère  sœur,  ne  redoutes-tu  rien  des 
parents  ?  Si  cette  petite  fille  venait  à  jaser  quand  elle 
retournera  chez  elle  ? 

m"""    de    SAINT-ANGE 

Ne  crains  rien,  j'ai  séduit  le  père...  il  est  à  moi.  Faut- 
il  enfin  te  l'avouer  ?  je  me  suis  livrée  à  lui  pour  qu'il 
fermât  les  yeux  ;  il  ignore  mes  desseins,  mais  il  n'osera 
jamais  les  approfondir...  Je  le  tiens. 

LE    CHEVALIER 

Tes  moyens  sont  affreux  ! 

M"""'    DE    SAINT7ANGE 

Voilà  comment  il  les  faut  pour  qu'ils  soient  sûrs 

LE    CHEVALIER 

Eh  I  dis-moi,  je  te  prie,  quelle  est  cette  jeune  personne? 

M™*^    DE    SAINT-ANGE 

On  la  nomme  Eui^énie  ;  elle  est  la  fille  d^un  certain 
Mistival,  l'un  des  plus  riches  traitants  de  la  capitale,  âgé 
d'environ  trente-six  ans  ;  la  mère  en  a  tout  au  plus  trente- 
deux  et  la  petite  fille  quinze.  Mistival  est  aussi  libertin 
que  sa  femme  est  dévote.  Pour  Eugénie,  ce  serait  en 
vain,  mon  ami,  que  j'essayerais  de  te  la  peindre  :  elle  est 
au-dessus  de  mes  pinceaux  ;  qu'il  te  suffise  d^être  con- 
vaincu que  ni  toi  ni  moi  n'avons  certainement  jamais  vu 
rien  d'aussi  délicieux  au  monde. 


IfiO  1,'œUVRE    du    marquis    de    SADE 


LE    CHEVALIER 

Mais  esquisse  au  moins,  si  tu  ne  peux  peindre,  afin  que, 
sachant  à  peu  près  à  qui  je  vais  avoir  afTaire,  je  me  rem- 
plisse mieux  l'imagination  de  l'idole  où  je  dois  sacrifier. 

M™*'    DE    SAINT-ANGE 

Eh  bien!  mon  ami,  ses  cheveux  châtains,  qu'à  peine 
on  peut  empoigner,  lui  descendent  au  bas  des  fesses  ;  son 
teint  est  d'une  blancheur  éblouissante  ;  son  nez  un  peu 
aquilin,  ses  yeux  d'un  noir  d'ébène  et  d'une  ardeur!... 
Oh  !  mon  ami,  il  n'est  pas  possible  de  tenir  à  ces  yeux-là. 
Tu  n'imagines  point  toutes  les  sottises  qu'ils  m'ont  fait 
faire...  Si  tu  voyais  les  jolis  sourcils  qui  les  couronnent,... 
les  intéressantes  paupières  qui  les  bordent!  Sa  bouche 
est  très  petite,  ses  dents  superbes,  et  tout  cela  d'une  fraî- 
cheur I...  Une  de  ses  beautés  est  la  manière  élégante  dont 
sa  belle  tête  est  attachée  sur  ses  épaules,  l'air  de  noblesse 
qu'elle  a  quand  elle  la  tourne...  Eugénie  est  grande  pour 
son  âge  :  on  lui  donnerait  dix-sept  ans  ;  sa  taille  est  un 
modèle  d'élégance  et  de  finesse,  sa  gorge  délicieuse... 
Ce  sont  bien  les  deux  plus  jolis  petits  tétons!...  A  peine 
y  a-t-il  de  quoi  remplir  la  main,  mais  si  doux,...  si  frais,... 
si  blancs  !  Vingt  fois  j'ai  perdu  la  tête  en  les  baisant,  et 
si  tu  avais  vu  comme  elle  s'animait  sous  mes  caresses... 
comme  ses  deux  grands  yeux  me  peignaient  l'état  de  son 
âme  !...  Mon  ami,  je  ne  sais  pas  comment  est  le  reste.  Ah  I 
s'il  en  faut  juger  par  ce  que  je  connais,  jamais  l'Olympe 
n'eut  une  divinité  qui  la  valût...  Mais  je  l'entends... 
laisse-nous;  sors  par  le  jardin  pour  ne  point  la  rencontrer 
et  sois  exact  au  rendez-vous. 

LE    CHEVALIER 

Le  tableau  que  tu  viens  de  me  faire  te  répond  de  mon 
exactitude... 


PL.    V 


LKON(^R]':   i:XLEVÉE  DANS  UN  CERCUEIL 

{Extrait  de  «  Aline  et  Valcoitr. 

ou  le  roman  philosophique  "  ) 


La  Religion,    la  Charité,    l'Adultère 


EUGÉNIE 


Mais  il  est  des  vertus  de  plus  d'une  espèce  ;  que  pensez, 
vous,  par  exemple,  de  la  pitié  ? 

DOLMAXCÉ 

Que  peut  être  cette  vertu  pour  qui  ne  croît  pas  à  la  reli- 
gion, et  qui  peut  croire  à  la  religion  ?  Voyons,  raisonnons 
avec  ordre,  Eugénie  :  n'appelez-vous  pas  religion  le  pacte 
qui  lie  l'homme  à  son  Créateur  et  qui  l'engage  à  lui  témoi- 
gner, par  un  culte,  la  reconnaissance  qu'il  a  de  l'existence 
qu'il  a  reçue  de  ce  sublime  auteur? 

EUGÉNiE 

On  ne  peut  mieux  le  définir. 

DOLMANCÉ 

Eh  bien  I  s'il  est  démontré  que  l'homme  ne  doit  son 
existence  qu'aux  plans  irrésistibles  de  la  nature  ;  s'il  est 
prouvé  qu'aussi  ancien  sur  ce  globe  que  le  globe  même  (1) 
il  n'est,  comme  le  chêne,  comme  le  lion,  comme  les  miné- 
raux qui  se  trouvent  dans  les  entrailles  de  ce  globe,  qu'une 
production  nécessitée  par  l'existence  du  globe  et  qui  ne 
doit  la  sienne  à  qui  que  ce  soit;  s'il  est  démontré  que  ce 
Dieu,  que  les  sots  regardent  comme  auteur  et  fabricateur 
unique  de  tout  ce  que  nous  voyons,  n'est  que  le  nec plus 

(1)  Ceci  est  une  hypotlièse  encore  toute  neuve. 


162  l'œuvue  du  marquis  de  sade 

ullra  de  la  raison  humaine,  que  le  fantôme  créé  à  l'instant 
où  cette  raison  ne  voit  plus  rien,  afin  d'aider  à  ses  opé- 
rations ;  s'il  est  prouvé  que  l'existence  de  ce  Dieu  est 
impossible  et  que  la  nature,  toujours  en  mouvement,  tient 
d'elle-même  ce  qu'il  plaît  aux  sots  de  lui  donner  gratui- 
tement ;  s'il  est  certain  qu'à  supposer  que  cet  être  inerte 
existât,  ce  serait  assurément  le  plus  ridicule  de  tous  les 
êtres,  puisqu'il  n'aurait  servi  qu'un  seul  jour,  et  que  depuis 
des  millions  de  siècles  il  serait  dans  une  inaction  mépri- 
sable ;  qu'à  supposer  qu'il  existât  comme  les  religions 
nous  le  peignent,  ce  serait  assurément  le  plus  détestable 
des  êtres,  puisqu'il  permettrait  le  mal  sur  la  terre,  tandis 
que  sa  toute-puissance  pourrait  l'empêcher;  si,  dis-je,  tout 
cela  se  trouvait  prouvé  comme  cela  l'est  incontestablement, 
croiriez-vous,  alors,  Eugénie,  que  la  pitié  qui  lierait 
l'homme  à  ce  Créateur  imbécile,  insuffisant,  féroce  et  mé- 
prisable fût  une  vertu  bien  nécessaire? 

EUGÉNIE,  à  M°'^  de  Sainl-Ange 

Quoi  !  réellement,  mon  aimable  amie,  l'existence  de 
Dieu  serait  une  chimère  ? 

m""^  de  saint-ange 
Et  des  plus  méprisables,  sans  doute. 

DOLMANCÉ 

Il  faut  avoir  perdu  le  sens  pour  y  croire.  Fruit  de  la 
frayeur  des  uns  et  de  la  faiblesse  des  autres,  cet  abomi- 
nable fantôme,  Eugénie,  est  inutile  au  système  de  la  terre  ; 
il  y  nuirait  infailliblement  puisque  ses  volontés,  qui 
devraient  être  justes,  ne  pourraient  jamais  s'allier  avec 
les  injustices  essentielles  aux  lois  de  la  nature  ;  qu'il 
devrait  constamment  vouloir  le  bien,  et  que  la  nature  ne 
doit  le  désirer  qu'en  compensation  du  mal  qui  sert  à  ses 
lois  ;  qu'il  faudrait  qu'il  agît  toujours,  et  que  la  nature, 
dont  cette  action  perpétuelle  est  une  des  lois,  ne  pourrait 
que  se  trouver  en  concurrence  et  en  opposition  perpé- 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  163 

tuelle  avec  lui.  Mais,  dira-t-on  à  cela,  Dieu  et  la  nature 
sont  la  même  chose.  Ne  serait-ce  pas  une  absurdité  ?  La 
chose  créée  ne  peut  être  égale  à  l'être  créant  ;  est-il  pos- 
sible que  la  montre  soit  l'horloger?  Eh  bien,  continuera- 
t-on,  la  nature  n'est  rien,  c'est  Dieu  qui  est  tout.  Autre 
bêtise  !  Il  y  a  nécessairement  deux  choses  dans  l'univers  : 
l'agent  créateur  et  l'individu  créé.  Or,  quel  est  cet  agent 
créateur  ?  Voilà  la  seule  difficulté  qu'il  faut  résoudre  ; 
c'est  la  seule  question  à  laquelle  il  faille  répondre.  Si  la 
matière  agit,  se  meut  par  des  combinaisons  qui  nous  sont 
inconnues;  si  le  mouvement  est  inhérent  à  la  matière,  si 
elle  seule  enfin  peut,  en  raison  de  son  énergie,  créer,  pro- 
duire, conserver,  maintenir,  balancer  dans  des  plaines 
immenses  de  l'espace  tous  les  globes  dont  la  vue  nous 
surprend  et  dont  la  marche  uniforme,  invariable  nous 
remplit  de  respect  et  d'admiration,  quel  sera  le  besoin  de 
chercher  alors  un  agent  étranger  à  tout  cela,  puisque  cette 
faculté  active  se  trouve  essentiellement  dans  la  nature 
elle-même,  qui  n'est  autre  chose  que  la  matière  en  action  ? 
Votre  chimère  éclaircira-t-elle  quelque  chose  ?  Je  défie 
qu'on  puisse  me  le  prouver.  A  supposer  que  je  me  trompe 
sur  les  facultés  internes  de  la  matière,  je  n'ai  du  moins 
devant  moi  qu'une  difficulté.  Que  faites-vous  en  m'offrant 
votre  Dieu  ?  Vous  m'en  donnez  une  de  plus.  Et  comment 
voulez-vous  que  j'admette,  pour  cause  de  ce  que  je  ne 
comprends  pas,  quelque  chose  que  je  comprends  encore 
moins  ?  Sera-ce  au  moyen  des  dogmes  de  la  religion 
chrétienne  que  j'examinerai...  que  je  représenterai  votre 
effroyable  Dieu  ?  Voyons  un  peu  comme  elle  me  le  peint... 
Que  vois-je  dans  le  Dieu  de  ce  culte  infâme,  si  ce  n'est  un 
être  inconséquent  et  barbare,  créant  aujourd'hui  un  monde 
de  la  construction  duquel  il  se  repent  demain  ?  Qu'y 
voîs-je  ?  qu'un  être  faible  qui  ne  peut  jamais  faire  prendre 
à  l'homme  le  pli  qu'il  voudrait  I  Cette  créature,  quoique 
émanée  de  lui,  le  domine  ;  elle  peut  l'oflenser  et  mériter 
par  là  des  supplices  éternels  I  Quel  être  faible  que  ce  Dieu- 
là  1  Comment  I  il  a  pu  créer  tout  ce  que  nous  voyons,  et 


164  l'œUVHE    du    MARQLIS    de    SADE 

il  lui  est  impossible  de  former  un  homme  à  sa  guise  !  Mais, 
me  répondrez-vous  à  cela,  s'il  l'eût  créé  tel,  l'homme  n'eût 
pas  eu  de  mérite.  Quelle  platitude!  et  quelle  nécessité  y 
a-t-il  que  l'homme  mérite  de  son   Dieu  ?    En  le  formant 
tout  à  fait  bon,  il  n^aurait  jamais  pu  faire  de  mal,  et  de  ce 
moment  seul  l'ouvrage  était  digne  d'un  dieu.  C'est  tenter 
l'homme   que   de  lui  laisser  un  choix.  Or,  Dieu,  par  sa 
prescience  infinie,  savait  bien  ce  qu'il  en  résulterait.  De 
ce  moment,  c'est  donc  à  plaisir  qu'il  perd  la  créature  que 
lui-même  a  formée.  Quel  horrible  Dieu  que  ce  Dieu-là  ! 
quel  monstre  !  quel  scélérat  plus  digne  de  notre  haine  et 
de  notre  implacable  vengeance  !  Cependant,  peu  content 
d'une  aussi   sublime  besogne,   il  noie  l'homme   pour    le 
convertir;  il  le  brûle,  il  le  maudit.  Rien  de  tout  cela  ne 
le  change.  Un  être  plus  puissant  que  ce  vilain   Dieu,  le 
/)/a6/e,  conservant  toujours  son  empire,  pouvant  toujours 
braver  son  auteur,  parvient  sans  cesse,  par  ses  séductions, 
à  débaucher  le  troupeau  que  s'était  réservé  l'Eternel.  Rien 
ne  peut  vaincre  l'énergie  de  ce  démon  sur  nous.  Qu'ima- 
gine alors,  selon  vous,  l'horrible  Dieu  que  vous  prêchez? 
Il  n'a  qu'un  fils,  un  fils  unique,  qu'il  possède  de  je  ne  sais 
quel  commerce  ;  car,  comme  l'homme  fout,  il  a  voulu  que 
son  Dieu  foulîl  également  ;  il  détache  du  ciel  cette  respec- 
table portion  de  lui-même.   On  s'imagine  peut-être  que 
c'est  sur  des  rayons  célestes,  au   milieu  du  cortège  des 
anges,  à  la  vue  de  l'univers  entier,  que  cette  sublime 
créature  va  paraître...  Pas  un  mot  :  c'est  dans  le  sein  d'une 
putain  juive,  c'est  au  milieu  d'une  étable  à  cochons  que 
s'annonce  le  Dieu  qui  vient  sauver  la  terre  I  Voilà  une 
digne  extraction  qu'on   lui   prête  !   Mais   son  honorable 
mission  nous  dédommagera-t-elle  ?  Suivons  un  instant  le 
personnage.    Que   dit-il?    que    fait-il?    Quelle    sublime 
mission  recevons-nous  de  lui  ?  quel  mystère  va-t-il  révé- 
ler ?  quel  dogme  va-t-il  nous  prescrire?  dans  quels  actes, 
enfin,  sa  grandeur  va-t-elle  éclater?  Je  vois  d'abord  une 
enfance  ignorée,  quelques  services,    très  libertins  sans 
doute,  rendus  par  ce  polisson  aux  prêtres  du  temple  de 


LA    JnilI.OSOPIIIB    DANS    LE    fJOUOOIR  165 

Jérusalem  ;  ensuite,  une  disparition  de  quinze  ans 
pendant  laquelle  le  fripon  va  s'empoisonner  de  toutes  les 
rêveries  de  l'école  égyptienne,  qu'il  rapporte  enfin  de 
Judée.  A  peine  y  reparaît-il  que  sa  démence  débute  par 
lui  faire  dire  qu'il  est  fils  de  Dieu,  égal  à  son  père  ;  il 
s'associe  à  cette  alliance  un  autre  fantôme  qu'il  appelle 
l'F^sprit-Saint,  et  ces  trois  personnes,  assure-t-il,  ne 
doivent  en  faire  qu'une  !  Plus  ce  ridicule  mystère  étonne 
la  raison,  plus  ce  faquin  assure  qu'il  y  a  du  mérite  à 
l'adopter...  de  danger  à  l'anéantir.  C'est  pour  nous  sauver 
tous,  assure  l'imbécile,  qu'il  a  pris  chair,  quoique  Dieu, 
dans  le  sein  d'une  enfant  des  hommes  ;  et  les  miracles 
éclatants  qu'on  va  lui  voir  opérer  en  convaincront  bientôt 
l'univers  !  Dans  un  souper  d'ivrognes,  en  effet,  le  fourbe 
change,  à  ce  qu'on  dit,  l'eau  en  vin  ;  dans  un  désert,  il 
nourrit  quelques  scélérats  avec  des  provisions  cachées 
que  ses  sectateurs  préparèrent  ;  un  de  ses  camarades  fait 
le  mort,  notre  imposteur  le  ressuscite  ;  il  se  transporte 
sur  une  montagne,  et  là,  seulement  devant  deux  ou  trois 
de  ses  amis,  il  fait  un  tour  de  |passe-passe  dont  rougirait 
le  plus  mauvais  bateleur  de  nos  jours.  Maudissant  d'ail- 
leurs avec  enthousiasme  tous  ceux  qui  ne  croient  pas  en 
lui,  le  coquin  promet  les  cieux  à  tous  les  sots  qui  l'écou- 
teront.  Il  n'écrit  rien,  vu  son  ignorance  ;  parle  fort  peu, 
vu  sa  bêtise  ;  fait  encore  moins,  vu  sa  faiblesse,  et,  lassant 
à  la  fin  les  magistrats  impatientés  de  ses  discours  séditieux 
quoique  fort  rares,  le  charlatan  se  fait  mettre  en  croix, 
après  avoir  assuré  les  gredins  qui  le  suivent  que  chaque 
fois  qu'ils  l'invoqueront  il  descendra  vers  eux  pour  s'en 
faire  manger.  On  le  supplicie,  il  se  laisse  faire.  Monsieur 
son  papa,  ce  Dieu  sublime  dont  il  ose  dire  qu'il  descend, 
ne  lui  donne  pas  le  moindre  secours,  et  voilà  le  coquin 
traité  comme  ledernier  des  scélérats,  dont  il  était  si  digne 
d'être  le  chef.  Ses  satellites  s'assemblent  :  «  Nous  voilà 
perdus,  disent-ils,  et  toutes  nos  espérances  évanouies  si 
nous  ne  nous  sauvons  par  un  coup  d'éclat.  Enivrons  la 
garde  qui  entoure  Jésus,  dérobons  son  corps,   publions 


166  l'œuvre    nu  marquis  de  sade 

qu'il  est  ressuscité  :  le  moyen  est  sûr  ;  si  nous  parvenons 
à  faire  croire  cette  friponnerie,  notre  nouvelle  religion 
s'étale,  se  propage  ;  elle  séduit  le  monde  entier...  Tra- 
vaillons !  »  Le  coup  s'entreprend,  il  réussit.  A  combien  de 
fripons  la  hardiesse  n'a-t-elle  pas  tenu  lieu  de  mérite!  Le 
corps  est  enlevé,  les  sots,  les  femmes,  les  enfants  crient, 
tant  qu'ils  peuvent,  au  miracle,  et  cependant,  dans  cette 
ville  où  de  si  grandes  merveilles  viennent  de  s'opérer, dans 
cette  ville  teinte  du  sang  d'un  Dieu,  personne  ne  veut  croire 
à  ce  Dieu  ;  pas  une  seule  conversion  ne  s'y  opère.  Il  y  a 
mieux  :  le  fait  est  si  peu  digne  d'être  transmis  qu'aucun 
historien  n'en  parle.  Les  seuls  disciples  de  cet  imposteur 
pensent  à  tirer  parti  de  la  fraude,  mais  non  pas  dans  le 
moment.  Cette  considération  est  encore  bien  essentielle. 
Ils  laissent  écouler  plusieurs  années  avant  de  faire  usage 
de  leur  insigne  fourberie  ;  ils  érigent  sur  elle  l'édifice 
chancelant  de  leur  dégoûtante  doctrine.  Tout  changement 
plaît  aux  hommes  !  Las  du  despotisme  des  empereurs,  une 
révolution  devenait  nécessaire.  On  écoute  ces  fourbes, 
leur  progrès  devient  très  rapide  :  c'est  l'histoire  de  toutes 
les  erreurs.  Bientôt  les  hôtels  de  Vénus  et  de  Mars  sont 
changés  en  ceux  de  Jésus  et  de  Marie  ;  on  publie  la  vie 
de  l'imposteur  ;  ce  plat  roman  trouve  des  dupes  ;  on  lui 
fait  dire  cent  choses  auxquelles  il  n'a  jamais  pensé  ;  quel- 
ques-uns de  ses  propos  saugrenus  deviennent  aussitôt  la 
base  de  sa  morale,  et  comme  cette  nouveauté  se  prêchait 
à  des  pauvres,  la  charité  en  devint  la  première  vertu. 
Des  rites  bizarres  s'instituent  sous  le  nom  de  sacremenls^ 
dont  le  plus  indigne  et  le  plus  abominable  de  tous  est 
celui  par  lequel  un  prêtre  couvert  de  crimes  a  néanmoins, 
par  la  vertu  de  quelques  paroles  magiques,  le  pouvoir  de 
faire  arriver  Dieu  dans  un  morceau  de  pain.  N'en  doutons 
pas  :  dès  sa  naissance  même,  ce  culte  indigne  eût  été 
détruit  sans  ressource  si  l'on  n'eût  employé  contre  lui 
que  les  armes  du  mépris  qu'il  méritait  ;  mais  on  s'avisa 
de  le  persécuter  ;  il  s'accrut  ;  le  moyen  était  inévitable. 
Qu'on  essaye  encore  aujourd'hui  de  le  couvrir  de  ridicule. 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  167 

îl  tombera.  L'adroit  Voltaire  n'employait  jamais  d'autres 
armes,  et  c'est  de  tous  les  écrivains  celui  qui  peut  se 
flatter  d'avoir  le  plus  fait  de  prosélytes.  En  un  mot, 
Eugénie,  telle  est  l'histoire  de  Dieu  et  de  sa  religion  ; 
voyez  le  cas  que  ces  fables  méritent  et  déterminez-vous 
sur  leur  compte. 

EUGÉNIE 

Mon  choix  n'est  pas  embarrassant  :  je  méprise  toutes 
ces  rêveries  dégoûtantes,  et  ce  Dieu  même  auquel  je 
tenais  encore  par  faiblesse  ou  par  ignorance  n'est  plus 
pour  moi  qu'un  objet  d'horreur. 

m""'  de  saint-ange 

Jure-moi  bien  de  n'y  plus  penser,  de  ne  t'en  occuper 
jamais,  de  ne  l'invoquer  en  aucun  instant  de  ta  vie  et  de 
n'y  revenir  de  tes  jours. 

EUGÉNIE,  se  précipitant  sur  le  sein  de  M"^  de  Saint-Ange 
Ah  !  j'en  fais  le  serment  dans  tes  bras  !  Ne  m'est-il  pas 

facile  de  voir  que  ce  que  tu  exiges  est  pour  mon  bien,  et 

que  tu  ne  veux  pas  que  de  pareilles  réminiscences  puissent 

jamais  troubler  ma  tranquillité  ? 

m"""  de  saint-ange 
Pourrais-je  avoir  d'autre  motif  ? 

EUGÉNIE 

Mais,  Dolmancé,  c'est,  ce  me  semble,  l'analyse  des  vertus 
qui  nous  a  conduits  à  l'examen  des  religions.  Revenons-y. 
N'existerait-il  pas  dans  cette  religion,  toute  ridicule 
qu'elle  est,  quelques  vertus  prescrites  par  elle  et  dont  le 
culte  pût  contribuer  à  notre  bonheur  ? 

DOLMANCK 

Eh  bien  !  examinons.  Sera-ce  la  chasteté,  Eugénie,  cette 
vertu  que  vos  yeux  détruisent,  quoique  votre  ensemble 
en  soit  l'image  ?  Uévérerez-vous  l'obligation  de  combattre 
tous  les  mouvements  de  la  nature,  les  sacrifierez-vous 
tous  au  vain  et  ridicule  bonheur  de  n'avoir  jamais  une 
faiblesse  ?  Soyez  juste  et  répondez,  belle  amie  :  croyez- 


1G8  l'œuvre  du  marquis  de  s.vde 

vous   trouver  dans  cette  absurde  et  dangereuse  pureté 
d'ànie  tous  les  plaisirs  du  vice  contraire  ? 

EUGÉNIE 

Non,  d'honneur,  je  ne  veux  point  de  celle-là  ;  je  ne  me 
ens  pas  le  moindre  penchant  à  être  chaste,  et  la  plus 
grande  disposition  au  vice,  au  contraire  ;  mais,  Dolmancé, 
la  chan'lé,  la  bienfaisance  ne  pourraient-elles  pas  faire  le 
bonheur  de  quelques  âmes  sensibles? 

DOLMANCÉ 

Loin  de  nous,  Eugénie,  les  vertus  qui  ne  font  que  des 
ingrats  !  Mais,  ne  t'y  trompe  point,  d'ailleurs,  ma  char- 
mante amie,  la  bienfaisance  est  bien  plutôt  un  vice  de 
l'orgueil  qu'une  véritable  vertu  de  l'âme  :  c'est  par  osten- 
tation qu'on  soulage  ses  semblables,  jamais  dans  la  seule 
vue  de  faire  une  bonne  action  ;  on  serait  bien  fâché  que 
l'aumône  qu'on  vient  de  faire  n'eût  pas  toute  la  publicité 
possible.  Ne  t'imagine  pas  non  plus,  Eugénie,  que  cette 
action  ait  d'aussi  bons  effets  qu'on  se  l'imagine  :  je  ne 
l'envisage,  moi,  que  comme  la  plus  grande  de  toutes  les 
duperies  ;  elle  accoutume  le  pauvre  à  des  secours  qui 
détériorent  son  énergie;  il  ne  travaille  plus  quand  il  s'at- 
tend à  vos  charités  et  devient,  dès  qu'elles  lui  manquent, 
un  voleur  ou  un  assassin.  J'entends  de  toutes  parts  de- 
mander les  moyens  de  supprimer  la  mendicité,  et  l'on  fait, 
pendant  ce  temps-là,  tout  ce  qu'on  peut  pour  la  multiplier. 
Voulez-vous  ne  pas  avoir  de  mouches  dans  une  chambre  ? 
N'y  répandez  pas  de  sucre  pour  les  attirer.  Voulez-vous 
ne  pas  avoir  de  pauvres  en  France  ?  Ne  distribuez  aucune 
aumône  et  supprimez  surtout  vos  maisons  de  charité. 
L'individu  né  dans  l'infortune,  se  voyant  alors  privé  de 
ces  ressources  dangereuses,  emploiera  tout  le  courage, 
tous  les  moyens  qu'il  aura  reçus  de  la  nature,  pour  se 
tirer  de  l'état  où  il  est  né  ;  il  ne  vous  importunera  plus. 
Détruisez,  renversez  sans  aucune  pitié  ces  détestables 
maisons  où  vous  avez  l'effronterie  de  receler  les  fruits  du 
libertinage  de  ce  pauvre,  cloaques  épouvantables  vomis- 
sant chaque  jour  dans  la  société  un  essaim  dégoûtant  de 


LA    PHILOSOPHIK    DANS    LE    BOUDOiR  169 

ces  nom  elles  créatures  qui  n'ont  d'espoir  que  dans  notre 
bourse.  A  quoi  sert-il,  je  le  demande,  que  l'on  conserve 
de  tels  individus  avec  tant  de  soins?  A-t-on  peur  que  la 
France  se  dépeuple  ?  Ah  !  n'ayons  jamais  cette  crainte  ! 
Un  des  premiers  vices  de  ce  gouvernement  consiste  dans 
une  population  trop  nombreuse,  et  il  s'en  faut  bien  que 
de  tels  superflus  soient  des  richesses  pour  l'Etat.  Ces  êtres 
surnuméraires  sont  comme  des  branches  parasites,  qui, 
ne  vivant  qu'aux  dépens  du  tronc,  finissent  toujours  par 
l'exténuer.  Souvenez-vous  que  toutes  les  fois  que,  dans 
un  gouvernement  quelconque,  la  population  sera  supé- 
rieure aux  moyens  de  l'existence,  ce  gouvernement  lan- 
guira. Examinez  bien  la  France,  vous  verrez  que  c'est  ce 
qu'elle  offre.  Qu'en  résulte-t-il  ?  on  le  voit.  Le  Chinois, 
plus  sage  que  nous,  se  garde  bien  de  se  laisser  dominer 
ainsi  par  une  population  trop  abondante.  Point  d'asile 
pour  les  fruits  honteux  de  sa  débauche  ;  on  abandonne 
ces  afireux  résultats  comme  les  suites  d'une  digestion. 
Point  de  maisons  pour  la  pauvreté  ;  on  ne  la  connaît 
point  à  la  Chine.  Là,  tout  le  monde  est  heureux  ;  rien 
n'altère  l'énergie  du  pauvre,  et  chacun  y  peut  dire,  comme 
Néron  :  Quid  est  pauper  ? 

EUGÉNIE,  à  71/"'^  de  Sainl-Ange 
Chère  amie,  mon  père  pense  absolument  comme  mon- 
sieur ;  de  ses  jours  il  ne  fit  une  bonne  œuvre.  Il  ne  cesse 
de  gronder  ma  mère  des  sommes  qu'elle  dépense  à  de 
telles  pratiques.  Elle  était  de  la  Sociélé  malernelley  de  la 
Société  philanthropique  ;  je  ne  sais  de  quelle  association 
elle  n'était  point  ;  il  l'a  contrainte  à  quitter  tout  cela,  en 
l'assurant  qu'il  la  réduirait  à  la  plus  modique  pension  si 
elle  s'avisait  de  retomber  dans  de  pareilles  sottises. 

m"""  de  saint-ange 

Il  n'y  a  rien  de  plus  ridicule  et  en  même  temps  de  plus 

dangereux,  Eugénie,  que  toutes  ces  associations  :  c'est  à 

elles,  aux  écoles  gratuites  et  aux  maisons  de  charité  que 

nous  devons  le  bouleversement  horrible  dans  lequel  nous 


170  l'œuvre    du    marquis    de    SADE 

voici  maintenant.  Ne  fais  jamais  d'aumône,  ma  chère,  je 
t'en  supplie. 

EUGÉNIE 

Ne  crains  rien  ;  il  y  a  longtemps  que  mon  père  a  exigé 
de  moi  la  même  chose,  et  la  bienfaisance  me  tente  trop 
peu  pour  enfreindre  sur  cela  ses  ordres...,  les  mouvements 
de  mon  cœur  et  tes  désirs. 

DOLMANCÉ 

Ne  divisons  pas  cette  portion  de  sensibilité  que  nous 
avons  reçue  de  la  nature  :  c'est  l'anéantir  que  de  l'étendre. 
Que  me  font  à  moi  les  maux  des  autres  ?  N'ai-je  donc  point 
assez  des  miens,  sans  aller  m'affliger  de  ceux  qui  me  sont 
étrangers  ?  Que  le  foyer  de  cette  sensibilité  n'allume 
jamais  que  nos  plaisirs  !  soyons  sensibles  à  tout  ce  qui  les 
flattCj  absolument  inflexibles  sur  tout  le  reste.  Il  résulte 
de  cet  état  de  l'âme  une  sorte  de  cruauté,  qui  n'est  quel- 
quefois pas  sans  délices.  On  ne  peut  pas  toujours  faire  le 
mal.  Privés  du  plaisir  qu'il  donne,  équivalons  au  moins 
cette  sensation  par  la  petite  méchanceté  piquante  de  ne 
jamais  faire  le  bien. 

EUGÉNIE 

Ah  !  Dieu  !  comme  vos  leçons  m'enflamment  !  Je  crois 
qu'on  me  tuerait  plutôt  maintenant  que  de  me  faire  faire 
une  bonne  action  I 

m"^  de  saint-ange 

Et  s'il  s'en  présentait  une  mauvaise,  serais-tu  de  même 
prête  à  la  commettre  ? 

EUGÉNIE 

Tais-toi,  séductrice  ;  je  ne  répondrai  sur  cela  que  lorsque 
tu  auras  fini  de  m'instruire.  Il  me  paraît  que,  d'après 
tout  ce  que  vous  me  dites,  Dolmancé,  rien  n'est  aussi 
indifférent  sur  la  terre  que  d'y  commettre  le  bien  ou  le 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE   BOUDOIR  171 

mal  ;  nos  goûts,  rrotre  tempérament  doivent  seuls  être 
respectés. 

DOLMANCÉ 

Ah  I  n'en  doutez  pas,  Eugénie,  ces  mots  de  vice  et  de 
vertu  ne  nous  donnent  que  des  idées  purement  locales. 
Il  n'y  a  aucune  action,  quelque  singulière  que  vous 
puissiez  la  supposer,  qui  soit  vraiment  criminelle;  aucune 
qui  puisse  réellement  s'appeler  vertueuse.  Tout  est  en 
raison  de  nos  mœurs  et  du  climat  que  nous  habitons  ;  ce 
qui  fait  crime  ici  est  souvent  vertu  quelque  cent  lieues 
plus  bas,  et  les  vertus  d'un  autre  hémisphère  pourraient 
bien  réversiblement  être  des  crimes  pour  nous.  Il  n'y  a 
pas  d'horreur  qui  n'ait  été  divinisée,  pas  une  vertu  qui 
n'ait  été  flétrie.  De  ces  diflérences  purement  géogra- 
phiques naît  le  peu  de  cas  que  nous  devons  faire  de 
l'estime  ou  du  mépris  des  hommes,  sentiments  ridicules 
et  frivoles  au-dessus  desquels  nous  devons  nous  mettre, 
au  point  même  de  préférer  sans  crainte  leur  mépris,  pour 
peu  que  les  actions  qui  nous  le  méritent  soient  de  quelque 
volupté  pour  nous. 

EUGÉNip 

Mais  il  me  semble  pourtant  qu'il  doit  y  avoir  des  actions 
assez  dangereuses,  assez  mauvaises  en  elles-mêmes,  pour 
avoir  été  généralement  considérées  comme  criminelles  et 
punies  comme  telles  d'un  bout  de  l'univers  à  l'autre  ? 

m""  de  saint-ange 
Aucune,    mon  amour,   aucune,  pas   même   le  vol,  ni 
l'inceste,  pas  même  le  meurtre  ni  le  parricide. 

EUGÉNIE 

Quoi  I  ces  horreurs  ont  pu  s'excuser  quelque  part  I 

DOLMANCÉ 

Elles  y  ont  été  honorées,  couronnées,  considérées 
comme  d'excellentes  actions,  tandis  qu'en  d'autres  lieux 


172  l'œuvre  du  marqlis  df.  sade 

l'humanité,  la  candeur,  la  bienfaisance,  la  chasteté,  toutes 
nos  vertus  enfin,  étaient  regardées  comme  des  mons- 
truosités. 

EUGÉNIE 

Je  vous  prie  de  m'expliquer  tout  cela  ;  j'exige  une 
courte  analyse  de  chacun  de  ces  crimes,  en  vous  priant 
de  commencer  par  m'expliquer  d'abord  votre  opinion  sur 
le  libertinage  des  filles,  ensuite  sur  l'adultère  des  femmes. 

m"""  de  saint-ange 

Ecoute-moi  donc,  Eugénie.  Il  est  absurde  de  dire 
qu'aussitôt  qu'une  fille  est  hors  du  sein  de  sa  mère  elle 
doit,  de  ce  moment,  devenir  la  victime  de  la  volonté  de 
ses  parents,  pour  rester  telle  jusqu'à  son  dernier  soupir. 
Ce  n'est  pas  dans  un  siècle  où  l'étendue  et  les  droits  de 
l'homme  viennent  d'être  approfondis  avec  tant  de  soins 
que  des  jeunes  filles  doivent  continuer  à  se  croire  les 
esclaves  de  leurs  familles,  quand  il  est  constant  que  les 
pouvoirs  de  ces  familles  sur  elles  sont  absolument  chimé- 
riques. Ecoutons  la  nature  sur  un  objet  aussi  intéressant, 
et  que  les  lois  des  animaux,  bien  plus  rapprochées  d'elle, 
nous  servent  un  moment  d'exemples.  Les  devoirs  pater- 
nels s'étendent-ils  chez  eux  au  delà  des  premiers  besoins 
physiques  ?  Les  fruits  de  la  jouissance  du  mâle  et  de  la 
femelle  ne  possèdent-ils  pas  toute  leur  liberté,  tous  leurs 
droits  ?  Sitôt  qu'ils  peuvent  marcher  et  se  nourrir  seuls, 
dès  cet  instant  les  auteurs  de  leurs  jours  les  connaissent- 
ils,  et  eux  croient-ils  devoir  quelque  chose  à  ceux  qui  leur 
ont  donné  la  vie  ?  Non,  sans  doute.  De  quel  droit  les 
enfants  des  hommes  sont-ils  donc  astreints  à  d'autres 
devoirs,  et  qui  les  fonde,  ces  devoirs,  si  ce  n'est  l'avarice 
ou  l'ambition  des  pères  ?  Or,  je  demande  s'il  est  juste 
qu'une  jeune  fille  qui  commence  à  sentir  et  à  raisonner 
se  soumette  à  de  tels  freins?  N'est-ce  donc  pas  le  préjugé 
tout  seul  qui  prolonge  ces  chaînes?  Et  y  a-t-il  rien  de 
plus  ridicule  que  de  voir  une  fille  de  quinze  ou  seize  ans, 
brûlée   par   des   désirs   qu'elle    est    obligée   de    vaincre 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIH  173 

attendre  dans  des  tourments  pires  que  ceux  des  enfers 
qu'il  plaise  à  ses  parents,  après  avoir  rendu  sa  jeunesse 
malheureuse,  de  sacrifier  encore  son  âge  mûr,  en  l'immo- 
lant à  leur  perfide  cupidité,  en  l'associant,  malgré  elle,  à 
un  époux,  ou  qui  n'a  rien  pour  se  faire  aimer,  ou  qui  a 
tout  pour  se  faire  haïr  I  Eh  !  non,  non,  Eugénie,  de  tels 
liens  s'anéantiront  bientôt  ;  il  faut  que,  la  dégageant  dès 
l'âge  de  raison  de  la  maison  paternelle,  après  lui  avoir 
donné  son  éducation  nationale,  on  la  laisse  maîtresse,  à 
quinze  ans,  de  devenir  ce  qu'elle  voudra.  Donnera-t-elle 
dans  le  vice?  Eh!  qu'importe!  Les  services  que  rend  une 
fille  en  consentant  à  faire  le  bonheur  de  tous  ceux  qui 
s'adressent  à  elle  ne  sont-ils  pas  infiniment  plus  importants 
que  ceux  qu'en  s'isolant  elle  offre  à  son  époux?  La  destinée 
de  la  femme  est  d'être  comme  la  chienne,  comme  la  louve  : 
elle  doit  appartenir  à  tous  ceux  qui  veulent  d'elle.  C'est 
visiblement  outrager  la  destination  que  la  nature  impose 
aux  femmes  que  de  les  enchaîner  par  le  lien  absurde  d'un 
hymen  solitaire.  Espérons  qu'on  ouvrira  les  yeux,  et  qu'en 
assurant  la  liberté  de  tous  les  individus  on  n'oubliera  pas 
le  sort  des  malheureuses  filles  ;  mais  si  elles  sont  assez  à 
plaindre  pour  qu'on  les  oublie,'  que,  se  plaçant  d'elles- 
mêmes  au-dessus  de  l'usage  et  du  préjugé,  elles  foulent 
hardiment  aux  pieds  les  fers  honteux  dont  on  prétend 
les  asservir,  elles  triompheront  bientôt  alors  de  la  coutume 
et  de  l'opinion  :  l'homme,  devenu  plus  sage  parce  qu'il 
sera  plus  libre,  sentira  l'injustice  qu'il  aurait  à  mépriser 
celles  qu:  agiront  ainsi  et  que  l'action  de  céder  aux  im- 
pulsions de  la  nature,  regardée  comme  un  crime  chez  un 
peuple  captif,  ne  peut  plus  l'être  chez  un  peuple  libre. 
Pars  donc  de  la  légitimité  de  ces  principes,  Eugénie,  et 
brise  tes  fers  à  quelque  prix  que  ce  puisse  être  ;  méprise 
les  vaines  remontrances  d'une  mère  imbécile,  à  qui  tu  ne 
dois  légitimement  que  de  la  haine  et  du  mépris.  Si  ton 
père,  qui  est  un  libertin,  te  désire,  à  la  bonne  heure  ; 
qu'il  jouisse  de  toi,  mais  sans  t'enchaîner  ;  brise  le  joug 
s'il  veut  t'asservir  ;  plus  d'une  fille  a  agi  de  même  avec 
son  père... 


174  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

Aucunes  bornes  à  tes  plaisirs  que  celles  de  tes  forces  ou 
de  tes  volontés  ;  aucune  exception  de  lieux,  de  temps  et 
de  personnes  ;  toutes  les  heures,  tous  les  endroits,  tous 
les  hommes  doivent  servir  à  tes  voluptés  ;  la  continence 
est  une  vertu  impossible,  dont  la  nature,  violée  dans  ses 
droits,  nous  punit  aussitôt  par  mille  malheurs.  Tant  que 
les  lois  seront  telles  qu'elles  sont  encore  aujourd'hui,  usons 
de  quelques  voiles  :  l'opinion  nous  y  contraint  ;  mais  dé- 
dommageons-nous en  silence  de  cette  chasteté  cruelle  que 
nous  sommes  obligées  d'avoir  en  public.  Qu'une  jeune 
fille  travaille  à  se  procurer  une  bonne  amie,  qui,  libre 
et  dans  le  monde,  puisse  secrètement  lui  en  faire  goûter 
les  plaisirs  ;  qu'elle  tâche,  au  défaut  de  cela,  de  séduire 
les  Argus  dont  elle  est  entourée  ;  qu'elle  les  supplie  de  la 
prostituer,  en  leur  promettant  tout  l'argent  qu'ils  pourront 
retirer  de  sa  vente,  ou  ces  Argus  par  eux-mêmes,  ou  des 
femmes  qu'ils  trouveront,  et  qu'on  nomme  maquerelles, 
rempliront  bientôt  les  vues  de  la  jeune  fille  ;  qu'elle  jette 
alors  de  la  poudre  aux  yeux  de  tout  ce  qui  l'entoure, 
frères,  cousins,  amis,  parents;  qu'elle  se  livre  à  tous,  si 
cela  est  nécessaire  pour  cacher  sa  conduite  ;  qu'elle  fasse 
même,  si  cela  est  exigé,  le  sacrifice  de  ses  goûts  et  de  ses 
affections  ;  une  intrigue  qui  lui  aura  déplu,  et  dans 
laquelle  elle  ne  sera  livrée  que  par  la  politique,  la  mènera 
bientôt  dans  une  plus  agréable  situation,  et  la  voilà  lancée. 
Mais  qu'elle  ne  revienne  plus  sur  les  préjugés  de  son  en- 
fance ;  menaces,  exhortations,  devoirs,  vertus,  religion, 
conseils,  qu'elle  foule  tout  aux  pieds  ;  qu'elle  rejette  et 
méprise  opiniâtrement  tout  ce  qui  ne  tend  qu'à  la  ren- 
chaîner,  tout  ce  qui  ne  vise  point,  en  un  mot,  à  la  livrer 
au  sein  de  l'impudicité.  C'est  une  extravagance  de  nos 
parents  que  ces  prédictions  de  malheurs  dans  la  voie  du 
libertinage  ;  il  y  a  des  épines  partout,  mais  les  roses  se 
trouvent  au-dessus  d'elles  dans  la  carrière  du  vice  ;  il  n'y 
a  que  dans  les  sentiers  bourbeux  de  la  vertu  où  la  nature 
n'en  fait  jamais  naître.  Le  seul  écueil  à  redouter  dans  la 
première  de  ces  routes,  c'est  l'opinion  des  hommes  ;  mais 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  175 

quelle  est  la  fille  d'esprit  qui,  avec  un  peu  de  réflexion, 
ne  se  rendra  pas  supérieure  à  cette  méprisable  opinion  ? 
Les  plaisirs  reçus  par  l'estime,  Eugénie,  ne  sont  que  des 
plaisirs  moraux,  uniquement  convenables  à  certaines 
têtes  ;  ceux  de  la  foulerie  plaisent  à  tous,  et  ces 
attraits  séducteurs  dédommagent  bientôt  de  ce  mépris 
illusoire  auquel  il  est  difficile  d'échapper  en  bravant 
l'opinion  publique,  mais  dont  plusieurs  femmes  sensées 
se  sont  moquées  au  point  de  s'en  composer  un  plaisir 
de  plus...  Eugénie...,  ton  corps  est  à  toi,  à  toi  seule  ;  il 
n'y  a  que  toi  seule  au  monde  qui  ait  le  droit  d'en  jouir  et 
d'en  faire  jouir  qui  bon  te  semble.  Profite  du  plus  heureux 
temps  de  ta  vie,  elles  ne  sont  que  trop  courtes  ces  heu- 
reuses années  de  nos  plaisirs  !  Si  nous  sommes  assez 
heureuses  pour  en  avoir  joui,  de  délicieux  souvenirs  nous 
consolent  et  nous  amusent  encore  dans  notre  vieillesse. 
Les  avons-nous  perdues  !...  Des  regrets  amers,  d'afireux 
remords  nous  déchirent  et  se  joignent  au  tourment  de 
l'âge  pour  entourer  de  larmes  et  de  ronces  les  funestes 
approches  du  cercueil...  Aurais-tu  la  folie  de  l'immortalité? 
Eh  bien  1...  On  a  bientôt  oublié  les  Lucrèce,  tandis  que 
les  Théodora  et  les  Messaline  fortt  les  plus  doux  entretiens 
etles  plus  fréquents  de  la  vie.  Comment  donc,  Eugénie,  ne 
pas  préférer  un  parti  qui,  nous  couronnant  de  fleurs  ici- 
bas,  nous  laisse  encore  l'espoir  d'un  culte  bien  au  delà 
du  tombeau  1  Comment,  dis-je,  ne  pas  préférer  ce  parti 
à  celui  qui,  nous  faisant  végéter  imbécilement  sur  la  terre, 
ne  nous  promet  après  notre  existence  que  du  mépris  et  de 
l'oubli  ? 

EUGÉNIE,  à  J/'"  de  Sainl-Ange 

Ah  !  cher  amour,  comme  ces  discours  séducteurs  en- 
flamment ma  tète  et  séduisent  mon  âme  !  Je  suis  dans  un 
état  difficile  à  peindre...  Et,  dis-moi,  pourras-tu  me  faire 
connaître  quelques-unes  de  ces  femmes...  (troublée)  qui 
me  prostitueront,  si  je  leur  dis  ? 

m"""  de  saint-ange 

D'ici  à  ce  que  tu  aies  plus  d'expérience,  cela  ne  regar- 


176  l'œuvre  du  mahquis  de  sade 

dera  que  moi  seule,  Eugénie  ;  rapporte-t'en  à  moi  de  ce 
soin  et  plus  encore  à  toutes  les  précautions  que  je  prendrai 
pour  couvrir  tes  égarements  ;  mon  frère  et  cet  ami  solide 
qui  t'instruit  seront  les  premiers  auxquels  je  veux  que  tu 
te  livres  ;  nous  en  trouverons  d'autres  après.  Ne  t'inquiète 
pas,  chère  amie  ;  je  te  ferai  voler  de  plaisirs  en  plaisirs, 
je  te  plongerai  dans  une  mer  de  délices,  je  t^en  comblerai, 
mon  ange,  je  t'en  rassasierai  I 

EUGÉNIE,  se  précipilanl  dans  les  bras 
de  M"'"  de  Sainl-Ange. 

Ohl  ma  bonne,  je  t'adore  ;  tu  n'auras  jamais  une  éco- 
lière  plus  soumise  que  moi  ;  mais  il  me  semble  que  tu 
m'as  fait  entendre  dans  nos  anciennes  conversations  qu'il 
était  difficile  qu'une  jeune  personne  se  jette  dans  le  liber- 
tinage sans  que  l'époux  qu'elle  doit  prendre  après  ne  s'en 
aperçoive  ? 

M*"*    DE    SAINT-ANGE 

Cela  est  vrai,  ma  chère,  mais  il  y  a  des  secrets  qui  rac- 
commodent toutes  ces  brèches.  Je  te  promets  de  t'en 
donner  connaissance,  et  alors  eusses-tu...  comme  Antoine, 
je  me  charge  de  te  rendre  aussi  vierge  que  le  jour  où  tu 
vins  au  monde. 

EUGÉNIE 

Ah  I  tues  délicieuse!  Allons,  continue  de  m'instruire. 
Presse-toi  donc  en  ce  cas  de  m'apprendre  quelle  doit  être 
la  conduite  d'une  femme  dans  le  mariage. 

M°"    DE    SAINT-ANGE 

Dans  quelque  état  que  se  trouve  une  femme,  ma  chère, 
soit  fille,  soit  femme,  soit  veuve,  elle  ne  doit  jamais  avoir 
d'autre  but,  d'autre  occupation,  d'autre  désir,  que  de  se 
faire...  du  matin  au  soir;  c'est  pour  cette  unique  fin  que  l'a 
créée  la  nature;  mais  si,  pour  remplir  cet  te  intention,  j'exige 
d'elle  de  fouler  aux  pieds  tous  les  préjugés  de  son  enfance, 
si  je  lui   prescris  la    désobéissance  la   plus  formelle  aux 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  177 

ordres  de  sa  famille,  le  mépris  le  plus  constaté  de  tous  les 
conseils  de  ses  parents,  tu  conviendras,  Eugénie,  que,  de 
tous  les  freins  à  rompre,  celui  dont  je  lui  conseillerai  le 
plus  tôt  l'anéantissement  sera  bien  sûrement  celui  du 
mariage.  Considère  en  effet,  Eugénie,  une  jeune  fille  à 
peine  sortie  de  la  maison  paternelle  ou  de  sa  pension,  ne 
connaissant  rien,  n'ayant  nulle  expérience,  obligée  de 
passer  subitement  de  là  dans  les  bras  d'un  homme  qu'elle 
n'a  jamais  vu,  obligée  de  jurer  à  cet  homme,  au  pied  des 
autels,  une  obéissance,  une  fidélité  d'autant  plus  injustes 
qu'elle  n'a  souvent  au  fond  de  son  cœur  que  le  plus  grand 
désir  de  lui  manquer  de  parole.  Est-il  au  monde,  Eu- 
génie, un  sort  plus  affreux  que  celui-là?  Cependant  la 
voilà  liée  :  que  son  mari  lui  plaise  ou  non,  qu'il  ait  ou 
non  pour  elle  de  la  tendresse  ou  des  procédés,  son  hon- 
neur tient  à  ses  serments;  il  est  flétri  si  elle  les  enfreint  ; 
il  faut  qu'elle  se  perde  ou  qu'elle  traîne  le  joug,  dût-elle 
en  mourir  de  douleur.  Eh  I  non,  Eugénie,  non,  ce  n'est 
point  pour  cette  fin  que  nous  sommes  nées  ;  ces  lois 
absurbes  sont  Pouvrage  des  hommes,  et  nous  ne  devons 
pas  nous  y  soumettre.  Le  divorce  même  est-il  capable  de 
nous  satisfaire  ?  Non,  sans  dout«.  Qui  nous  répond  de 
trouver  plus  sûrement  dans  de  seconds  liens  le  bonheur 
qui  nous  a  fuies  dans  les  premiers?  Dédommageons-nous 
donc  en  secret  de  toute  contrainte  de  nœuds  si  absurdes, 
bien  certaines  que  nos  désordres  en  ce  genre,  à  quelque 
excès  que  nous  puissions  les  porter,  loin  d'outrager  la 
nature,  ne  sont  qu'un  hommage  sincère  que  nous  lui  ren- 
dons ;  c'est  obéir  à  ses  lois  que  de  céder  aux  désirs  qu'elle 
seule  a  placés  dans  nous;  ce  n'est  qu'en  lui  résistant  que 
nous  l'outragerions.  L'adultère,  que  les  hommes  regar- 
dent comme  un  crime...,  qu'ils  ont  osé  punir  comme  tel 
en  nous  arrachant  la  vie,  l'adultère,  Eugénie,  n'est  donc 
que  l'acquit  d'un  droit  à  la  nature,  auquel  les  fantaisies 
de  ces  tyrans  ne  sauraient  jamais  nous  soustraire.  Mais 
n'est-il  pas  horrible,  disent  nos  époux,  de  nous  exposer 
à  chérir  comme  nos  enfants,  à  embrasser  comme  tels  les 

12 


178  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

fruits  de  vos  désordres?  C'est  l'objection  de  Rousseau  ; 
c'est,  j'en  conviens,  la  seule  un  peu  spécieuse  dont  on 
puisse  combattre  l'adultère.  Eh  !  n'est-il  pas  extrêmement 
aisé  de  se  livrer  au  libertinage  sans  redouter  la  grossesse  ? 
N'est-il  pas  encore  plus  facile  delà  détruire,  si  par  impru- 
dence elle  a  lieu  ?  Mais,  comme  nous  reviendrons  sur  cet 
objet,  ne  traitons  que  le  fond  de  la  question  ;  nous  ver- 
rons que  l'argument,  tout  spécieux  qu'il  paraît  d'abord, 
n'est  cependant  que  chimérique. 

Premièrement,  tant  que  je  couche  avec  mon  mari,  tant 
que  sa  semence  coule  au  fond  de  ma  matrice,  verrais-je 
dix  hommes  en  même  temps  que  lui,  rien  ne  pourra 
jamais  lui  prouver  que  l'enfant  qui  naîtra  ne  lui  appar- 
tienne pas  ;  il  peut  être  à  lui  comme  ne  pas  y  être,  et, 
dans  le  cas  de  l'incertitude,  il  ne  peut  ni  ne  doit  jamais 
(puisqu'il  a  coopéré  à  l'existence  de  cette  créature)  se 
faire  aucun  scrupule  d'avouer  cette  existence.  Dès  qu'elle 
peut  lui  appartenir,  elle  lui  appartient,  et  tout  homme 
qui  se  rendra  malheureux  par  des  soupçons  sur  cet  objet 
le  serait  de  même  quand  sa  femme  serait  une  vestale, 
parce  qu'il  est  impossible  de  répondre  d'une  femme,  et 
que  celle  qui  a  été  sage  dix  ans  peut  cesser  de  l'être  un 
jour.  Donc,  si  cet  époux  est  soupçonneux,  il  le  sera  dans 
tous  les  cas;  jamais  alors  il  ne  sera  sûr  que  l'enfant  qu'il 
embrasse  soit  véritablement  le  sien.  Or,  s*Il  peut  être 
soupçonneux  dans  tous  les  cas,  il  n'y  a  aucun  inconvé- 
nient à  légitimer  quelquefois  ses  soupçons;  il  n'en  serait, 
pour  son  état  de  bonheur  ou  de  malheur  moral,  ni  plus 
ni  moins  ;  donc  il  vaut  autant  que  cela  soit  ainsi.  Le  voilà 
donc,  je  le  suppose,  dans  une  complète  erreur  ;  le  voilà 
caressant  le  fruit  du  libertinage  de  sa  femme  :  où  donc  est 
le  crime  à  cela  ?  Nos  biens  ne  sont-ils  pas  communs  ?  En 
ce  cas,  quel  mal  fais-je  en  plaçant  dans  le  ménage  un 
enfant  qui  doit  avoir  une  portion  de  ces  biens  ?  Ce  sera 
la  mienne  qu'il  aura  :  il  ne  volera  rien  à  mon  tendre 
époux  ;  cette  portion  dont  il  va  jouir,  je  la  regarde  comme 
prise  sur  ma  dot  ;  donc,  ni  cet  enfant,  ni  moi  ne  prenons 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE   BOUDOIR  179 

rien  à  mon  mari.  A  quel  titre,  si  cet  enfant  eût  été  de  lui, 
aurait-il  eu  part  dans  mes  biens  ?  N'est-ce  point  en  raison 
de  ce  qu'il  serait  émané  de  moi  ?  Eh  bien  1  il  va  jouir  de 
cette  part,  en  vertu  de  cette  même  raison  d'alliance 
intime.  C'est  parce  que  cet  enfant  m'appartient  que  je  lui 
dois  une  portion  de  mes  richesses.  Quel  reproche  avez- 
vous  à  me  faire  ?  Il  en  jouit.  —  Mais  vous  trompez  votre 
mari  ;  cette  fausseté  est  atroce.  —  Non,  c'est  un  rendu, 
voilà  tout  ;  je  suis  dupe  la  première  des  liens  qu'il  m'a 
forcée  de  prendre  ;  je  m'en  venge,  quoi  de  plus  simple  ? 
—  Mais  il  y  a  un  outrage  réel  fait  à  l'honneur  de  votre 
mari!  —  Préjugé  que  cela!  Mon  libertinage  ne  touche 
mon  mari  en  rien  ;  mes  fautes  sont  personnelles.  Ce  pré- 
tendu déshonneur  était  bon  il  y  a  un  siècle  ;  on  est  revenu 
de  cette  chimère  aujourd'hui,  et  mon  mari  n'est  pas  plus 
flétri  de  mes  débauches  que  je  ne  saurais  l'être  des 
siennes.  Je  ...  avec  toute  la  terre  sans  lui  faire  une  égra- 
tignure  !  Cette  prétendue  lésion  n'est  donc  qu'une  fable, 
dont  l'existence  est  impossible.  De  deux  choses  l'une  :  ou 
mon  mari  est  un  brutal,  un  jaloux,  ou  c'est  un  homme 
délicat  ;  dans  la  première  hypothèse,  ce  que  je  puis  faire 
de  mieux  est  de  me  venger'  de  sa  conduite  ;  dans  la 
seconde,  je  ne  saurais  l'affliger  ;  puisque  je  goûte  des 
plaisirs,  il  sera  heureux  s'il  est  honnête;  il  n'y  a  point 
d'homme  délicat  qui  ne  jouisse  au  spectacle  du  bonheur 
de  la  personne  qu'il  adore.  —  Mais  si  vous  l'aimez,  vou- 
driez-vous  qu'il  en  fît  autant  ?  —  Ah  !  malheur  à  la  femme 
qui  s'avisera  d'être  jalouse  de  son  mari  !  Qu'elle  se  con- 
tente de  ce  qu'il  lui  donne,  si  elle  l'aime;  mais  qu'elle 
n'essaye  pas  de  le  contraindre  ;  non  seulement  elle  n'y 
réussirait  pas,  mais  elle  s'en  ferait  détester.  Si  je  suis 
raisonnable,  je  ne  m'affligerai  donc  jamais  des  débauches 
de  mon  mari.  Qu'il  en  fasse  de  même  avec  moi,  et  la  paix 
régnera  dans  le  ménage. 

Résumons:  Quels  que  soient  les  efl"ets  de  l'adultère, 
dût-i4  même  introduire  dans  la  maison  des  enfants  qui 
n'appartinssent  pas  à  l'époux,  dès  qu'ils  sont  à  la  femme 


180  l'œuvre    du    marquis    de   SADE 

ils  ont  des  droits  certains  à  une  partie  de  la  dot  de  cette 
femme  ;  l'époux,   s'il  en  est  instruit,    doit  les  regarder 
comme  des  enfants  que  sa  femme  aurait  eus  d'un  premier 
mariage;  s'il  ne  sait  rien,  il  ne  saurait  être  malheureux, 
car  on  ne  saurait  l'être  d'un  mal  qu'on  ignore;  si  l'adul- 
tère  n'a   point  de  suite  et  qu'il  soit  inconnu  du   mari, 
aucun  jurisconsulte  ne  saurait  prouver,  en  ce  cas,  qu'il 
pourrait   être   un    crime  ;    l'adultère   n'est   plus,    de    ce 
moment,  qu'une  action  parfaitement  indifférente  pour  le 
mari  qui  ne  le  sait  pas,  parfaitement  bonne  pour  la  femme 
qu'elle  délecte;  si  le  mari  découvre  l'adultère,  ce  n'est 
plus  l'adultère  qui  est  un  mal  alors,  car  il  ne  l'était  pas 
tout  à  l'heure,  et  il  ne  saurait  avoir  changé  de  nature  :  il 
n'y  a  plus  d'autre  mal  que  la  découverte  qu'en  a  faite  le 
mari  :  or,  ce  tort-là  n'appartient  qu'à  lui  seul  :  il  ne  sau- 
rait regarder  la  femme.  Ceux  qui,  jadis,  ont  puni  l'adul- 
tère étaient  donc  des  bourreaux,  des  tyrans,  des  jaloux 
qui,   rapportant  tout  à    eux,   s'imaginaient   injustement 
qu'il  suffisait  de  les  offenser  pour  être  criminelle,  comme 
si  une   injure  personnelle   devait  jamais   se  considérer 
comme  un  crime,  et  comme  si  l'on  pouvait  justement 
appeler  crime  une  action  qui,  loin  d'outrager  la  nature 
et  la  société,  sert  évidemment  l'une  et  l'autre.  Il  est  cepen- 
dant des  cas  où  l'adultère,  facile  à  prouver,  devient  plus 
embarrassant  pour  la  femme,  sans  être,  pour  cela,  plus 
criminel  :  c'est,  par  exemple,  celui  où  l'époux  se  trouve 
ou   dans  l'impuissance  ou  sujet  à  des  goûts  contraires  à 
la   population.    Comme   elle  jouit,  et   que  son   mari    ne 
jouit  jamais,  sans  doute  alors  ses  déportements  devien- 
nent plus  ostensibles  ;  mais  doit-elle  se  gêner  pour  cela  ? 
Non,  sans  doute.  La  seule   précaution  qu'elle  doive  em- 
ployer est  de  ne  pas  faire  d'enfants  ou  de  se  faire  avorter 
si    ses   précautions   viennent  à  la  tromper.   Si  c'est  par 
raison  de  goûts  antiphysiques  qu'elle  est  contrainte  à  se 
dédommager  des  négligences  de  son  mari,  il  faut  d'abord 
qu'elle  le  satisfasse  sans  répugnance  dans  ses  goûts,  de 
quelque  nature  qu'ils  puissent  être;  qu'ensuite  elle  lui 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  181 

fasse  entendre  que  de  pareilles  complaisances  méritent 
bien  quelques  égards  ;  qu'elle  demande  une  liberté  entière 
en  raison  de  ce  qu'elle  accorde  ;  alors  le  mari  refuse  ou 
consent  ;  s'il  consent,  comme  a  fait  le  mien,  on  s'en  donne 
à  l'aise,  en  redoublant  de  soins  et  de  condescendance  à 
ses  caprices;  s'il  refuse,  on  épaissit  les  voiles  et  Ton... 
tranquillement  à  leur  ombre.  Est-il  impuissant  ?  On  se 
sépare,  mais,  dans  tous  les  cas,  on  s'en  donne.  Elle  est 
bien  dupe  la  femme  que  des  nœuds  aussi  absurdes  que 
ceux  de  l'hymen  empêchent  de  se  livrer  à  ses  penchants, 
qui  craint  ou  la  grossesse,  ou  les  outrages  de  son  époux, 
ou  les  taches,  plus  vaines  encore,  à  sa  réputation  !  Tu 
viens  de  le  voir,  Eugénie,  oui,  tu  viens  de  sentir  comme 
elle  est  dupée...  comme  elle  immole  bassement  aux  plus 
ridicules  préjugés  et  son  bonheur  et  toutes  les  délices  de 
la  vie...  Un  peu  de  fausse  gloire,  quelques  frivoles  espé- 
rances religieuses  la  dédommageront-elles  de  ses  sacri- 
fices ?  Non,  non,  et  la  vertu,  le  vice,  tout  se  confond  dans 
le  cercueil.  Le  public,  au  bout  de  quelques  années, 
exalte-t-il  plus  les  uns  qu'il  ne  condamne  les  autres  ?  Eh  ! 
non,  encore  une  fois  non,  et  la,  malheureuse,  ayant  vécu 
sans  plaisir,  expire,  hélas  I  sans  dédommagement. 

EUGÉNIE 

Comme  tu  me  persuades^  mon  ange  !  comme  tu  triom- 
phes de  mes  préjugés  !  comme  tu  détruis  tous  les  faux 
principes  que  ma  mère  avait  mis  en  moi  !  Ah  1  je  voudrais 
être  mariée  demain  pour  mettre  aussitôt  tes  maximes  en 
usage.  Qu'elles  sont  séduisantes!  qu'elles  sont  vraies  !  et 
combien  je  les  aime  1 


L'Inceste,   le  Meurtre 


EUGÉNIE 

Maïs  l'inceste  n'est-il  pas  un  crime  ? 

DOLMANCÉ 

Pourrait-on  regarder  comme  tels  les  plus  douces  unions 
de  la  nature,  celles  qu'elle  nous  prescrit  et  nous  conseille 
le  mieux!  Raisonnez  un  moment,  Eugénie:  comment 
l'espèce  humaine,  après  les  grands  malheurs  qu'éprouva 
notre  globe,  put-elle  autrement  se  reproduire  que  par 
l'inceste  ?  N'en  trouvons-nous  pas  l'exemple  et  la  preuve 
même  dans  les  livres  respectés  par  le  christianisme  ?  Les 
familles  d'Adam  et  de  Noé  purent-elles  autrement  se  per- 
pétuer que  par  ce  moyen  ?  Fouillez,  compulsez  les  mœurs 
de  l'univers  :  partout  vous  y  verrez  l'inceste  autorisé, 
regardé  comme  une  loi  sage  et  faite  pour  cimenter  les 
liens  de  famille.  Si  l'amour,  en  un  mot,  naît  de  la  ressem- 
blance, où  peut-elle  être  plus  parfaite  qu'entre  frère  et 
sœur,  qu'entre  père  et  fille?  Une  politique  mal  entendue, 
produite  par  la  crainte  de  rendre  certaines  familles  trop 
puissantes,  interdit  l'inceste  dans  nos  mœurs  ;  mais  ne 
nous  abusons  pas  au  point  de  prendre  pour  une  loi  de  la 
nature  ce  qui  n'est  dicté  que  par  l'intérêt  ou  par  l'ambi- 
tion ;  sondons  nos  cœurs;  c'est  toujours  là  où  je  renvoie 
nos  pédants  moralistes;  interrogeons  cet  organe  sacré,  et 
nous  reconnaîtrons  qu'il  n'est  rien  de  plus  délicat  que 
l'union  charnelle  des  familles  ;  cessons  de  n.  us  aveugler 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  183 

sur  les  sentiments  d'un  frère  pour  sa  sœur,  d'un  père 
pour  sa  fille.  En  vain,  l'un  et  l'autre  les  déguisent-ils  sous 
le  voile  d'une  légitime  tendresse  :  le  plus  violent  amour 
est  l'unique  sentiment  qui  les  enflamme,  c'est  le  seul  que 
la  nature  ait  mis  dans  leurs  cœurs.  Doublons,  triplons 
donc,  sans  rien  craindre,  ces  délicieux  incestes  et  croyons 
que  plus  l'objet  de  nos  désirs  nous  appartiendra  de  près, 
plus  nous  aurons  de  charmes  à  en  jouir.  Un  de  mes  amis 
vit  habituellement  avec  la  fille  qu'il  a  eue  de  sa  propre 
mère  ;  il  n'y  a  pas  huit  jours  qu'il  dépucela  un  garçon  de 
treize  ans,  fruit  de  son  commerce  avec  cette  fille;  dans 
quelques  années,  ce  même  jeune  homme  épousera  sa 
mère  :  ce  sont  les  vœux  de  mon  ami  ;  il  leur  fait  un  sort 
analogue  à  ses  projets,  et  ses  intentions,  je  le  sais,  sont  de 
jouir  encore  des  fruits  qui  naîtront  de  cet  hymen  ;  il  est 
jeune  et  peut  l'espérer.  Voyez,  tendre  Eugénie,  de  quelle 
quantité  d'incestes  et  de  crimes  se  serait  souillé  cet  hon- 
nête ami  s'il  y  avait  quelque  chose  de  vrai  dans  le  préjugé 
qui  nous  fait  admettre  du  mal  de  ces  liaisons.  En  un  mot, 
sur  toutes  ces  choses,  je  pars,  moi,  toujours  d'un  principe  : 
si  la  nature  défendait  les  jouissances  incestueuses,  les 
pollutions,  etc.,  permettrait-elle  que  nous  y  trouvassions 
autant  de  plaisir  ?  Il  est  impossible  qu'elle  puisse  tolérer 
ce  qui  l'outrage  véritablement. 

EUGÉNIE 

Oh!  mes  divins  instituteurs,  je  vois  bien  que,  d'après 
vos  principes,  il  est  très  peu  de  crimes  sur  la  terre,  et  que 
nous  pouvons  nous  livrer  en  paix  à  tous  nos  désirs,  quel- 
que singuliers  qu'ils  puissent  paraître  aux  sots,  qui, 
s'ofTensant  et  s'alarmant  de  tout,  prennent  imbécilement 
les  institutions  sociales  pour  les  divines  lois  de  la  nature. 
Mais  cependant,  mes  amis,  n'admettez-vous  pas  au  moins 
qu'il  existe  de  certaines  actions  absolument  révoltantes 
et  décidément  criminelles,  quoique  dictées  par  la  nature  ? 
Je  veux  bien  convenir  avec  vous  que  cette  nature,  aussi 
singulière  dans  les  productions  qu'elle  crée  que  variée 


184  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

dans  les  penchants  qu^elle  nous  donne,  nous  porte  quel- 
quefois à  des  actions  cruelles  ;  mais  si,  livrés  à  cette 
dépravation,  nous  cédions  aux  inspirations  de  cette  bi- 
zarre nature  au  point  d'attenter,  je  le  suppose,  à  la  vie 
de  nos  semblables,  vous  m'accorderez  bien,  au  moins  je 
l'espère,  que  cette  action  serait  un  crime  ? 

DOLMANCÉ 

Il  s'en  faut  bien,  Eugénie,  que  nous  puissions  vous 
accorder  une  telle  chose.  La  destruction  étant  une  des 
premières  lois  de  la  nature,  rien  de  ce  qui  détruit  ne  sau- 
rait être  un  crime.  Comment  une  action  qui  sert  aussi 
bien  la  nature  pourrait-elle  jamais  l'outrager?  Cette  des- 
truction, dont  l'homme  se  flatte,  n'est  d'ailleurs  qu'une 
chimère  ;  le  meurtre  n'est  point  une  destruction  ;  celui 
qui  le  commet  ne  fait  que  varier  les  formes  ;  il  rend  à  la 
nature  des  éléments  dont  la  main  de  cette  nature  habile 
se  sert  aussitôt  pour  récompenser  d'autres  êtres  ;  or, 
comme  les  créations  ne  peuvent  être  que  des  jouissances 
pour  celui  qui  s'y  livre,  le  meurtrier  en  prépare  donc  une 
à  la  nature;  il  lui  fournit  des  matériaux  qu'elle  emploie 
sur-le-champ,  et  l'action  que  des  sots  ont  eu  la  folie  de 
blâmer  ne  devient  plus  qu'un  mérite  aux  yeux  de  cette 
agente  universelle.  C'est  notre  orgueil  qui  s'avise  d'ériger 
le  meurtre  en  crime.  Nous  estimant  les  premières  créa- 
tures de  l'univers,  nous  avons  sottement  imaginé  que 
toute  lésion  qu'endurerait  cette  sublime  créature  devrait 
nécessairement  être  un  crime  énorme  ;  nous  avons  cru 
que  la  nature  périrait  si  notre  merveilleuse  espèce  venait 
à  s'anéantir  sur  ce  globe,  tandis  que  l'entière  destruction 
de  cette  espèce,  en  rendant  à  la  nature  la  faculté  créatrice 
qu'elle  nous  cède,  lui  redonnerait  une  énergie  que  nous 
lui  enlevons  en  propageant  ;  mais  quelle  inconséquence, 
Eugénie  1  Eh  quoi  !  un  souverain  ambitieux  pourra  dé- 
truire à  son  aise  et  sans  le  moindre  scrupule  les  ennemis 
qui  nuisent  à  ses  projets  de  grandeur  ?...  Des  lois 
cruelles...,  arbitraires,  impérieuses,  pourront  de  même 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  185 

assassiner  chaque  siècle  des  millions  d'individus,  et  nous, 
faibles  et  malheureux  particuliers,  nous  ne  pourrons  pas 
sacrifier  un  seul  être  à  nos  vengeances  ou  à  nos  caprices  ? 
Est-il  rien  de  si  barbare,  de  si  ridiculement  étrange,  et 
ne  devons-nous  pas,  sous  le  voile  du  plus  profond  mys- 
tère, nous  venger  amplement  de  cette  ineptie  ? 

EUGÉNIE 

Assurément...  Oh  I  comme  votre  morale  est  séduisante, 
et  comme  je  la  goûte  I...  Mais,  dites-moi...  Dolmancé... 
là,  bien  en  conscience,  ne  vous  seriez-vous  pas  quelquefois 
satisfait  de  ce  genre  ? 

DOLMANCÉ 

Ne  me  forcez  pas  à  vous  dévoiler  mes  fautes  :  leur 
nombre  et  leur  espèce  me  contraindraient  trop  à  rougir. 
Je  vous  les  avouerai  peut-être  un  jour. 

m"'  de  saint-ange 

Dirigeant  le  glaive  des  lois,  le  scélérat  s'en  est  souvent 
servi  pour  satisfaire  à  ses  passions. 

DOLMANCÉ 

Puissé-je  n'avoir  pas  d'autres  reproches  à  me  faire  I 

m"'    de    SAINT-ANGE,    luî   SQUlant    OU    COl 

Homme  divin...  je  vous  adore  I  Qu^il  faut  avoir  d'esprit 
et  de  courage  pour  avoir,  comme  vous,  goûté  tous  les 
plaisirs!  C'est  à  l'homme  de  génie  seul  qu'est  réservé 
l'honneur  de  briser  tous  les  freins  de  l'ignorance  et  de  la 
stupidité. 


La   Sodomie,    l'Amour,    l'Amitié, 
la  Reconnaissance,   les  Lois 


EUGENIE 


Voyons,  voyons,  monsieur,  comment  votre  philosophie 
explique  cette  sorte  de  délit.  Il  est  affreux,  n*est-ce  pas  ? 


DOLMANCE 


Commencez  à  partir  d'un  point,  Eugénie,  c'est  que  rien 
n'est  affreux  en  libertinage,  parce  que  tout  ce  que  le  liber- 
tinage inspire  l'est  également  par  la  nature  ;  les  actions 
les  plus  extraordinaires,  les  plus  bizarres,  celles  qui  pa- 
raissent choquer  le  plus  évidemment  toutes  les  lois,  toutes 
les  institutions  humaines  (car  pour  le  ciel,  je  n'en  parle 
pas),  eh  bien,  Eugénie,  celles-là  même  ne  sont  point 
affreuses,  et  il  n'en  est  pas  une  d'elles  qui  ne  puisse  se 
démontrer  dans  la  nature;  il  est  certain  que  celle  dont 
vous  me  parlez,  belle  Eugénie,  est  la  même  relativement 
à  laquelle  on  trouve  une  fable  si  singulière  dans  le  plat 
roman  de  l'Ecriture  Sainte,  fastidieuse  compilation  d'un 
juif  ignorant  pendant  la  captivité  de  Babylone  ;  mais  il 
est  faux,  hors  de  toute  vraisemblance,  que  ce  soit  en 
punition  de  ces  écarts  que  ces  villes  ou  plutôt  ces  bour- 
gades aient  péri  par  le  feu:  placées  sur  le  cratère  de 
quelques  anciens  volcans,  Sodome,  Gomorrhe  périrent 
comme  ces  villes  de  l'Italie  qu'engloutirent  les  laves  du 
Vésuve;  voilà  tout  le  miracle,  et  ce  fut  pourtant  de  cet 
événement    t^ut    simple   que    ''on    partit  pour   inventer 


I,A     PHII.OSOPIIIK    DANS     I,R    BOUDOtR  187 

barbarement  le  supplice  du  feu  contre  les  malheureux 
humains  qui  se  livraient  dans  une  partie  de  l'Europe  à 
cette  naturelle  fantaisie. 

EUGÉNIE 

Oh  I  naturelle  I 

DOLMANCé 

Oui,  naturelle,  je  le  soutiens  ;  la  nature  n'a  pas  deux 
voix,  dont  l'une  fasse  journellement  le  métier  de  con- 
damner ce  que  l'autre  inspire,  et  il  est  bien  certain  que 
ce  n^est  que  par  son  organe  que  les  hommes  entichés  de 
cette  manie  reçoivent  les  impressions  qui  les  y  portent. 
Ceux  qui  veulent  proscrire  ou  condamner  ce  goût  pré- 
tendent qu'il  nuit  à  la  population.  Qu'ils  sont  plats  ces  imbé- 
ciles qui  n'ont  jamais  que  cette  idée  de  population  dans  la 
tête  et  qui  ne  voient  jamais  que  du  crime  à  tout  ce  qui 
s'éloigne  de  là  1  Est-il  donc  démontré  que  la  nature  ait  de 
cette  population  un  aussi  grand  besoin  qu'ils  voudraient 
nous  le  faire  croire  ?  Est-il  bien  certain  qu'on  l'outrage 
chaque  fois  qu'on  s'écarte  de  cette  stupide  propagation  ? 
Scrutons  un  instant,  pour  nous  en  convaincre,  et  sa  mar- 
che et  ses  lois.  Si  la  nature  ne  faisait  que  créer  et  qu'elle 
ne  détruisît  jamais,  je  pourrais  croire  avec  ces  fastidieux 
sophistes  que  le  plus  sublime  de  tous  les  actes  serait  de 
travailler  sans  cesse  à  celui  qui  produit,  et  je  leur  accor- 
derais à  la  suite  de  cela  que  le  refus  de  produire  devait 
nécessairement  être  un  crime  ;  le  plus  léger  coup  d'oeil 
sur  les  opérations  de  la  nature  ne  prouve-t-il  pas  que  les 
créations,  les  destructions  se  succèdent,  que  l'une  et 
l'autre  de  ces  opérations  se  lient  et  s'enchaînent  même  si 
intimement  qu'il  devient  impossible  que  l'une  puisse  agir 
sans  l'autre?  que  rien  ne  naîtrait,  rien  ne  se  régénérerait 
sans  des  destructions  ?  La  destruction  est  donc  une  des 
lois  de  la  nature  comme  la  création.  Ce  principe  admis, 
comment  puis-je  otl'enser  cette  nature  en  refusant  de 
créer  ?  ce  qui,  à  supposer  un  mal  à  cette  action,  en  de- 


188  1,'œuvre  du  marquis  de  sade 

viendrait  un  infiniment  moins  grand,  sans  doute,  que 
celui  de  détruire,  qui  pourtant  se  trouve  dans  ses  lois, 
ainsi  que  je  viens  de  le  prouver.  Si,  d'un  côté,  j'admets 
donc  le  penchant  que  la  nature  me  donne  à  cette  perte, 
que  j'examine,  de  l'autre,  qu'il  lui  est  nécessaire  et  que 
je  ne  fais  qu'entrer  dans  ses  vues  en  m'y  livrant,  où  sera 
le  crime,  alors,  je  vous  le  demande?  Mais,  vous  objectent 
encore  les  sots  et  les  populateurs,  ce  qui  est  synonyme, 
ce  sperme  productif  ne  peut  être  placé  dans  vos  reins  à 
aucun  autre  tisage  que  pour  celui  de  la  propagation  ;  l'en 
détourner  est  une  ofTense.  Je  viens  d'abord  de  prouver 
que  non,  puisque  cette  perte  n'équivaudrait  même  pas  à 
une  destruction  bien  plus  importante  que  la  perte,  ne 
serait  pas  elle-même  un  crime.  Secondement,  il  est  faux 
que  la  nature  veuille  que  cette  liqueur  spermatique  soit 
absolument  et  entièrement  destinée  à  produire  ;  si  cela 
était,  non  seulement  elle  ne  permettrait  pas  que  cet  écou- 
lement eût  lieu  dans  tout  autre  cas,  comme  nous  le  prouve 
l'expérience,  puisque  nous  la  perdons  quand  nous  vou- 
lons et  où  nous  voulons,  et  ensuite  elle  s'opposerait  à  ce 
que  ces  pertes  eussent  lieu  sans  coït,  comme  il  arrive,  et 
dans  nos  souvenirs  ;  avare  d'une  liqueur  aussi  précieuse, 
ce  ne  serait  jamais  que  dans  le  vase  de  la  propagation 
qu'elle  en  permettrait  l'écoulement  ;  elle  ne  voudrait 
assurément  pas  que  cette  volupté,  dont  elle  nous  couronne 
alors,  pût  être  ressentie  quand  nous  détournerions  l'hom- 
mage ;  car  il  ne  serait  pas  raisonnable  de  supposer  qu'elle 
consentît  à  nous  donner  du  plaisir,  même  au  moment  où 
nous  l'accablerions  d'outrages.  Allons  plus  loin  :  si  les 
femmes  n'étaient  nées  que  pour  produire,  ce  qui  serait 
assurément  si  cette  production  était  si  chère  à  la  nature, 
arriverait-il  que  sur  la  plus  longue  vie  d'une  femme  il  ne 
se  trouve  cependant  que  sept  ans,  toute  déduction  faite 
où  elle  soit  en  état  de  donner  la  vie  à  son  semblable  ? 
Quoi  !  la  nature  est  avide  de  propagations  ;  tout  ce  qui  ne 
tend  pas  à  ce  but  l'offense,  et,  sur  cent  ans  de  vie,  le  sexe 
destiné  à  produire  ne  le  pourra  que  pendant  sept  ans  !  La 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  189 

nature  ne  veut  que  des  propagations,  et  la  semence  qu'elle 
prête  à  l'homme  pour  servir  ces  propagations  se  perd  tant 
qu'il  plaît  à  l'homme  I  II  trouve  le  même  plaisir  à  cette 
perte  qu'à  l'emploi  utile,  et  jamais  le  moindre  inconvé- 
nient !... 

Cessons,  mes  amis,  cessons  de  croire  à  de  telles  absur- 
dités ;  elles  font  frémir  le  bon  sens.  Ah  1  loin  d'outrager 
la  nature,  persuadons-nous  bien,  au  contraire,  que  le 
sodomite  et  la  tribade  la  servent  en  se  refusant  opiniâ- 
trement à  une  conjonction  dont  il  ne  résulte  qu'une 
progéniture  fastidieuse  pour  elle.  Cette  propagation,  ne 
nous  trompons  point,  ne  fut  jamais  une  de  ses  lois,  mais 
une  tolérance  tout  au  plus,  je  vous  l'ai  dit.  Eh  1  que  lui 
importe  que  la  race  des  hommes  s'éteigne  ou  s'anéantisse 
sur  la  terre  !  Elle  rit  de  notre  orgueil  à  nous  persuader 
que  tout  finirait  si  ce  malheur  avait  lieu  I  Mais  elle  ne 
s'en  apercevrait  seulement  pas. 

S'imagine-t-on  qu'il  n'y  ait  pas  déjà  des  races  éteintes? 
Buffon  en  compte  plusieurs,  et  la  nature,  muette  à  une 
perte  aussi  précieuse,  ne  s'en  aperçoit  seulement  pas. 
L'espèce  entière  s'anéantirait  que  l'air  n'en  serait  ni 
moins  pur,  l'astre  ni  moins  brillant,  la  marche  de  l'uni- 
vers moins  exacte. 

Qu'il  fallait  d'imbécillité  cependant  pour  croire  que 
notre  espèce  est  tellement  utile  au  monde  que  celui  qui 
ne  travaillerait  pas  à  la  propager  ou  qui  troublerait  cette 
propagation  deviendrait  nécessairement  un  criminel  ! 
Cessons  de  nous  aveugler  à  ce  point,  et  que  l'exemple 
des  peuples  plus  raisonnables  que  nous  serve  à  nous  per- 
suader de  nos  erreurs.  Il  n'y  a  pas  un  seul  coin  sur  la 
terre  où  ce  prétendu  crime  de  sodomie  n'ait  eu  des  tem- 
ples et  des  sectateurs.  Les  Grecs,  qui  en  faisaient  pour 
ainsi  dire  une  vertu,  lui  érigèrent  une  statue  sous  le 
nom  de  Vénus  Callipyge  ;  Rome  envoya  chercher  des 
lois  à  Athènes,  et  elle  en  rapporta  ce  goût  divin.  Quel 
progrès  ne  lui  voyons-nous  faire  sous  les  empereurs  ?  A 
l'abri  des  aigles  romaines,  il  s'étend  d'un  bout  de  la  terre 


190  l'œuvre    du    marquis    de    SADE 

à  l'autre  ;  à  la  destruction  de  l'empire,  il  se  réfugie  près 
de  la  tiare,  il  suit  les  arts  en  Italie,  il  nous  parvient  quand 
nous  nous  poliçons.  Découvrons-nous  un  hémisphère, 
nous  y  trouvons  la  sodomie.  Cook  mouille  dans  un  nou- 
veau monde  :  elle  y  règne.  Si  nos  ballons  eussent  été 
dans  la  lune,  elle  s'y  serait  trouvée  de  même.  Goût  déli- 
cieux I  enfant  de  la  nature  et  du  plaisir,  vous  devez  être 
partout  où  se  trouveront  les  hommes  ;  et  partout  où  l'on 
vous  aura  connu,  l'on  vous  érigera  des  autels  I...  Eh  bien, 
petit  ange,  es-tu  convertie  ?  cesses-tu  de  croire  que  la 
sodomie  soit  un  crime  ? 

EUGÉNIE 

Et  quand  elle  en  serait  un,  que  m'importe?  Ne  m'avez- 
vous  pas  démontré  le  néant  des  crimes  ?  Il  est  bien  peu 
d'actions  maintenant  qui  soient  criminelles  à  mes  yeux. 

DOLMANCÉ 

Il  n'est  de  crime  à  rien,  chère  fille,  à  quoi  que  ce  soit 
au  monde  ;  la  plus  monstrueuse  des  actions  n'a-t-elle  pas 
un  côté  par  lequel  elle  nous  est  propice  ? 

EUGÉNIE 

Qui  en  doute  ? 

DOLMANCÉ 

Eh  bien!  de  ce  moment  elle  cesse  d'être  un  crime;  car 
pour  que  ce  qui  sert  l'un  en  nuisant  à  l'autre  fût  un  crime, 
il  faudrait  démontrer  que  l'être  lésé  est  plus  précieux  à  la 
nature  que  l'être  servi  ;  or,  tous  les  individus  étant  égaux 
aux  yeux  de  la  nature,  cette  prédilection  est  impossible  ; 
donc  l'action  qui  sert  l'un  en  nuisant  à  l'autre  est  d'une 
indiflerence  parfaite  à  la  nature. 

EUGÉNIE 

Mais  si   l'action    nuisait  à   une   très   grande   quantité 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  191 

d'individus  et  qu'elle  ne  nous  rapportât  à  nous  qu'une 
très  légère  dose  de  plaisir,  ne  serait-il  pas  affreux  de  s'y 
livrer  alors  ? 

DOLMANCÉ  '' 

Pas  davantage,  parce  qu'il  n'y  a  aucune  comparaison 
entre  ce  qu'éprouvent  les  autres  et  ce  que  nous  ressen- 
tons ;  la  plus  forte  dose  de  douleur  chez  les  autres  doit 
assurément  être  nulle  pour  nous,  et  le  plus  léger  cha- 
touillement de  plaisir  éprouvé  par  nous  nous  touche  ; 
donc  nous  devons,  à  quel  prix  que  ce  soit,  préférer  ce 
léger  chatouillement  qui  nous  délecte  à  cette  somme 
immense  de  malheurs  d'autrui,  qui  ne  saurait  nous 
atteindre  ;  mais  s'il  arrive,  au  contraire,  que  la  singularité 
de  nos  organes,  une  construction  bizarre  nous  rendent 
agréables  les  douleurs  du  prochain,  ainsi  que  cela  arrive 
souvent,  qui  doute  alors  que  nous  ne  devions  incontesta- 
blement préférer  cette  douleur  d'autrui  qui  nous  amuse 
à  l'absence  de  cette  douleur  qui  deviendrait  une  privation 
pour  nous  ?  La  source  de  toutes  nos  erreurs  en  morale 
vient  de  l'admission  ridicule  de  ce  fil  de  fraternité  qu'in- 
ventèrent les  chrétiens  dans  leur  siècle  d'infortune  et  de 
détresse.  Contraints  à  mendier  la  pitié  des  autres,  il 
n'était  pas  maladroit  d'établir  qu'ils  étaient  tous  frères. 
Comment  refuser  des  secours  d'après  un  telle  hypothèse? 
Mais  il  est  impossible  d'admettre  cette  doctrine.  Ne  nais- 
sons-nous pas  tous  isolés  ;  je  dis  plus,  tous  ennemis  les 
uns  des  autres  ?  tous  dans  un  état  de  guerre  perpétuelle 
et  réciproque  ?  Or,  je  vous  demande  si  cela  serait,  dans 
la  supposition  que  les  vertus,  exigées  par  ce  prétendu 
fil  de  fraternité,  fussent  réellement  dans  la  nature  ?  Si 
sa  voix  les  inspirait  aux  hommes,  ils  les  éprouveraient 
en  naissant.  Dès  lors  la  pitié,  la  bienfaisance,  l'humanité 
seraient  des  vertus  naturelles,  dont  il  serait  impossible 
de  se  défendre  et  qui  rendraient  cet  état  primitif  de 
l'homme  sauvage  totalement  contraire  à  ce  que  nous 
voyons. 


192  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

EUGÉNIE 

Mais  si,  comme  vous  le  dites,  la  nature  fait  naître  les 
hommes  isolés,  'tous  indépendamment  les  uns  des  autres, 
au  moins  m'accorderez-vous  que  les  besoins,  en  les  rap- 
prochant, ont  dû  nécessairement  établir  quelques  liens 
entre  eux  ;  de  là,  ceux  du  sang  nés  de  leur  alliance  réci- 
proque, ceux  de  l'amour,  de  l'amitié,  de  la  reconnais- 
sance ;  vous  respecterez  au  moins  ceux-là,  j'espère  ? 

BOLMANCÉ 

Pas  plus  que  les  autres,  en  vérité  ;  mais  analysons-les, 
je  le  veux  :  un  coup  d'oeil  rapide,  Eugénie,  sur  chacun  en 
particulier. 

Direz-vous,  par  exemple,  que  le  besoin  de  me  marier, 
ou  pour  voir  prolonger  ma  race,  ou  pour  arranger  ma 
fortune,  doit  établir  des  liens  indissolubles  ou  sacrés  avec 
l'objet  auquel  je  m'allie  ?  Ne  serait-ce  pas,  je  vous  le 
demande,  une  absurdité  que  de  soutenir  cela  ?  Tant  que 
dure  l'acte  du  coït,  je  peux,  sans  doute,  avoir  besoin  de 
cet  objet  pour  y  participer  ;  mais  sitôt  qu'il  est  satisfait, 
que  reste-t-il,  je  vous  prie,  entre  lui  et  moi  ?  et  quelle 
obligation  réelle  enchaînera  à  lui  ou  à  moi  les  résultats 
de  ce  coït  ?  Ces  derniers  liens  furent  les  fruits  de  la 
frayeur  qu'eurent  les  parents  d'être  abandonnés  dans  leur 
vieillesse,  et  les  soins  intéressés  qu'ils  ont  de  nous  dans 
notre  enfance  ne  sont  que  pour  mériter  ensuite  les  mêmes 
attentions  dans  leur  dernier  âge. 

Cessons  d'être  la  dupe  de  tout  cela  :  nous  ne  devons 
rien  à  nos  parents...  pas  la  moindre  chose,  Eugénie,  et 
comme  c'est  bien  moins  pour  nous  que  pour  eux  qu'ils 
ont  travaillé,  il  nous  est  permis  de  les  détester  et  de  nous 
en  défaire  même  si  leur  procédé  nous  irrite  ;  nous  ne  de- 
vons les  aimer  que  s'ils  agissent  bien  avec  nous,  et  cette 
tendresse  alors  ne  doit  pas  avoir  un  degré  de  plus  que 
celle  que  nous  aurions  pour  d'autres  amis,  parce  que  les 
droits  de  la  naissance  n'établissent  rien,  ne  fondent  rien, 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  193 

et  qu'en  les  scrutant  avec  sagesse  et  réflexion  nous  n'y 
trouverions  sûrement  que  des  raisons  de  haine  pour  ceux 
qui,  ne  songeant  qu'à  leurs  désirs,  ne  nous  ont  donné 
souvent  qu'une  existence  malheureuse  ou  malsaine. 

Vous  me  parliez  des  liens  d'amour,  Eugénie;  puissiez- 
vous  jamais  ne  les  connaître!  Ah!  qu'un  tel  sentiment, 
pour  le  bonheur  que  je  vous  souhaite,  n'approche  jamais 
de  votre  cœur  !  Qu'est-ce  que  l'amour  ?  On  ne  peut  le 
considérer,  ce  me  semble,  que  comme  l'effet  résultatif  des 
qualités  d'un  bel  objet  sur  nous  ;  ces  effets  nous  trans- 
portent, ils  nous  enflamment  ;  si  nous  possédons  cet  objet, 
nous  voilà  contents  ;  s'il  nous  est  impossible  de  l'avoir, 
nous  nous  désespérons.  Mais  quelle  est  la  base  de  ce  sen- 
timent ?  le  désir.  Quelles  sont  les  suites  de  ce  sentiment  ? 
la  folie.  Tenons-nous-en  donc  au  motif  et  garantissons-nous 
des  effets.  Le  motif  est  de  posséder  l'objet  ;  eh  bien  ! 
tâchons  de  réussir,  mais  avec  sagesse  ;  jouissons-en  dès 
que  nous  l'avons  ;  consolons-nous  dans  le  cas  contraire  ; 
mille  autres  objets  semblables  et  souvent  bien  meilleurs, 
nous  consoleront  de  la  perte  de  celui-là  ;  tous  les  hommes, 
toutes  les  femmes  se  ressemblent  ;  il  n'y  a  point  d'amour 
qui  résiste  aux  effets  d'une  réflexion  saine.  Oh  !  quelle 
duperie  que  cette  ivresse  qui,  absorbant  en  nous  le  résultat 
des  sens,  nous  met  dans  un  tel  état  que  nous  ne  voyons 
plus,  que  nous  n'existons  plus  que  par  cet  objet  follement 
adoré  1  Est-ce  donc  là  vivre  ?  N'est-ce  pas  bien  plutôt  se 
priver  volontairement  de  toutes  les  douceurs  de  la  vie  ? 
N'est-ce  pas  vouloir  rester  dans  une  fièvre  brûlante  qui 
nous  absorbe  et  qui  nous  dévore  sans  nous  laisser  d'autre 
bonheur  que  des  jouissances  métaphysiques  si  ressem- 
blantes aux  effets  de  la  folie  ?  Si  nous  devions  toujours 
l'aimer,  cet  objet  adorable,  s'il  était  certain  que  nous  ne 
dussions  jamais  l'abandonner,  ce  serait  encore  une  extra- 
vagance sans  doute,  mais  excusable  au  moins.  Cela  arrive- 
t-il?  A-t-on  beaucoup  d'exemples  de  ces  liaisons  éternelles 
qui  ne  se  sont  jamais  démenties?  Quelques  mois  de  jouis- 
sanceS)  remettant  l'objet  à  sa  véritable  place,  nous  font 

13 


194  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

rougir  de  l'encens  que  nous  avons  brûlé  sur  ses  autels, 
et  nous  arrivons  souvent  à  ne  pas  même  concevoir  qu'il 
ait  pu  nous  séduire  à  ce  point. 

O  1  filles  voluptueuses,  livrez-nous  donc  vos  corps  tant 
que  vous  le  pourrez  1...  Divertissez-vous,  voilà  l'essentiel  ; 
mais  fuyez  avec  soin  l'amour.  Il  n'y  a  rien  de  bon  que 
son  physique,  disait  le  naturaliste  Buffon,  et  ce  n'était  pas 
sur  cela  seul  qu'il  raisonnait  en  bon  philosophe.  Je  le 
répète,  amusez-vous,  mais  n'aimez  point.  Les  femmes  ne 
sont  pas  faites  pour  un  seul  homme,  c'est  pour  tous  que 
les  a  créées  la  nature.  N'écoutant  que  cette  voix  sacrée, 
qu'elles  se  livrent  indifféremment  à  tous  ceux  qui  veulent 
d'elles.  Toujours  putains,  jamais  amantes,  fuyant  l'amour» 
adorant  le  plaisir,  ce  ne  seront  plus  que  des  roses  qu'elles 
trouveront  dans  la  carrière  de  la  vie  ;  ce  ne  seront  plus 
que  des  fleurs  qu'elles  nous  prodigueront  1... 

La  dernière  partie  de  mon  analyse  porte  donc  sur  les 
liens  de  l'amitié  et  sur  ceux  de  la  reconnaissance.  Respec- 
tons les  premiers,  j'y  consens,  tant  qu'ils  nous  sont  utiles  ; 
gardons  nos  amis  tant  qu'ils  nous  servent  ;  oublions-les 
dès  que  nous  n'en  tirons  plus  rien  ;  ce  n'est  jamais  que 
pour  soi  qu'il  faut  aimer  les  gens  ;  les  aimer  pour  eux- 
mêmes  n'est  qu'une  duperie  ;  jamais  il  n'est  dans  la  nature 
d'inspirer  aux  hommes  d'autres  mouvements,  d'autres 
sentiments  que  ceux  qui  doivent  leur  être  bons  à  quelque 
chose  ;  rien  n'est  égoïste  comme  la  nature  :  soyons-le  donc 
aussi  si  nous  voulons  accomplir  ses  lois. 

Quant  à  la  reconnaissance,  Eugénie,  c'est  le  plus  faible 
de  tous  les  liens  sans  doute.  Est-ce  donc  pour  nous  que 
les  hommes  nous  obligent  ?  N'en  croyons  rien,  ma  chère  ; 
c'est  par  ostentation,  par  orgueil.  N'est-il  donc  pas  hu- 
miliant, dès  lors,  de  devenir  ainsi  le  jouet  de  l'amour- 
propre  des  autres  ?  ne  l'est-il  pas  encore  davantage  d'être 
obligé  ?  Rien  de  plus  à  charge  qu'un  bienfait  reçu.  Point 
de  milieu  :  il  faut  le  rendre  ou  en  être  avili.  Les  âmes 
fieras  se  font  mal  au  poids  du  bienfait  ;  il  pèse  sur  elles 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  195 

avec  tant  de  violence  que  le  seul  sentiment  qu'elles 
exhalent  est  de  la  haine  pour  le  bienfaiteur. 

Quels  sont  donc  maintenant,  à  votre  avis,  les  liens  qui 
suppléent  à  l'isolement  où  nous  a  créés  la  nature?  Quels  sont 
ceux  qui  doivent  établir  des  rapports  entre  les  hommes  ? 

A  quels  titres  les  aimerons-nous,  les  chérirons-nous,  les 
préférerons-nous  à  nous-mêmes  PDequel  droit  soulagerons- 
nous  leur  infortune?  Où  sera  maintenant  dans  nos  âmes 
le  berceau  de  belles  et  inutiles  vertus  de  bienfaisance, 
d'humanité,  de  charité,  indiquées  dans  le  code  absurde  de 
quelques  religions  imbéciles  qui,  prêchéespar  des  impos- 
teurs ou  par  des  mendiants,  durent  nécessairement  con- 
seiller ce  qui  pouvait  les  soutenir  ou  les  tolérer  ? 

Eh  bien  I  Eugénie,  admettez-vous  encore  quelque  chose 
de  sacré  parmi  les  hommes?  Concevez-vous  quelques  rai- 
sons de  ne  pas  toujours  nous  préférer  à  eux  ? 

EUGÉNIE 

Ces  leçons,  que  mon  cœur  devance,  me  flattent  trop 
pour  que  mon  esprit  les  récuse. 

DOLMANCÉ 

Elles  sont  dans  la  nature,  Eugénie  ;  la  seule  approbation 
que  tu  leur  donnes  le  prouve  ;  à  peine  éclose  de  son  sein, 
comment  ce  que  tu  sens  pourrait-il  être  le  fruit  de  la 
corruption  ? 

EUGÉNIE 

Mais  toutes  les  erreurs  que  vous  préconisez  sont  dans 
la  nature,  pourquoi  les  lois  s'y  opposent-elles  ? 

DOLMANCÉ 

Parce  que  les  lois  ne  sont  pas  faites  pour  le  particulier, 
mais  pour  le  général,  ce  qui  les  met  dans  une  perpétuelle 
contradiction  a vecl'intérêt  personnel,  attendu  que  l'intérêt 
personnel  l'est  toujours  avec  l'intérêt  général.  Mais  les  lois, 
bonnes  pour  la  société,  sont  très  mauvaises  pour  l'individu 
qui  la  compose  ;  car,  pour  une  fois  qu'elles  le  protf^genl 


196  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

ou  le  garantissent,  elles  le  gênent  et  le  captivent  les  trois 
quarts  de  sa  vie  ;  aussi  l'homme  sage  et  plein  de  mépris 
pour  elles  les  tolère-t-il  comme  il  fait  des  serpents  et  des 
vipères  qui,  bien  qu'ils  blessent  ou  qu'ils  empoisonnent, 
servent  pourtant  quelquefois  dans  la  médecine  ;  il  se 
garantira  des  lois  comme  il  le  fera  de  ces  bêtes  venimeuses  ; 
il  s'en  mettra  à  l'abri  par  des  précautions,  par  des  mys- 
tères, toutes  choses  faciles  à  la  sagesse  et  à  la  prudence. 


Français  !  encore  un  effort,  si  vous  voulez 
être  Républicains 


EUGÉNIE 

Allons,  je  vous  pardonne  et  je  dois  respecter  des  prin- 
cipes qui  conduisent  à  des  égarements.  Comment  ne  les 
adopterais-je  pas,  moi  qui  ne  veux  plus  vivre  que  dans  le 
crime?  Asseyons-nous  et  jasons  un  instant  ;  je  n'en  puis 
plus.  Continuez  mon  instruction,  Dolmancé,  et  dites-moi 
quelque  chose  qui  me  console  des  excès  où  me  voilà  livrée  ; 
éteignez  mes  remords  ;  encouragez-moi. 

m"""  de  saint-ange 
Cela  est  juste,  il  faut  qu'un  peu  de  théorie  succède  à  la 
pratique  :  c'est  le  moyen  d'en'faire  une  écolière  parfaite. 

DOLMANCÉ 

Eh  bien  1  quel  est  l'objet,  Eugénie,  sur  lequel  vous 
voulez  qu'on  vous  entretienne? 

EUGÉNIE 

Je  voudrais  savoir  si  les  mœurs  sont  vraiment  nécessaires 
dans  un  gouvernement,  si  leur  influence  est  de  quelque 
poids  sur  le  génie  d'une  nation. 

DOLMANCÉ 

Ah  I  parbleu,  en  partant  ce  matin,  j'ai  acheté  au  palais 
de  l'Egalité  une  brochure  qui,  s'il  en  faut  croire  le  titre, 
doit  nécessairement  répondre  à  votre  question...  A  peine 
sort-elle  de  la  presse  I 


198  l'œuvre  nu   marquis  de  sade 


M         DE    SAINT-ANGE 

Voyons.  (Elle  lit  :  Français,  encore  un  eff'orl,  si  vous 
voulez  être  républicains.)  Voilà,  sur  ma  parole,  un  sin- 
gulier titre  ;  il  promet.  Chevalier,  toi  qui  possèdes  un  bel 
organe,  lis-nous  cela. 

DOLMANCÉ 

Ou  je  me  trompe,  ou  cela  doit  parfaitement  répondre  à 
la  question  d'Eugénie. 

EUGÉNIE 

Assurément. 

m"*  de  saint-ange 

Sors,  Augustin,  ceci  n'est  pas  fait  pour  toi  ;  mais  ne 
t'éloigne  pas  ;  nous  sonnerons  dès  qu'il  faudra  que  tu  repa- 
raisses. 

LE    CHEVALIER 

Je  commence. 

FRANÇAIS 

Encore  un  effort,  si  vous  voulez  être  républicains. 

LA   RELIGION 

Je  viens  vous  offrir  de  grandes  idées  ;  on  les  écoutera, 
elles  seront  réfléchies  ;  si  toutes  ne  plaisent  pas,  au  moins 
en  restera-t-il  quelques-unes  ;  j'aurai  contribué  en  quelque 
chose  au  progrès  des  lumières,  et  je  serai  content.  Je  ne 
le  cache  point,  c'est  avec  peine  que  je  vois  la  lenteur  avec 
laquelle  nous  tâchons  d'arriver  au  but  ;  c'est  avec  inquié- 
tude que  je  sens  que  nous  sommes  à  la  veille  de  le  manquer 
encore  une  fois.  Croit-on  que  ce  but  sera  atteint  quand  on 
nous  aura  donné  des  lois?  Qu'on  ne  l'imagine  pas.  Que 
ferions-nous  de  lois  sans  religions?  Il  nous  faut  un  culte  et 
un  culte  fait  pour  le  caractère  d'un  républicain,  bien  éloigné 
de  ne  jamais  pouvoir  reprendre  celui  de  Rome.  Dans  un 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  199 


siècle  où  nous  sommes  aussi  convaincus  que  la  religion 
doit  être  appuyée  sur  la  morale  et  non  pas  la  morale  sur 
la  religion,  il  faut  une  religion  qui  aille  aux  mœurs,  qui  en 
soit  comme  le  développement,  comme  la  suite  nécessaire, 
et  qui  puisse,  en  élevant  l'âme,  la  tenir  perpétuellement 
à  la  hauteur  de  cette  liberté  précieuse  dont  elle  fait 
aujourd'hui  son  unique  idole. 

Orjedemandesil'on  peut  supposer  que  celled'un  esclave 
de  Titus,  que  celle  d'un  vil  histrion  de  Judée  puisse  con- 
venir à  une  nation  libre  et  guerrière  qui  vient  de  se  régé- 
nérer ?  Non,  mes  compatriotes,  non,  vous  ne  le  croyez  pas. 
Si,  malheureusement  pour  lui,  le  Français  s'ensevelissait 
encore  dans  les  ténèbres  du  christianisme,  d'un  côté  l'or- 
gueil, la  tyrannie,  le  despotisme  des  prêtres,  vices  toujours 
renaissants  dans  cette  horde  impure,  de  l'autre  la  bassesse, 
les  petites  vues,  les  platitudes  des  dogmes  et  des  mystères 
de  cette  indigne  et  fabuleuse  religion,  en  émoussant  la 
fierté  de  l'âme  républicaine,  l'auraient  bientôt  ramenée 
sous  le  joug  que  son  énergie  vient  de  briser  !  Ne  perdons 
pas  de  vue  que  cette  puérile  religion  était  une  des  meil- 
leures armes  aux  mains  de  nos  tyrans  ;  un  de  ses  premiers 
dogmes  était  de  rendre  à  César  ce  jqui  appartenait  à  César; 
mais  nous  avons  détrôné  César  et  nous  ne  voulons  plus 
rien  lui  rendre.  Français,  ce  serait  en  vain  que  vous  vous 
flatteriez  que  l'esprit  d'un  clergé  assermenté  ne  doit  pas 
être  celui  d'un  réfractaire  :  il  est  des  vices  d'état  dont  on 
ne  se  corrige  jamais.  Avant  dix  ans,  au  moyen  de  la  reli- 
gion chrétienne,  de  sa  superstition,  de  ses  préjugés,  vos 
prêtres,  malgré  leur  pauvreté,  reprendraient  sur  les  âmes 
Tempire  qu'ils  avaient  envahi,  ils  vous  renchaîneraient  à 
des  rois,  parce  que  la  puissance  de  ceux-ci  étaya  toujours 
celle  de  l'autre,  et  votre  édifice  républicain  s'écroulerait, 
faute  de  bases. 

O  !  vous  qui  avez  la  faux  à  la  main,  portez  le  dernier 
coup  à  l'arbre  de  la  superstition  ;  ne  vous  contentez  pas 
d'élaguer  les  branches  ;  déracinez  tout  à  fait  une  plante 
dont    les   effets   sont  si  contagieux  ;  soyez  parfaitement 


200  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

convaincus  que  votre  système  de  liberté  et  d'égalité 
contrarie  trop  ouvertement  les  ministres  des  autels  du 
Christ  pour  qu'il  en  soit  jamais  un  seul  ou  qui  l'adopte  de 
bonne  foi,  ou  qui  ne  cherche  pas  à  l'ébranler,  s^il  par\ient 
à  prendre  quelque  emprise  sur  les  consciences.  Quel  sera 
le  prêtre  qui,  comparant  l'état  où  l'on  vient  de  le  réduire 
avec  celui  dont  il  jouissait  autrefois,  ne  fera  pas  tout  ce 
qui  dépendra  de  lui  pour  recouvrer  et  la  confiance  et 
l'autorité  qu'on  lui  a  fait  perdre  ?  Et  que  d'êtres  faibles  et 
pusillanimes  redeviendront  bientôt  les  esclaves  de  cet 
ambitieux  tonsuré  ?  Pourquoi  n'imagine-t-on  pas  que  les 
inconvénients  qui  ont  existé  peuvent  encore  renaître  ? 
Dans  l'enfance  de  l'Église  chrétienne,  les  prêtres  n'étaient- 
ils  pas  ce  qu'ils  sont  aujourd'hui  ?  Vous  voyez  où  ils  étaient 
parvenus  !  Qui  pourtant  les  avait  conduits  là  ?  N'étaient- 
ce  pas  les  moyens  que  leur  fournissait  la  religion?  Or,  si 
vous  ne  la  défendez  pas  absolument,  cette  religion,  ceux 
qui  la  prêchent,  ayant  toujours  les  mêmes  moyens,  arri- 
veront bientôt  au  même  but.  Anéantissez  donc  à  jamais 
ce  qui  peut  détruire  un  jour  votre  ouvrage.  Songez  que  le 
truit  de  vos  travaux  n'étant  réservé  qu'à  vos  neveux,  il 
est  de  votre  devoir,  de  votre  probité,  de  ne  leur  laisser 
aucun  de  ces  germes  dangereux  qui  pourraient  les 
replonger  dans  le  chaos  dont  nous  avons  tant  de  peine  à 
sortir. 

Déjà  nos  préjugés  se  dissipent,  déjà  le  peuple  abjure  les 
absurdités  catholiques  ;  il  a  déjà  supprimé  les  temples  ; 
les  prétendus  fidèles,  désertant  le  banquet  apostolique, 
laissent  les  dieux  de  farine  aux  souris.  Français,  ne  vous 
arrêtez  point  ;  l'Europe  entière,  une  main  déjà  sur  le 
bandeau  qui  fascine  ses  yeux,  attend  de  vous  l'effort  qui 
doit  l'arracher  de  son  front.  Ilàtez-vous,  ne  laissez  pas  à 
Home  la  sainle,  s'agitant  en  tous  sens  pour  réprimer  votre 
énergie,  le  temps  de  se  conserver  peut-être  encore  quelques 
prosélytes.  Frappez  sans  ménagement  sa  tête  altière  et 
(rémissante,  et  qu'avant  deux  mois  l'arbre  de  la  liberté, 
aombragent  les  débris  de  la  chaire  de  saint  Pierre,  couvre 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  201 

du  poids  de  ses  rameaux  victorieux  toutes  ces  méprisables 
idoles  du  christianisme,  effrontément  élevées  sur  les 
cendres  et  des  Gâtons  et  des  Brutus. 

Français,  je  vous  le  répète,  l'Europe  attend  de  vous 
d'être  à  la  fois  délivrée  du  sceplre  et  de  Feiicensoir.  Son- 
gez qu'il  vous  est  impossible  de  l'affranchir  de  la  tyrannie 
royale  sans  lui  faire  briser  en  même  temps  les  freins  de 
la  superstition  religieuse  ;  les  liens  de  l'une  sont  trop  in- 
timement unis  à  l'autre  pour  qu'en  en  laissant  subsister 
une  des  deux  vous  ne  retombiez  pas  bientôt  sous  l'empire 
de  celle  que  vous  aurez  négligé  de  dissoudre.  Ce  n'est 
plus  ni  aux  genoux  d'un  être  imaginaire  ni  à  ceux  d'un 
vil  imposteur  qu'un  républicain  doit  fléchir  :  ses  uniques 
dieux  doivent  être  maintenant  le  courage  et  la  liberté. 
Rome  disparut  dès  que  le  christianisme  s'y  prêcha,  et  la 
France  est  perdue  si  elle  s'y  réfère  encore. 

Qu'on  examine  avec  attention  les  dogmes  absurdes,  les 
mystères  effrayants,  les  cérémonies  monstrueuses,  la 
morale  impossible  de  cette  dégoûtante  religion,  et  l'on 
verra  si  elle  peut  convenir  à  une  république.  Croyez-vous 
de  bonne  foi  que  je  me  laisserais  dominer  par  l'opinion 
d'un  homme  que  je  viendrais.de  voir  aux  pieds  de  l'im- 
bécile prêtre  de  Jésus  ?  Non,  non,  certes.  Cet  homme, 
toujours  vil,  tiendra  toujours,  par  la  bassesse  de  ses  vues, 
aux  atrocités  de  l'ancien  régime  ;  dès  qu'il  peut  se  sou- 
mettre aux  stupidités  d'une  religion  aussi  plate  que  celle 
que  nous  avions  la  folie  d'admettre,  il  ne  peut  plus  ni  me 
dicter  des  lois,  ni  me  transmettre  des  lumières  ;  je  ne  le 
vois  plus  que  comme  un  esclave  des  préjugés  et  de  la 
superstition. 

Jetons  les  yeux,  pour  nous  convaincre  de  cette  vérité, 
sur  le  peu  d'individus  qui  restent  attachés  au  culte  insensé 
de  nos  pères  :  nous  verrons  si  ce  ne  sont  pas  tous  des 
ennemis  irréconciliables  du  système  actuel,  nous  verrons 
si  ce  n'est  pas  dans  le  nombre  qu'est  entièrement  comprise 
cette  caste,  si  justement  méprisée,  de  royalistes  et  d'aris- 
tocrates. Que  l'esclave  d'un  brigand  couronné  fléchisse, 


202  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

s'il  le  veut,  aux  pieds  d'une  idole  de  plâtre,  un  tel  objet 
est  fait  pour  son  âme  de  boue  :  qui  peut  servir  des  rois 
do4t  adorer  des  dieux  !  mais  nous,  Français,  mais  nous, 
mes  compatriotes,  nous,  ramper  encore  sous  des  freins 
aussi  méprisables,  plutôt  mourir  mille  fois  que  de  nous  y 
asservir  de  nouveau  !  Puisque  nous  croyons  un  culte 
nécessaire,  imitons  celui  des  Romains  :  les  actions,  les 
passions,  les  héros,  voilà  quels  en  étaient  les  respectables 
objets.  De  telles  idoles  élevaient  l'âme,  elles  l'électrisaient  ; 
elles  faisaient  plus  :  elles  lui  communiquaient  les  vertus 
de  l'être  respecté.  L'adorateur  de  Minerve  voulait  être 
prudent.  Le  courage  était  dans  le  cœur  de  celui  qu'on 
voyait  aux  pieds  de  Mars.  Pas  un  seul  dieu  de  ces  grands 
hommes  n'était  privé  d'énergie  ;  tous  faisaient  passer  le 
feu  dont  ils  étaient  eux-mêmes  embrasés  dans  l'âme  de 
celui  qui  les  vénérait  ;  et  comme  on  avait  l'espoir  d'être 
adoré  soi-même  un  jour,  on  aspirait  à  devenir  au  moins 
aussi  grand  que  celui  qu'on  prenait  pour  modèle.  Mais 
que  trouvons-nous  au  contraire  dans  les  vains  dieux  du 
christianisme?  Que  vous  offre,  je  le  demande,  cette  im- 
bécile religion  ?  Le  plat  imposteur  de  Nazareth  vous 
fait-il  naître  quelques  idées  ?  Sa  sale  et  dégoûtante  mère, 
l'impudique  Marie,  vous  inspire-t-elle  quelques  vertus?  Et 
trouvez-vous  dans  les  saints  dont  est  garni  son  Elysée 
quelque  modèle  de  grandeur,  ou  d'héroïsme,  ou  de  vertus? 
Il  est  si  vrai  que  cette  stupide  religion  ne  prête  rien  aux 
grandes  idées  qu'aucun  artiste  ne  peut  en  employer  les 
attributs  dans  les  monuments  qu'il  élève  ;  à  Rome  même, 
la  plupart  des  embellissements  ou  des  ornements  du  palais 
des  papes  ont  leurs  modèles  dans  le  paganisme  ;  et  tant 
que  le  monde  subsistera,  lui  seul  échauffera  la  verve  des 
grands  hommes. 

Sera-ce  dans  le  théisme  pur  que  nous  trouverons  plus 
de  motif  de  grandeur  et  d'élévation?  Sera-ce  l'adoption 
d'une  chimère,  qui,  donnant  â  notre  âmece  degré  d'énergie 
essentiel  aux  vertus  républicaines,  portera  l'homme  à  les 
chérir  ou   à  les  pratiquer  ?   Ne   l'imaginons  pas;   on  est 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  203 

revenu  de  ce  fantôme,  et  l'athéisme  est  à  présent  le  seul 
système  de  tous  les  gens  qui  savent  raisonner.  A  mesure 
que  l'on  s'est  éclairé,  on  a  senti  que,  le  mouvement  étant 
inhérent  à  la  matière,  l'agent  nécessaire  à  imprimer  ce 
mouvement  devenait  un  être  illusoire,  et  que  tout  ce  qui 
existait  devant  être  en  mouvement  par  essence,  le  moteur 
était  inutile  ;  on  a  senti  que  ce  Dieu  chimérique,  pru- 
demment inventé  par  les  premiers  législateurs,  n'était 
entre  leurs  mains  qu'un  moyen  de  plus  pour  nous  en- 
chaîner et  que,  se  réservant  le  droit  de  faire  parler  seul 
ce  fantôme,  ils  sauraient  bien  ne  lui  faire  dire  que  ce  qui 
viendrait  à  l'appui  des  lois  ridicules  par  lesquelles  ils 
prétendaient  nous  asservir. 

Lycurgue,  Numa,  Moïse,  Jésus-Christ,  Mahomet,  tous 
ces  grands  fripons,  tous  ces  grands. despotes  de  nos  idées, 
surent  associer  les  divinités  qu'ils  fabriquaient  à  leur  ambi- 
tion démesurée,  et,  certains  de  captiver  les  peuples  avec 
la  sanction  de  ces  dieux,  ils  avaient,  comme  on  sait,  tou- 
jours soin  ou  de  ne  les  interroger  qu'à  propos,  ou  de  ne 
leur  faire  répondre  que  ce  qu'ils  croyaient  pouvoir  les 
servir.  Tenons  donc  aujourd'hui  dans  le  même  mépris  et 
le  Dieu  vain  que  les  imposteurs  ont  prêché,  et  toutes  les 
subtilités  religieuses  qui  découlent  de  sa  ridicule  adoption  ; 
ce  n'est  plus  avec  ce  hochet  qu'on  peut  amuser  des  hommes 
libres.  Que  l'extinction  totale  des  cultes  entre  donc  dans 
les  principes  que  nous  propageons  dans  l'Europe  entière. 
Ne  nous  contentons  pas  de  briser  les  sceptres  ;  pulvérisons 
à  jamais  les  idoles  !  Il  n'y  eut  jamais  qu'un  pas  de  la  supers- 
tition au  royalisme.  Il  faut  bien  que  cela  soit  sans  doute, 
puisqu'un  des  premiers  articles  du  sacre  des  rois  était 
touj(  urs  le  maintien  de  la  religion  dominante  comme  une 
des  bases  politiques  qui  devaient  le  mieux  soutenir  leur 
trône.  Mais  dès  qu'il  est  abattu  de  ce  trône,  dès  qu'il  l'est 
heureusement  pour  jamais,  ne  redoutons  point  d'extirper 
de  même  ce  qui  en  formait  les  assises. 

Oui,  citoyens,  la  religion  est  incohérente  au  svstème  de 
la  liberté  ;  vous  l'avez  senti.  Jamais  l'homme  libre  ne  se 


204  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

courbera  près  des  dieux  du  christianisme  ;  jamais  ses 
dogmes,  jamais  ses  rites,  ses  mystères  ou  sa  morale  ne 
conviendront  à  un  républicain.  Encore  un  effort  ;  puisque 
vous  travaillez  à  détruire  tous  les  préjugés,  n'en  laissez 
subsister  aucun.  Combien  devons-nous  être  plus  certains 
de  leur  retour,  si  celui  que  vous  laissez  vivre  est  positi- 
vement le  berceau  de  tous  les  autres. 

Cessons  de  croire  que  la  religion  puisse  être  utile  à 
l'homme.  Ayons  de  bonnes  lois,  et  nous  saurons  nous 
passer  de  religion.  Mais  il  en  faut  une  au  peuple,  assure- 
t-on  ;  elle  l'amuse,  elle  le  contient.  A  la  bonne  heure  ! 
Donnez-nous  donc,  en  ce  cas,  celle  qui  convient  à  des 
hommes  libres.  Rendez-nous  les  dieux  du  paganisme. 
i\ous  adorerons  volontiers  Jupiter,  Hercule  ou  Pallas  ; 
mais  nous  ne  voulons  plus  du  fabuleux  auteur  d'un  univers 
qui  se  meut  lui-même  ;  nous  ne  voulons  plus  d'un  dieu  sans 
étendue,  et  qui  pourtant  remplit  tout  de  son  immensité, 
d'un  dieu  tout-puissant,  et  qui  n'exécute  jamais  ce  qu'il 
désire,  d'un  être  souverainement  bon,  et  qui  ne  fait  que 
des  mécontents,  d'un  être  ami  de  l'ordre,  et  dans  le  gou- 
vernement duquel  tout  est  en  désordre.  Non,  nous  ne 
voulons  plus  d'un  Dieu  qui  dérange  la  nature,  qui  est  le 
père  de  la  confusion,  qui  meut  l'homme  au  moment  où 
l'homme  se  livre  à  des  horreurs  ;  un  tel  Dieu  nous  fait 
frémir  d'indignation,  et  nous  le  reléguons  pour  jamais 
dans  l'oubli  d'où  l'infâme  Robespierre  a  voulu  le  sortir. 

Français,  à  la  place  de  cet  indigne  fantôme,  substituons 
les  simulacres  imposants  qui  rendaient  Rome  la  maîtresse 
de  l'univers  :  traitons  toutes  les  idoles  chrétiennes  comme 
nous  avons  traité  celles  de  nos  rois.  Nous  avons  replacé 
les  emblèmes  de  la  liberté  sur  les  bases  qui  soutenaient 
autrefois  les  tyrans  ;  réédifions  de  même  l'effigie  des  grands 
hommes  sur  les  piédestaux  de  ces  polissons  adorés  par  le 
christianisme.  Cessons  de  redouter  pour  nos  campagnes 
l'effet  de  l'athéisme  ;  les  paysans  n'ont-ils  pas  senti  la 
nécessité  de  l'anéantissement  du  culte  catholique,  si 
contradictoire  aux  vrais  principes  de  la  liberté?  N'ont-ils 


LA   PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  205 

pas  VU,  sans  effroi  comme  sans  douleur,  culbuter  leurs 
autels  et  leurs  presbytères  ?  Ah  !  croyez  qu'ils  renonce- 
ront de  même  à  leur  ridicule  Dieu.  Les  statues  de  Mars, 
de  Minerve  et  de  la  Liberté  seront  mises  aux  endroits  les 
plus  remarquables  de  leurs  habitations  ;  une  fête  annuelle 
s'y  célébrera  tous  les  ans  ;  la  couronne  sera  décernée  au 
citoyen  qui  aura  le  mieux  mérité  de  la  patrie.  A  l'entrée 
d'un  bois  solitaire,  Vénus,  l'H3'men  et  l'Amour,  érigés 
sous  un  temple  agreste,  recevront  l'hommage  des  amants  ; 
là,  ce  sera  par  la  main  des  grâces  que  la  beauté  couronnera 
la  constance. 

Il  ne  s'agira  pas  seulement  d'aimer  pour  être  digne  de 
cette  couronne,  il  faudra  encore  avoir  mérité  de  l'être  : 
riiéroïsme,  les  talents,  l'humanité,  la  grandeur  d'âme,  un 
civisme  à  l'épreuve,  voilà  les  titres  qu'aux  pieds  de  sa 
maîtresse  sera  forcé  d'établir  l'amant,  et  ceux-là  vaudront 
bien  ceux  de  la  naissance  et  de  la  richesse,  qu'un  sot 
orgueil  exigeait  autrefois.  Quelques  vertus  au  moins 
écloront  de  ce  culte,  tandis  qu'il  ne  naît  que  des  crimes  de 
celui  que  nous  avons  eu  la  faiblesse  de  professer.  Ce  culte 
s'alliera  avec  la  liberté  que  nous  servons  ;  il  l'animera, 
l'entretiendra,  l'embrasera,  au  lieu  que  le  théisme  est,  par 
son  essence  et  par  sa  nature,  le  plus  mortel  ennemi  de  la 
liberté  que  nous  servons. 

En  coûta-t-il  une  goutte  de  sang  quand  les  idoles 
païennes  furent  détruites  sous  le  Bas-Empire  ?  La  révo- 
lution, préparée  par  la  stupidité  d'un  peuple  redevenu 
esclave,  s'opéra  sans  le  moindre  obstacle.  Comment 
pouvons-nous  redouter  que  l'ouvrage  de  la  philosophie 
soit  plus  pénible  que  celui  du  despotisme  !  Ce  sont  les 
prêtres  seuls  qui  captivent  encore  aux  pieds  de  leur  Dieu 
chimérique  ce  peuple  que  vous  craignez  tant  d'éclairer  ; 
éloignez-les  de  lui,  et  le  voile  tombera  naturellement. 
Croyez  que  ce  peuple,  bien  plus  sage  que  vous  l'imaginez, 
dégagé  des  fers  de  la  tyrannie,  le  sera  bientôt  de  la  super- 
stition. Vous  le  redoutez  s'il  n'a  pas  ce  frein  :  quelle 
extravagance  I  Ah  !  croyez-le,  citoyens,  celui  que  le  glaive 


206  l'œuvre  nu  marquis  de  sade 


matériel  des  lois  n'arrête  point  ne  le  sera  pas  davantage 
par  la  crainte  morale  des  supplices  de  l'enfer,  dont  il  se 
moque  depuis  son  enfance  ;  votre  théisme,  en  un  mot,  a 
fait  commettre  beaucoup  de  forfaits,  mais  il  n'en  arrêta 
jamais  un  seul. 

S'il  est  vrai  que  les  passions  aveuglent,  que  leur  effet 
soit  d'élever  un  nuage  sur  nos  yeux,  qui  nous  déguise  les 
dangers  dont  elles  sont  environnées,  comment  pouvons- 
nous  supposer  que  ce  qui  est  loin  de  nous,  comme  le  sont  les 
punitions  annoncées  par  votre  Dieu,  puisse  parvenir  à 
dissiper  ce  nuage  que  ne  peut  dissoudre  le  glaive  même 
des  lois,  toujours  suspendu  sur  les  passions  ?  S'il  est  donc 
prouvé  que  ce  supplément  de  freins,  imposé  par  l'idée  d'un 
dieu,  devienne  inutile,  s'il  est  démontré  qu'il  est  dangereux 
par  ses  autres  effets,  je  demande  à  quel  usage  il  peut  donc 
servir,  et  de  quels  motifs  nous  pourrions  nous  appuyer 
pour  en  prolonger  l'existence. 

Me  dira-t-on  que  nous  ne  sommes  pas  assez  mûrs  pour 
consolider  encore  notre  révolution  d^une  manière  aussi 
éclatante?  Ah!  mes  concitoyens,  le  chemin  que  nous 
avons  fait  depuis  89  était  bien  autrement  difficile  que 
celui  qui  nous  reste  à  faire,  et  nous  avons  bien  moins  à 
travailler  l'opinion,  dans  ce  que  je  vous  propose,  que  nous 
ne  l'avons  tourmentée  en  tous  sens  depuis  l'époque  du 
renversement  de  la  Bastille.  Croyons  qu'un  peuple  assez 
sage,  assez  courageux  pour  conduire  un  monarque  im- 
pudent du  faîte  des  grandeurs  au  pied  de  l'échafaud,  qui, 
dans  ce  peu  d'années,  sut  vaincre  autant  de  préjugés,  sut 
briser  tant  de  freins  ridicules,  le  sera  suffisamment  pour 
immoler  au  bien  de  la  chose,  à  la  prospérité  de  la  répu- 
blique, un  fantôme  bien  plus  illusoire  encore  que  ne  pou- 
vait l'être  celui  d'un  roi. 

Français,  vous  frapperez  les  premiers  coups  ;  votre 
éducation  nationale  fera  le  reste  ;  mais  travaillez  promp- 
tement  à  cette  besogne;  qu'elle  devienne  un  de  vos  soins 
les  plus  importants  ;  qu'elle  ait  surtout  pour  base  cette 
morale  essentielle,  si  négligée  dans  l'éducation  religieuse. 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  207 

Remplacez  les  sottises  déifiques  dont  vous  fatiguiez  les 
jeunes  organes  de  vos  enfants  par  d'excellents  principes 
sociaux  ;  qu'au  lieu  d'apprendre  à  réciter  de  futiles  prières, 
qu'ils  feront  gloire  d'oublier  dès  qu'ils  auront  seize  ans, 
qu'ils  soient  instruits  de  leurs  devoirs  dans  la  société  ; 
apprenez-leur  à  chérir  des  vertus  dont  vous  leur  parliez  à 
peine  autrefois  et  qui,  sans  vos  fables  religieuses,  suffisent 
à  leur  bonheur  individuel  ;  faites-leur  sentir  que  ce  bon- 
heur consiste  à  rendre  les  autres  aussi  fortunés  que  nous 
désirons  l'être  nous-mêmes.  Si  vous  asseyez  ces  vérités 
sur  des  chimères  chrétiennes,  comme  vous  aviez  la  folie 
de  le  faire  autrefois,  à  peine  vos  élèves  auront-ils  reconnu 
la  futilité  des  bases  qu'ils  feront  crouler  l'édifice,  et  ils 
deviendront  scélérats,  seulement  parce  qu'ils  croient  que 
la  religion  qu'ils  ont  culbutée  leur  défendait  de  l'être.  En 
leur  faisant  sentir  au  contraire  la  nécessité  de  la  vertu, 
uniquement  parce  que  leur  propre  bonheur  en  dépend, 
ils  seront  honnêtes  gens  par  égoïsme,  et  cette  loi  qui  régit 
tous  les  hommes  sera  toujours  la  plus  sûre  de  toutes.  Que 
l'on  évite  donc  avec  le  plus  grand  soin  de  mêler  aucune 
fable  religieuse  dans  cette  éducation  nationale.  Ne  perdons 
jamais  de  vue  que  ce  sont  des  hommes  libres  que  nous 
voulons  former,  et  non  de  vils  adorateurs  d'un  dieu. 
Qu'un  philosophe  simple  instruise  ces  nouveaux  élèves 
des  sublimités  incompréhensibles  de  la  nature,  qu'il  leur 
prouve  que  la  connaissance  d'un  Dieu,  souvent  très  dan- 
gereuse aux  hommes,  ne  servit  jamais  à  leur  bonheur, 
et  qu'ils  ne  seront  pas  plus  heureux  en  admettant  comme 
cause  de  ce  qu'ils  ne  comprennent  pas  quelque  chose 
qu'ils  comprennent  encore  moins  :  qu'il  est  bien  moins 
essentiel  d'entendre  la  nature  que  d'en  jouir  et  d'en  res- 
pecter les  lois  ;  que  ces  lois  sont  aussi  sages  que  simples  ; 
qu'elles  sont  écrites  dans  le  cœur  de  tous  les  hommes,  et 
qu'il  ne  faut  qu'interroger  ce  cœur  pour  en  démêler  l'im- 
pulsion. S'ils  veulent  qu'absolument  vous  leur  parliez 
d'un  créateur,  répondez  que,  les  choses  ayant  toujours 
été  ce  qu'elles  sont,  n'ayant  jamais  eu  de  commencement 


20S  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

et  ne  devant  jamais  avoir  de  fin,  il  devient  aussi  inutile 
qu'impossible  à  l'homme  de  pouvoir  remonter  à  une 
origine  imaginaire,  qui  n'expliquerait  rien  et  n'avancerait 
à  rien.  Dites-leur  qu'il  est  impossible  aux  hommes  d'avoir 
des  idées  vraies  d'un  être  qui  n'agit  sur  aucun  de  nos 
sens.  Toutes  nos  idées  sont  des  représentations  des  objets 
qui  nous  frappent  ;  qu'est-ce  qui  peut  nous  représenter 
l'idée  d'un  dieu,  qui  est  évidemment  une  idée  sans  objet? 
Une  telle  idée,  leur  ajouterez-vous,  n'est-elle  pas  aussi 
impossible  que  des  efïets  sans  cause  ?  Une  idée  sans  pro- 
totype est-elle  autre  chose  qu'une  chimère  ?  Quelques 
docteurs,  poursuivrez-vous,  assurent  que  l'idée  d'un  dieu 
est  innée,  et  que  les  hommes  ont  cette  idée  dès  le  ventre 
de  leur  mère.  Mais  cela  est  faux,  leur  ajouterez-vous  ; 
tout  principe  est  un  jugement,  tout  jugement  est  l'effet  de 
l'expérience,  et  l'expérience  ne  s'acquiert  que  par  l'exer- 
cice des  sens  :  d'où  suit  que  les  principes  religieux  ne 
portent  évidemment  sur  rien  et  ne  sont  point  innés. 
Comment,  poursuivrez-vous,  a-t-on  pu  persuader  à  des 
êtres  raisonnables  que  la  chose  la  plus  difficile  à  com- 
prendre était  la  plus  essentielle  pour  eux  ;  c'est  qu'on  les 
a  grandement  ellrayés  ;  c'est  que,  quand  on  a  peur,  on 
cesse  de  raisonner  ;  c'est  qu'on  leur  a  surtout  recommandé 
de  se  défier  de  leur  raison,  et  que,  quand  la  cervelle  est 
troublée,  on  croit  tout  et  n^examine  rien.  L'ignorance  et 
la  peur,  leur  direz-vous  encore,  voilà  les  deux  bases  de 
toutes  les  religions. 

L'incertitude  où  l'homme  se  trouve,  par  rapport  à  son 
Dieu,  est  précisément  le  motif  qui  l'attache  à  sa  religion. 
L'homme  a  peur  dans  les  ténèbres,  tantau  physique  qu'au 
moral  ;  la  peur  devient  habituelle  en  lui  et  se  change  en 
besoin  :  il  croirait  qu'il  lui  manquerait  quelque  chose  s'il 
n'avait  plus  rien  à  espérer  ou  à  craindre.  Revenez  ensuite 
à  l'utilité  de  la  morale  ;  donnez-leur  sur  ce  grand  objet 
beaucoup  plus  d'exemples  que  de  leçons,  beaucoup  plus  de 
preuves  que  de  livres,  et  vous  en  ferez  de  bons  citoyens  ; 
vous  en  ferez  de  bons  guerriers,  de  bons  pères,  de  bons 


Pl.  VI 


L'EXAMKX  DES  FEMMES 
l'OlR   I.K  SERAIL  DU  ROI  DE  BUTUA 

{Aline  et  Valcoiir) 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  209 

époux  ;  vous  en  ferez  des  hommes  d'autant  plus  attachés  à 
la  liberté  de  leur  pays  qu'aucune  idée  de  servitude  ne  pourra 
plus  se  présenter  à  leuresprit, qu'aucune  terreur  religieuse 
ne  viendra  troubler  leur  génie.  Alors  le  véritable  patrio- 
tisme éclatera  dans  toutes  les  âmes  ;  il  y  régnera  dans  toute 
sa  force  et  dans  toute  sa  pureté,  parce  qu'il  y  deviendra  le 
seul  sentiment  dominant,  et  qu'aucune  idée  étrangère  n'en 
attiédira  l'énergie  ;  alors,  votre  seconde  génération  est  sûre, 
et  votre  ouvrage,  consolidé  par  elle,  va  devenir  la  loi  de  l'uni- 
vers. Mais  si,  par  crainte  ou  pusillanimité,  ces  conseils  ne 
sont  pas  suivis,  si  on  laisse  subsister  les  bases  de  l'édifice 
que  l'on  avait  cru  détruire,  qu'arrivera-t-il?  On  rebâtira 
sur  ces  bases,  et  l'on  y  placera  les  mêmes  colosses,  à  la 
cruelle  difîérence  qu'ils  y  seront  cette  fois  cimentés  d'une 
telle  force  que  ni  votre  génération,  ni  celles  qui  la  sui- 
vront ne  réussiront  à  les  culbuter.  Qu'on  ne  doute  pas 
que  les  religions  ne  soient  le  berceau  du  despotisme  :  le 
premier  de  tous  les  despotes  fut  un  prêtre  ;  le  premier  roi 
et  le  premier  empereur  de  Rome,  Numa  et  Auguste,  s^as- 
socièrent  l'un  et  l'autre  au  sacerdoce;  Constantin  et 
Clovis  furent  plutôt  des  abbés  que  des  souverains  ;  Hélio- 
gabale  fut  prêtre  du  soleil.  De  tous  les  siècles  il  y  eut 
dans  le  despotisme  et  dans  la  religion  une  telle  connexité 
qu'il  reste  plus  que  démontré  qu'en  détruisant  l'un  l'on 
doit  saper  l'autre,  par  la  grande  raison  que  le  premier 
servira  toujours  de  loi  au  second.  Je  ne  propose  cependant 
ni  massacres,  ni  exportations;  toutes  ces  horreurs  sont 
trop  loin  de  mon  àme  pour  oser  seulement  les  concevoir 
une  minute.  Non,  n'assassinez  point  ;  n'exportez  point , 
ces  atrocités  sont  celles  des  rois  ou  des  scélérats  qui  les 
imitèrent;  ce  n'est  point  en  faisant  comme  eux  que  vous 
forcerez  de  prendre  en  horreur  ceux  qui  les  exerçaient. 
N'employons  la  force  que  pour  les  idoles  ;  il  ne  faut  que 
des  ridicules  pour  ceux  qui  les  servent  ;  les  sarcasmes  de 
Julien  nuisirent  plus  à  la  religion  chrétienne  que  tous  les 
supplices  de  Xéron.  Oui,  détruisons  à  jamais  toute  idée 
de  Dieu  et  faisons  des  soldats  de  ses  prêtres  ;  quelques- 

14 


210  l'œuvre   du    marquis    de   SADE 

uns  le  sont  déjà;  qu'ils  s'en  tiennent  à  ce  métier  si  noble 
pour  un  républicain  ;  mais  qu'ils  ne  nous  parlent  plus, 
ni  de  leur  être  chimérique,  ni  de  sa  religion  fabuleuse, 
unique  objet  de  nos  mépris. 

Condamnons  à  être  bafoué,  ridiculisé,  couvert  de  boue 
dans  tous  les  carrefours  des  grandes  villes  de  France,  le 
premier  de  ces  charlatans  bénits  qui  viendra  nous  parler 
encore  ou  de  dieu  ou  de  religion  ;  une  éternelle  prison 
sera  la  peine  de  celui  qui  tombera  deux  fois  dans  les 
mêmes  fautes.  Que  les  blasphèmes  les  plus  insultants,  les 
ouvrages  les  plus  athées  soient  ensuite  autorisés  pleine- 
ment, afin  d'achever  d'extirper  dans  le  cœur  et  la  mémoire 
des  hommes  ces  efïrayants  jouets  de  notre  enfance  ;  que 
l'on  mette  au  concours  l'ouvrage  le  plus  capable  d'éclairer 
enfin  les  Européens  sur  une  matière  aussi  importante  ;  et 
qu'un  prix  considérable  et  décerné  par  la  nation  soit  la 
récompense  de  celui  qui,  ayant  tout  dit,  tout  démontré 
sur  cette  matière,  ne  laissera  plus  à  ses  compatriotes 
qu'une  faux  pour  culbuter  tous  ces  fantômes  et  qu'un 
cœur  droit  pour  les  haïr.  Dans  six  mois  tout  sera  fini, 
votre  infâme  Dieu  sera  dans  le  néant,  et  cela  sera  sans 
cesser  d'être  juste,  jaloux  de  l'estime  des  autres,  sans 
cesser  de  redouter  le  glaive  des  lois  et  d'être  honnête 
homme,  parce  qu'on  aura  senti  que  le  véritable  ami  de  la 
patrie  ne  doit,  comme  l'esclave  des  rois,  être  mené  par 
des  chimères  ;  que  ce  n'est,  en  un  mot,  ni  l'espoir  d'un 
monde  meilleur,  ni  la  crainte  de  plus  grands  maux  que 
ceux  que  nous  envoya  la  nature,  qui  doivent  conduire 
un  républicain,  dont  le  seul  guide  est  la  vertu,  comme 
l'unique  frein  le  remords. 

LES  MŒURS 

Après  avoir  démontré  que  le  théisme  ne  convient  nul- 
lement à  un  gouvernement  républicain,  il  me  paraît 
nécessaire  de  prouver  que  les  mœurs  françaises  ne  lui 
conviennent  pas  davantage.  Cet  article  est  d'autant  plus 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE   BOUDOIR  2/  1 

essentiel  que  ce  sont  les  mœurs  qui  vont  servir  de  motifs 
aux  lois  qu'on  va  promulguer. 

Français,  vous  êtes  trop  éclairés  pour  ne  pas  sentir 
qu'un  nouveau  gouvernement  va  nécessiter  de  nouvelles 
mœurs  ;  il  est  impossible  que  le  citoyen  d'un  Etat  libre  se 
conduise  comme  l'esclave  d'un  roi  despote  ;  ces  différences 
de  leurs  intérêts,  de  leurs  devoirs,  de  leurs  relations  entre 
eux  déterminent  essentiellement  une  manière  tout  autre 
de  se  comporter  dans  le  monde;  une  foule  de  petites 
erreurs,  de  petits  délits  sociaux,  considérés  comme  très 
essentiels  sous  le  gouvernement  des  rois,  qui  devaient 
exiger  d'autant  plus  qu'ils  avaient  plus  besoin  d'imposer 
des  freins  pour  se  rendre  respectables  et  inabordables  à 
leurs  sujets,  vont  devenir  nuls  ici  ;  d'autres  forfaits,  connus 
sous  les  noms  de  régicide  et  de  sacrilège,  sous  un  gouver- 
nement qui  ne  connaît  plus  ni  rois,  ni  religion,  doivent 
s'anéantir  de  même  dans  un  Etat  républicain.  En  accor- 
dant la  liberté  de  conscience  et  celle  de  la  presse,  songez, 
citoyens,  qu'à  bien  peu  de  chose  près  on  doit  accorder 
celle  d'agir,  et  qu'excepté  ce  qui  choque  directement  les 
bases  du  gouvernement  il  vous  reste  on  ne  saurait  moins 
de  crimes  à  punir,  parce  que,  dans  le  fait,  il  est  fort  peu 
d'actionscriminellesdansunesociétédontlaliberté  et  l'éga- 
lité font  les  bases,  et  qu'à  bien' peser  et  bien  examiner  les 
choses  il  n'y  a  vraiment  de  criminel  que  ce  que  réprouve 
la  loi  ;  car  la  nature  nous  dictant  également  des  vices  et 
des  vertus,  en  raison  de  notre  organisation,  ou,  plus  phi- 
losophiquement encore,  en  raison  du  besoin  qu'elle  a  de 
l'un  ou  de  l'autre,  ce  qu'elle  nous  inspire  deviendrait  une 
mesure  très  certaine  pour  régler  avec  précision  ce  qui  est 
mal.  Mais,  pour  mieux  développer  mes  idées  sur  un  objet 
aussi  essentiel,  nous  allons  classer  les  différentes  actions 
de  la  vie  de  l'homme,  que  l'on  était  convenu  jusqu'à 
présent  de  nommer  criminelles,  et  nous  les  toiserons  en- 
suite aux  vrais  devoirs  d'un  républicain. 

On  a  considéré  de  tous  temps  les  devoirs  de  l'homme 
sous  les  trois  différents  rapports  suivants  . 


?A?  I.'œL'VUE    du    marquis    de    SADE 

1°  Ceux  que  sa  conscience  et  sa  crédulité  lui  imposent 
envers  l'être  suprême; 

2°  Ceux  qu'il  est  obligé  de  remplir  avec  ses  frères  ; 

3°  Enfi'i  ceux  qui  n'ont  de  relation  qu'avec  lui. 

La  certitude  où  nous  devons  être  qu'aucun  dieu  ne  s'est 
mêlé  de  nous,  et  que,  créatures  nécessitées  de  la  nature, 
comme  les  plantes  et  les  animaux,  nous  sommes  ici  part  c 
qu'il  était  impossible  que  nous  n'y  fussions  pas  ;  cette  cer- 
titude, sans  doute,  anéantit,  comme  on  le  voit,  tout  d'un 
coup  la  première  partie  de  ces  devoirs,  je  veux  dire  ceux 
dont  nous  nous  croyons  faussement  responsables  envers 
la  divinité;  avec  eux  disparaissent  tous  les  délits  reli- 
gieux, tous  ceux  connus  sous  les  noms  vagues  et  infinis 
(ï'impiélé,  de  sacrilège,  de  blasphème,  d^alhéisme,  etc., 
tous  ceux,  en  un  mot,  qu'Athènes  punit  avec  tant  d'injus- 
tice dans  Alcibi'ade,  et  la  France  dans  l'infortuné  Labarre. 
S'il  y  a  quelque  chose  d'extravagant  dans  le  monde,  c'est 
de  voir  des  hommes  qui  ne  connaissent  leur  Dieu  et  ce 
que  peut  exiger  ce  Dieu  que  d'après  leurs  idées  bornées 
vouloir  néanmoins  décider  sur  la  nature  de  ce  qui  con- 
tente ou  de  ce  qui  tTiche  ce  ridicule  fantôme  de  leur  ima- 
gination. Ce  ne  serait  donc  point  à  permettre  indifférem- 
ment tous  les  cultes  que  je  voudrais  qu'on  se  bornât;  je 
désirerais  qu'il  fût  libre  de  se  rire  ou  de  se  moquer  de 
tous;  que  des  hommes,  réunis  dans  un  temple  quelconque 
pour  invoquer  l'Eternel  à  leur  guise,  fussent  vus  comme 
des  comédiens  sur  un  théâtre,  au  jeu  desquels  il  est  per- 
mis à  chacun  d'aller  rire.  Si  vous  ne  voyez  pas  les  reli- 
gions sous  ce  rapport,  elles  reprendront  le  sérieux  qui 
les  rend  importantes,  elles  protégeront  bientôt  les  opi- 
nions, et  l'on  ne  se  sera  pas  plus  tôt  disputé  sur  les  reli- 
gions qu'on  se  rebattra  pour  les  religions  ;  l'égalité  détruite 
par  la  préférence  ou  la  protection  accordée  à  l'une  d'elles 
disparaîtra  bientôt  du  gouvernement,  et  de  la  théocralie 
réédifiée  renaîtra  bientôt  Varistocralie.  Je  ne  saurais 
donc  trop  le  répéter  :  plus  de  dieux,  Français,  plus  de 
dieux,  si  vous  ne  voulez  pas  que  leur  funeste  empire  vous 


L\    PHILOSOI'HIR    DANS    LE    BOUDOIR  213 

replonge  bientôt  dans  toutes  les  horreurs  du  despotisme; 
mais  ce  n'est  qu'en  vous  en  moquant  que  vous  détruirez 
tous  les  dangers  à  leur  suite,  ils  reparaîtront  aussitôt  en 
foule  si  vous  y  mettez  de  Thumeur  ou  de  l'importaiiCD.  Ne 
renversez  point  leurs  idoles  en  colère,  pulvérisez-les  en 
jouant  et  l'opinion  tombera  d'elle-même. 

En  voilà  suffisamment,  je  l'espère,  pour  démontrer 
qu'il  ne  doit  être  promulgué  aucune  loi  contre  les  délits 
religieux,  parce  que  qui  offense  une  chimère  n'oflense 
rien,  et  qu'il  serait  de  la  dernière  inconséquence  de  punir 
ceux  qui  outragent  ou  qui  méprisent  un  culte,  dont  rien 
ne  vous  démontre  avec  évidence  la  priorité  sur  les  autres; 
ce  serait  nécessairement  adopter  un  parti  et  influencer 
dès  lors  la  balance  de  l'égalité,  première  loi  de  votre 
nouveau  gouvernement. 

Passons  aux  seconds  devoirs  de  l'homme,  ceux  qui  le 
lient  avec  ses  semblables;  cette  classe  est  la  plus  étendue 
de  toutes. 

La  morale  chrétienne,  trop  vague  sur  les  rapports  de 
l'homme  avec  ses  semblables,  pose  des  bases  si  pleines  de 
sophismes  qu'il  nous  est  impossible  de  les  admettre,  parce 
que,  si  l'on  veut  édifier  des  principes,  il  faut  bien  se 
garder  de  leur  donner  des  sophismes  pour  bases.  Elle 
nous  dit,  cette  absurde  morale,  d'aimer  notre  prochain 
comme  nous-même.  Rien  ne  serait  assurément  plus  su- 
blime s'il  était  possible  que  ce  qui  est  faux  pût  jamais 
porter  les  caractères  de  la  beauté.  Il  ne  s'agit  pas  d'aimer 
ses  semblables  comme  soi-même,  puisque  cela  est  contre 
les  lois  de  la  nature  et  que  son  seul  organe  doit  diriger 
toute  notre  vie;  il  n'est  question  que  d'aimer  nos  sem- 
blables comme  des  amis  que  la  nature  nous  donne,  et  avec 
lesquels  nous  devons  vivre  d'autant  mieux  dans  un  Etat 
républicain  que  la  disparition  des  distances  doit  nécessai- 
rement resserrer  les  liens. 

Que  l'humanité,  la  fraternité,  la  bienfaisance  nous  pres- 
crivent d'après  cela  nos  devoirs  réciproques,  et  remplis- 
sons-les individuellement  avec  le  simple  degré  d'énergie 


214  I.'Œl■^RP    H'-    M  MiOnS     I>1      S\PF 

que  nous  a  donné  sur  ce  point  la  nature,  sans  blâmer  et 
surtout  sans  punir  ceux  qui,  plus  froids  et  plus  atrabi- 
laires, n'éprouvent  pas  dans  ces  liens,  néanmoins  si  tou- 
chants, toutes  les  douceurs  que  d'autres  y  rencontrent  ; 
car,  on  en  conviendra,  ce  serait  ici  une  absurdité  palpable 
que  de  vouloir  prescrire  des  lois  universelles  ;  ce  procédé 
serait  aussi  ridicule  que  celui  d'un  général  d'armée  qui 
voudrait  que  tous  ses  soldats  fussent  vêtus  d'un  habit  fait 
sur  la  même  mesure  ;  c'est  une  injustice  effrayante  que 
d'exiger  que  des  hommes,  de  caractères  inégaux,  se  plient 
à  des  lois  égales  :  ce  qui  va  à  l'un  ne  va  point  à  l'autre. 

Je  comprends  que  l'on  ne  peut  pas  faire  autant  de  lois 
qu'il  y  a  d'hommes;  mais  les  lois  peuvent  être  si  douces, 
en  si  petit  nombre,  que  tous  les  hommes,  de  quelque  ca- 
ractère qu'ils  soient,  puissent  facilement  s'y  plier.  Encore 
exigerais-je  que  ce  petit  nombre  de  lois  fût  d'espèce  à 
pouvoir  s'adapter  facilement  à  tous  les  différents  carac- 
tères ;  l'esprit  qui  la  dirigerait  serait  de  frapper  plus  ou 
moins,  en  raison  de  Tindividu  qu'il  faudrait  atteindre.  Il 
est  démontré  qu'il  y  a  telle  vertu  dont  la  pratique  est 
impossible  à  certains  hommes,  comme  il  y  a  tel  remède 
qui  ne  saurait  convenir  à  tel  tempérament.  Or,  quel  sera 
le  comble  de  votre  injustice  si  vous  frappez  de  la  loi  celui 
auquel  il  est  impossible  de  se  plier  à  la  loi? 

L'iniquité  que  vous  commettriez  en  cela  ne  serait-elle 
pas  égale  à  celle  dont  vous  vous  rendriez  coupables  si 
vous  vouliez  forcer  un  aveugle  à  discerner  les  couleurs  ? 

De  ces  premiers  principes  il  découle,  on  le  sent,  la  né- 
cessité de  faire  des  lois  douces  et  surtout  d'anéantir  pour 
jamais  l'atrocité  de  la  peine  de  mort,  parce  que  la  loi, 
froide  par  elle-même,  ne  saurait  être  accessible  aux  pas- 
sions qui  peuvent  légitimer  dans  l'homme  la  cruelle 
action  du  meurtre  ;  l'homme  reçoit  de  la  nature  les  im- 
pressions qui  peuvent  lui  faire  pardonner  cette  action,  et 
la  loi,  au  contraire,  toujours  en  opposition  avec  la  nature 
et  ne  recevant  rien  d'elle,  ne  peut  être  autorisée  à  se  per- 
mettre les  mêmes  motifs,  il  est  impossible  qu'elle  ait  les 


LA     PHILOSOPHIE     DANS    LE    BOUDOIR  215 

mêmes  droits.  Voilà  de  ces  distinctions  savantes  et  déli- 
cates qui  échappent  à  beaucoup  de  gens,  parce  que  fort 
peu  de  gens  réfléchissent;  mais  elles  seront  accueillies  des 
gens  instruits  à  qui  je  les  adresse,  et  elles  influeront,  je 
l'espère,  sur  le  nouveau  code  que  l'on  prépare. 

La  seconde  raison  pour  laquelle  on  doit  anéantir  la 
peine  de  mort,  c'est  qu'elle  n'a  jamais  réprimé  le  crime, 
puisqu'on  le  commet  chaque  jour  au  pied  de  l'échafaud. 

On  doit  supprimer  cette  peine,  en  un  mot,  parce  qu'il 
n'y  a  point  de  plus  mauvais  calcul  que  celui  de  faire 
mourir  un  homme  pour  en  avoir  tué  un  autre,  puisqu'il 
résulte  évidemment  de  ce  procédé  qu'au  lieu  d'un  homme 
de  moins  en  voilà  tout  d'un  coup  deux,  et  qu'il  n'y  a  que 
des  bourreaux  ou  des  imbéciles  auxquels  une  telle  arith- 
métique puisse  être  familière. 

Quoi  qu'il  en  soit,  enfin,  les  forfaits  que  nous  pouvons 
commettre  envers  nos  frères  se  réduisent  à  quatre  prin- 
cipaux :  la  calomnie,  le  vol,  les  délits  qui,  causés  par  Vim- 
purelé,  peuvent  atteindre  désagréablement  les  autres,  et 
le  meurtre. 

Toutes  ces  actions,  considérées  comme  capitales  dans 
un  gouvernement  monarchique,  sont-elles  aussi  graves 
dans  un  État  républicain  ?  C'est  ce  que  nous  allons  ana- 
lyser avec  le  flambeau  de  la  philosophie,  car  c'est  à 
sa  seule  lumière  qu'un  tel  examen  doit  s'entreprendre. 
Qu'on  ne  me  taxe  point  d'être  un  novateur  dangereux; 
qu'on  ne  dise  pas  qu'il  y  a  du  risque  à  émousser, 
comme  le  feront  peut-être  ces  écrits,  le  remords  dans 
l'âme  des  malfaiteurs,  qu'il  y  a  le  plus  grand  mal  à  aug- 
menter par  la  douceur  de  ma  morale  le  penchant  que  ces 
mêmes  malfaiteurs  ont  aux  crimes  :  j'atteste  ici  formelle- 
ment n'avoir  aucune  de  ces  vues  perverses  ;  j'expose  les 
idées  qui,  depuis  l'âge  de  raison,  se  sont  identifiées  en 
moi  et  au  jet  desquelles  l'infâme  despotisme  des  tyrans 
s'était  opposé  depuis  tant  de  siècles  ;  tant  pis  pour  ceux 
que  ces  grandes  idées  corrompraient  ;  tans  pis  pour  ceux 
qui  ne  savent  saisir  que  le  mal  dans  des  opinions  philo- 


216  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

sophiques,  susceptibles  de  se  corrompre  à  tout  !  Qui  sait 
s'ils  ne  se  gangrèneraient  peut-être  pas  aux  lectures  de 
Sénèque  et  de  Charron?  Ce  n'est  point  à  eux  que  je 
parle  ;  je  ne  m'adresse  qu'à  des  gens  capables  de  m'en- 
tendre,  et  ceux-là  me  liront  sans  danger. 

J'avoue  avec  la  plus  extrême  franchise  que  je  n'ai  jamais 
cru  que  la  calomnie  fût  un  mal,  et  surtout  dans  un  gou- 
vernement comme  le  nôtre,  où  tous  les  hommes,  plus  liés, 
plus  rapprochés,  ont  évidemment  un  plus  grand  intérêt 
à  se  bien  connaître.  De  deux  choses  l'une  :  ou  la  calomnie 
porte  sur  un  homme  véritablement  pervers,  ou  elle  tombe 
sur  un  homme  vertueux.  On  conviendra  que,  dans  le 
premier  cas,  il  devient  à  peu  près  indifférent  que  l'on  dise 
un  peu  plus  de  mal  d'un  homme  connu  pour  en  faire 
beaucoup  ;  peut-être  même  alors  le  mal  qui  n'existe  pas 
éclairera-t-il  sur  celui  qui  est,  et  voilà  le  malfaiteur  mieux 
connu. 

S'il  règne,  je  suppose,  une  influence  malsaine  à  Ha- 
novre, mais  que  je  ne  doive  courir  d'autres  risques,  en 
m'exposant  à  cette  inclémence  de  l'air,  que  de  gagner  un 
accès  de  fièvre,  pourrai-je  savoir  mauvais  gré  à  l'homme 
qui,  pour  m'empêcher  d'y  aller,  m'aurait  dit  qu'on  y 
mourait  en  y  arrivant?  Non,  sans  doute;  car,  en  m'ef- 
frayant  par  un  grand  mal,  il  m'a  empêché  d'en  éprouver 
un  petit. 

La  calomnie  porte-t-elle  au  contraire  sur  un  homme 
vertueux  :  qu'il  ne  s'en  alarme  pas,  qu'il  se  montre,  et 
tout  le  venin  du  calomniateur  retombera  bientôt  sur  lui- 
même.  La  calomnie,  pour  de  telles  gens,  n'est  qu'un 
scrutin  épuratoire  dont  leur  vertu  ne  sortira  que  plus 
brillante.  Il  y  a  même  ici  du  profit  pour  la  masse  des 
vertus  de  la  république  ;  car  cet  homme  vertueux  et  sen- 
sible, piqué  de  l'injustice  qu'il  vient  d'éprouver,  s'appli- 
quera à  mieux  faire  encore  ;  il  voudra  surmonter  cette 
calomnie  dont  il  se  croyait  à  l'abri,  et  ses  belles  actions 
n'acquerront  qu'un  degré  d'énergie  de  plus.  Ainsi,  dans 
le  premier  cas,  le  calomniateur  aura  produit  d'assez  bons 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  217 

effets  en  grossissant  les  vices  de  rhonimc  dangereux; 
dans  le  second,  il  en  aura  produit  d'excellents  en  contrai- 
gnant la  vertu  à  s'offrir  à  nous  tout  entière. 

Or,  je  demande  maintenant  sous  quel  rapport  le  calom- 
niateur pourra  vous  paraître  à  craindre,  dans  un  gou\er- 
nement  surtout  où  il  est  essentiel  de  connaître  les  méchants 
et  d'augmenter  l'énergie  des  bons?  Que  l'on  se  garde 
donc  bien  de  prononcer  aucune  peine  contre  la  calomnie; 
considérons-la  sous  le  double  rapport  d'un  fanal  et  d'un 
stimulant,  et,  dans  tous  les  cas,  comme  quelque  chose 
de  très  utile.  Le  législateur,  dont  toutes  les  idées 
doivent  être  grandes  comme  l'ouvrage  auquel  il  s'ap- 
plique, ne  doit  jamais  étudier  l'eflet  du  délit  qui  ne 
trappe  qu'individuellement  ;  c'est  son  effet  en  masse  qu'il 
doit  examiner;  et  quand  il  observera  de  cette  manière  les 
eflets  qui  résultent  de  la  calomnie,  je  le  défie  d'y  trouver 
rien  de  punissable;  je  défie  qu'il  puisse  placer  quelque 
ombre  de  justice  à  la  loi  qui  la  punirait  ;  il  devient  au 
contraire  l'homme  le  plus  juste  et  le  plus  intègre  s'il  la 
favorise  ou  la  récompense. 

Le  vol  est  le  second  des  délits  moraux  dont  nous  nous 
sommes  proposé  l'examen. 

Si  nous  parcourons  l'antiquité,  nous  verrons  le  vol  per- 
mis, récompensé  dans  toutes  les  républiques  de  la  Grèce; 
Sparte  et  Lacédémone  le  favorisaient  ouvertement; 
quelques  autres  peuples  l'ont  regardé  comme  une  vertu 
guerrière  ;  il  est  certain  qu'il  entretient  le  courage,  la  force, 
l'adresse,  toutes  les  vertus,  en  un  mot,  utiles  à  un  gouver- 
nement républicain,  et  par  conséquent  au  nôtre.  J'oserai 
demander,  sans  partialité  maintenant,  si  le  vol,  dont  l'effet 
est  d'égaliser  les  richesses,  est  un  grand  mal  dans  un 
gouvernement  dont  le  but  est  l'égalité  ?  Non,  sans  doute, 
car  s'il  entretient  l'égalité  d'un  côté,  de  l'autre  il  rend 
plus  exact  à  conserver  son  bien.  Il  y  avait  un  peuple  qui 
punissait,  non  pas  le  voleur,  mais  celui  qui  s'était  laissé 
voler,  afin  de  lui  apprendre  à  soigner  ses  propriétés  Ceci 
nous  amène  à  des  réflexions  plus  étendues. 


218  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

A  Dieu  ne  plaise  que  je  veuille  attaquer  ou  détruire  ici 
le  serment  du  respect  des  propriétés  que  vient  de  pro- 
noncer la  nation  ;  mais  me  permettra-t-on  quelques  idées 
sur  l'injustice  de  ce  serment  ?  Quel  est  l'esprit  d'un  ser- 
ment prononcé  par  tous  les  individus  d'une  nation? 
N'est-il  [pas  de  maintenir  une  parfaite  égalité  parmi  les 
citoyens,  de  les  soumettre  tous  également  à  la  loi  protec- 
trice des  propriétés  de  tous  ?  Or,  je  vous  demande  mainte- 
nant si  elle  est  bien  juste  la  loi  qui  ordonne  à  celui  qui 
n'a  rien  de  respecter  celui  qui  a  tout  ?  Quels  sont  les 
éléments  du  pacte  social  ?  Ne  consistent-ils  pas  à  céder  un 
peu  de  sa  liberté  et  de  ses  propriétés  pour  assurer  et 
maintenir  ce  que  l'on  conserve  de  Tun  et  de  l'autre? 

Toutes  les  lois  sont  assises  sur  ces  bases  ;  elles  sont 
les  motifs  des  punitions  infligées  à  celui  qui  abuse  de  sa 
liberté  ;  elles  autorisent  de  même  les  impositions;  ce  qui 
fait  qu'un  citoyen  ne  se  récrie  pas  lorsqu'on  les  exige  de 
lui,  c'est  qu'il  sait  qu'au  moyen  de  ce  qu'il  donne  on  lui 
conserve  ce  qui  lui  reste  ;  mais,  encore  une  fois,  de  quel 
droit  celui  qui  n'a  rien  s'enchaînera-t-il  sous  un  pacte  qui 
ne  protège  que  celui  qui  a  tout  ?  Si  vous  faites  un  acte 
d'équité  en  conservant  par  votre  serment  les  propriétés  du 
riche,  ne  faites-vous  pas  une  injustice  en  exigeant  ce  ser- 
ment du  conservateur  qui  n'a  rien  ?  Quel  intérêt  celui-ci 
a-t-il  à  votre  serment,  et  pourquoi  voulez-vous  qu'il  pro- 
mette une  chose  uniquement  favorable  à  celui  qui  diffère 
autant  de  lui  par  des  richesses?  Il  n'est  assurément  rien 
de  plus  injuste  :  un  serment  doit  avoir  un  effet  égal  sur 
tous  les  individus  qui  le  prononcent  ;  il  est  impossible 
qu'il  puisse  enchaîner  celui  qui  n'a  aucun  intérêt  à  son 
maintien,  parce  qu'il  ne  serait  plus  alors  le  pacte  d'un 
peuple  libre  :  il  serait  l'arme  du  fort  sur  le  faible,  contre 
lequel  celui-ci  devrait  se  révolter  sans  cesse  ;  or,  c'est  ce 
qui  arrive  dans  le  serment  du  respect  des  propriétés  que 
vient  d'exiger  la  nation  ;  le  riche  seul  y  enchaîne  le  pauvre, 
le  riche  seul  a  intérêt  au  serment  que  prononce  le  pauvre 
avec  tant  d'inconsidération  qu'il  ne  voit  pas  qu'au  moyen 


LA   PHILOSOPHIE   DANS    LE   BOUDOIR  219 


de  ce  serment  extorqué  à  sa  bonne  foi  il  s'engage  à  faire 
une  chose  qu'on  ne  peut  pas  faire  vis-à-vis  de  lui. 
Convaincus,  ainsi  que  vous  devez  l'être,  de  cette  barbare 
inégalité,  n'aggravez  donc  pas  votre  injustice  en  punissant 
celui  qui  n'a  rien  d'avoir  osé  dérober  quelque  chose  à  celui 
qui  a  tout  ;  votre  inéquitable  serment  lui  en  donne  plus  le 
droit  que  jamais.  En  le  contraignant  au  parjure  par  ce  ser- 
ment absurde  pour  lui,  vous  légitimez  tous  les  crimes  où 
le  portera  ce  parjure  ;  il  ne  vous  appartient  donc  plus  de 
punir  ce  dont  vous  avez  été  la  cause.  Je  n'en  dirai  pas 
davantage  pour  faire  sentir  la  cruauté  horrible  qu'il  y  a  à 
punir  les  voleurs.  Imitez  la  loi  sage  du  peuple  dont  je  viens 
de  parler  :  punissez  l'homme  assez  négligent  pour  se  laisser 
voler,  mais  ne  prononcez  aucune  espèce  de  peine  contre 
celui  qui  vole  ;  songez  que  votre  serment  l'autorise  à  cette 
action  et  qu'il  n'a  fait,  en  s'y  livrant,  que  suivre  le  premier 
et  le  plus  sacré  des  mouvement  de  la  nature,  celui  de  con- 
server sa  propreexistence,  n'importe  aux  dépens  dequi  (1). 

(1)  «  On  vole  :  1°  en  assassinant  sur  la  voie  publique  ;  2°  seul  ou  en 
bande  ;  3°  par  effraction  ou  escalade  ;  4°  par  soustraction  ;  5°  par  ban- 
queroute frauduleuse  ;  6°  par  faux  en  épriture  publique  ou  privée  ;  7"  par 
fabrication  de  fausse  monnaie.  Cette  espèce  comprend  tous  les  voleurs 
qui  exercent  le  métier  sans  autre  secours  que  la  force  et  la  fraude  ou- 
vertes :  bandits,  brigands,  pirates,  écumeurs  de  mer  ;  les  anciens  héros 
se  glorifiaient  de  porter  ces  noms  honorables  et  regardaient  leur  pro- 
fession comme  aussi  noble  que  lucrative.  Nemrod,  Thésée,  David,  Cacu< 
Romulus,  Clovis  et  tous  ses  descendants  mérovingiens  ;  Robert  Guiscard 
Tancrède  de  Ilauteville,  Bohémond  et  la  plupart  des  héros  normands 
furent  brigands  et  voleurs...  On  vole  :  .S  par  filouterie  ;  9°  par  escro- 
querie ;  iO°  par  abus  de  confiance  ;  1 1  par  jeux  et  loteries.  Cette  seconde 
espèce  était  encouragée  par  les  lois  de  Lycurgue,  afin  d'aiguiser  la  finesse 
d'esprit  et  d'invention  dans  l'esprit  des  jeunes  gens  ;  c'est  celle  des 
Ulysse,  des  Dolon,  des  Sinon,  des  .luifs  anciens  et  modernes,  depuis 
Jacob  jusqu'à  Deufz,  des  Bohémiens,  des  .\rabes  et  de  tous  les  sauvages... 
On  vole  :  12°  par  usure.  Cette  espèce,  devenue  si  odieuse  depuis  la 
publication  de  l'Evangile  et  si  sévèrement  punie,  forme  transition  entre 
les  vols  défendus  et  les  vols  autorisés  ;  aussi  donne-t-elle  lieu,  par  sa 
nature  équivoque,  à  une  foule  de  contradictions  dans  les  lois  et  la 
morale,  contradictions  exploitées  fort  facilement  par  les  gens  de  palais, 
de  finance  et  de  commerce.  Ainsi  l'usurier  qui  prête  sur  hypothèque  à 
dix,  douze  et  quinze  pour  cent  encourt  une  amende  énorme  quand  il 
est  atteint  ;  le  banquier  qui  perçoit  le  même  intérêt,  non,  il  est  vrai,  à 
titre  de  prêt,  mais  à  titre  de  vente  et  d'escompte,  est  protégé  par  pri- 


220  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

Les  délits  que  nous  venons  d'examiner  dans  cette 
seconde  classe  des  devoirs  de  l'homme  envers  ses  sembla- 
bles consistent  dans  les  actions  que  peut  faire  entreprendre 
le  libertinage,  parmi  lesquelles  se  distinguent  particuliè- 
rement comme  plus  attentatoires  à  ce  que  chacun  doit 
aux  autres  la  proslilulion,  Vadullère,  Vincesle,  le  viol,  la 
sodomie.  Nous  ne  devons  certainement  pas  douter  que 
tout  ce  qui  s'appelle  crimes  moraux,  c'est-à-dire  toutes  les 
actions  de  l'espèce  de  celles  que  nous  venons  de  citer,  ne 
soient  parfaitement  indifférentes  dans  un  gouvernement 
dont  le  seul  devoir  consiste  à  conserver,  par  tel  moyen 
que  ce  puisse  être,  la  forme  essentielle  à  son  maintien  : 
voilà  l'unique  morale  d'un  gouvernement  républicain. 

Or,  puisqu'il  est  toujours  contrarié  par  les  despotes 
qui  l'environnent,  on  ne  saurait  imaginer  raisonnablement 
que  ses  moyens  conservateurs  puissent  être  des  moyens 
moraux,  car  il  ne  se  conservera  que  par  la  guerre,  et  rien 
n'est  moins  moral  que  la  guerre. 

Maintenant,  je  demande  comment  on  parviendra  à  dé- 
montrer que,  dans  un  Etat  immoral  par  ses  obligations,  il 

vilège  roval.  Quant  aux  capitalistes  qui  placent  leurs  fonds  soit  sur 
l'Etat,  soit  dans  le  commerce,  à  trois,  inialre  ou  cinq  pour  cent,  c'est- 
à-dire  qui  perçoivent  une  usure  moins  forte  que  celle  des  banquiers  et 
usuriers,  ils  sont  la  fleur  de  la  société,  la  crème  des  honnêtes  gens.  La 
modération  dans  le  vol  est  toute  la  vcrlu. 

«<  On  vole  :  13°  par  constitution  du  rente,  par  fermage,  loyer,  amodia- 
tion. L'auteur  des  Proiunciales  a  beaucoup  amusé  les  honnêtes  chrétiens 
du  xvii'  siècle  avec  le  jésuite  Escohar  et  le  contrat  mohatra.  Le  contrat 
mohatra,  disait  Escoliar,  e^l  celui  par  lequel  on  achète  des  étoffes  chère- 
ment, à  crédit,  pour  les  revendre  nu  inênie  instant,  à  la  même  personne, 
argent  comptant  et  à  meilleur  marché.  Escobar  av.iil  trouvé  des  raisons 
qui  justifiaient  cette  espèce  d'usure;  Pascal  et  tous  les  jansénistes  se 
moquaient  de  lui. 

«  Mais  qu'auraient  dit  le  satirique  Pascal  et  le  docte  Nicole  et  l'in- 
vincible Arnaud  si  le  Père  Antoine  Escobar  de  Valladolid  leur  eût 
poussé  cet  argument  :  ((  Le  bail  à  loyer  est  un  contrat  par  lequel  on 
achète  un  immeuble,  cher  et  à  crédit,  pour  le  revendre  au  bout  d'un 
temps  à  la  même  personne,  à  meilleur  marché  ;  seulement,  pour  sim- 
plifier l'opération,  l'acheteur  se  contente  de  payer  la  différence  de  la 
première  vente  à  la  seconde.  Ou  niez  l'identité  du  bail  à  loyer  et  du 
mohatra,  et  je  vous  confonds  à  l'instant;  ou,  si  vous  reconnaissez  la 
parité,  reconnaissez  aussi  l'exactitude  de  ma  doctrine,  sinon  proscriveit 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  221 

soit  essentiel  que  les  individus  soit  moraux?  Je  dis  plus  : 
il  est  bon  qu'ils  ne  le  soient  pas.  Les  législateurs  de  la 
Grèce  avaient  parfaitement  senti  l'importante  nécessité  de 
gangrener  les  membres,  pour  que,  leur  di'ssoluiion  morale 
influant  sur  celle  utile  à  la  machine,  il  en  résultât  l'insur- 
rection toujours  indispensable  dans  un  gouvernement  qui, 
parfaitement  heureux  comme  le  gouvernement  répu- 
blicain,doit  nécessairement  exciter  la  haine  et  la  jalousie 
de  tout  ce  qui  l'entoure.  L'insurrection,  pensaient  ces  sages 
législateurs,  n'est  point  un  état  moral;  elle  doit  être 
pourtant  l'état  permanent  d'une  république  ;  il  serait  donc 
aussi  absurde  que  dangereux  d'exiger  que  ceux  qui  doivent 
maintenir  le  perpétuel  cbranlement  immoralde  la  machine 
fussent  eux-mêmes  des  êtres  moraux,  parce  que  l'état 
moral  d'un  homme  est  un  état  de  paix  et  de  tranquillité,  au 
lieu  que  son  état  immoral  est  un  état  de  mouvement  perpé- 
tuel, qui  le  rapproche  de  l'insurrection  nécessaire,  dans 
laquelle  il  faut  que  le  républicain  tienne  toujours  le 
gouvernement  dont  il  est  membre. 

Détaillons  maintenant,  et  commençons  par  analyser  la 

du  même  coup  les  rentes  et  les  fermages.  »  A  cette  efFrovable  argumen- 
tation du  jésuite,  le  sieur  de  Montalte  eût  sonné  le  tocsin  et  se  fût 
écrié  que  la  société  était  en  péril,  que  lés  jésuites  la  sapaient  jusqu'en 
ses  fondements 

«  On  vole  :  14°  par  le  commerce,  lorsque  le  bénéfice  du  commerçant 
dépasse  le  salaire  légitime  de  sa  fonction.  La  définition  du  commerce 
est  connue  :  art  d'acheter  trois  francs  ce  qui  en  vaut  six  et  de  vendre 
six  francs  ce  qui  jen  vaut  trois.  F.ntre  le  commerce  ainsi  défini  et  le 
vol  à  l'américaine,  toute  la  dilFérence  est  dans  la  proportion  relative 
des  valeurs  échangées,  en  un  mot  dans  la  grandeur  des  bénéfices. 

«  On  vole  :  lô"  en  bénéficiant  sur  son  produit,  en  acceptant  une 
sinécure,  en  se  faisant  allouer  de  gros  appointements.  Le  fermier  qui 
vend  au  consommateur  son  blé  tant  et  qui,  au  moment  du  niesurag  •, 
plonge  sa  main  dans  le  boisseau  et  détourne  une  poignée  de  grain 
vole  ;  le  professeur  dont  l'Ktat  paye  les  leçons  et  qui,  par  l'entremise 
d'un  libraire,  les  vend  au  public  une  seconde  fois  vole;  le  sinécuriste 
qui  reçoit,  en  échange  de  sa  vanité,  un  très  gros  produit  vole;  le  fonc- 
tionnaire, le  travailleur,  quel  qu'il  soit,  qui  ne  produisant  que  comme 
un  se  fuit  payer  comnie  quatre  vole;  1  éditeur  de  ce  livre  vole,  et  moi, 
qui  en  suis  l'auteur,  nous  volons  en  le  faisant  payer  le  double  de  ce 
qu'il  vaut.  » 
Phoudhon,  Qu'esl-ce  que  la  propriélé  P  1SS4. 


222  l'œuvre  du  marquis  de  sade 


pudeur,  ce  mouvement  pusillanime,  contradictoire  aux  af- 
fection impures.  S'il  était  dans  les  intentions  de  la  nature 
que  l'homme  fût  pudique,  assurément  elle  ne  l'aurait  pas 
fait  naître  nu  ;  u  le  infinité  de  peuples,  moins  dégradés  que 
nous  par  la  civilisation,  vont  nus  et  n'en  éprouvent  aucune 
honte  ;  il  ne  faut  pas  douter  que  l'usage  de  se  vêtir  n'ait  eu 
pour  unique  base  et  l'inclémence  de  Tairetla  coquetterie 
des  femmes  ;  elles  sentirent  qu'elles  perdraient  bientôt  tous 
les  effets  du  désir  si  elles  les  prévenaient,  au  lieu  de  les  lais- 
ser naître  ;  elles  conçurent  que,  la  nature  d'ailleurs  ne  les 
ayant  pas  créées  sans  défauts,  elles  s'assureraient  bien 
mieux  tous  les  moyens  de  plaire  en  déguisant  ces  défauts 
par  des  parures;  ainsi  la  pudeur,  loin  d'être  une  vertu,  ne 
fut  donc  plus  qu'un  des  premiers  effets  de  la  corruption, 
qu'un  des  premiers  moyens  de  la  coquetterie  des  femmes. 
Lycurgue  et  Solon,  bien  pénétrés  que  les  résultats  de 
l'impudeur  tiennentle  citoyen  dans  l'état /m/nora/essentiel 
aux  lois  du  gouvernement  républicain,  obligèrent  les  jeu- 
nes filles  à  se  montrer  nues  aux  théâtres.  Rome  imita  cet 
exemple  :  on  dansait  nu  aux  jeux  de  Flore  ;  la  plus  grande 
partie  des  mystères  païens  se  célébraient  ainsi  ;  la  nudité 
passa  même  pour  vertu  chez  quelques  peuples.  Quoiqu'il 
en  soit,  de  l'impudeur  naissent  des  penchants  luxurieux  ;  ce 
qui  résulte  de  ces  penchants  compose  les  prétendus  crimes 
que  nous  analysons,  et  dont  la  prostitution  est  le  premier 
effet.  Maintenant  que  nous  sommes  revenus  sur  tout  cela  de 
la  foule  d'erreurs  religieuses  qui  nous  captivaient  et  que, 
plus  rapprochés  de  la  nature  par  la  quantité  des  préjugés 
que  nous  venons  d'anéantir,  nous  n'écoutons  qwe  sa  voix, 
bien  assurés  que,  s'il  y  avait  du  crime  à  quelque  chose,  ce 
serait  plutôt  à  résister  aux  penchants  qu'elle  nous  inspire 
qu'à  les  combattre,  persuadés  que  la  luxure  était  une  suite 
de  ces  penchants,  il  s'agit  bien  moins  d'éteindre  cette  pas- 
sion dans  nous  que  de  régler  les  moyens  d'y  satisfaire  en 
paix  ;  nous  devons  donc  nous  attacher  à  mettre  de  l'ordre 
dans  cette  partie,  à  y  établir  toute  la  sûreté  nécessaire  à  ce 
que  le  citoyen,  que  le  besoin  r?  pproche  des  objets  de  luxure, 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE   BOUDOIR  223 

puisse  se  livrer  avec  ces  objets  à  tout  ce  que  ses  passions 
lui  prescrivent,  sans  jamais  être  enchaîné  par  rien,  parce 
qu'il  n'estaucune  passion  dans  l'homme  qui  ait  plus  besoin 
de  toute  l'extension  de  la  liberté  que  celle-là.  Différents 
emplacements  sains,  vastes,  proprement  meublés  et  sûrs 
dans  tous  les  points,  seront  érigés  dans  les  villes;  là,  tous 
les  sexes,  tous  les  âges,  toutes  les  créatures  seront  offerts 
aux  caprices  des  libertins  qui  viendront  jouir,  et  la  plus 
entière  subordination  sera  la  règledesindividusprésentés  ; 
le  plus  léger  refus  sera  puni  aussitôt  arbitrairement  par 
celui  qui  l'aura  éprouvé.  Je  dois  encore  expliquer  ceci,  le 
mesurer  aux  mœurs  républicaines  ;  j'ai  promis  partout  la 
même  logique,  je  tiendrai  parole. 

Si,  comme  je  viens  de  le  dire  tout  à  l'heure,  aucune  pas- 
sion n'a  plus  besoin  de  toute  l'extension  de  la  liberté  que 
celle-là,  aucune,  sans  doute,  n'est  aussi  despotique;  c'est  là 
que  l'homme  aime  à  commander,  à  être  obéi,  à  s'entourer 
d'esclaves  contraints  à  le  satisfaire;  or,  toutes  les  fois  que 
vous  ne  donnerez  pasà  l'homme  le  moyen  secret  d'exhaler 
la  dose  de  despotisme  que  la  nature  mit  au  fond  de  son 
cœur,  lise  rejettera  pour  l'exercer  sur  les  objets  qui  l'en- 
tourent, il  troublera  le  gouvernement.  Permettez,  si  vous 
voulez  éviter  ce  danger,  un  libre  essora  ces  désirs  tyran- 
niques,  qui,  malgré  lui,  le  tourmentent  sans  cesse  ;  content 
d'avoir  pu  exercer  sa  petite  souveraineté  au  milieu  du 
harem  d'icoglans  ou  de  sultanes  que  vos  soins  et  son  argent 
lui  soumettent,  il  sortira  satisfait  et  sans  aucun  désir  de 
troubler  un  gouvernement  qui  lui  assure  aussi  complai- 
samment  tous  les  moyens  de  satisfaire  sa  concupiscence  ; 
exercez,  au  contraire,  des  procédés  différents,  imposez  sur 
ces  objets  de  la  luxure  publique  les  ridicules  entraves  jadis 
inventées  par  la  tyrannie  ministérielle  et  par  la  lubricité  de 
nosSardanapales;  l'homme,  bientôt  aigri  contre  votre  gou- 
vernement, bientôt  jaloux  du  despotisme  que  vous  lui 
imposez,  et  las  de  votre  manière  de  le  régir,  en  changera 
comme  il  vient  de  le  faire. 

Voyez  comme  les  législateurs  grecs,  bien  pénétrés  de  ces 


224  1,'œuvre  nu  marquis  df,  sade 

idées,  traitaient  la  débauche  à  Lacédémone,  à  Athènes  ;  ils 
enivraient  le  citoyen,  bien  loin  de  le  lui  interdire  ;  aucun 
genre  de  lubricité  ne  lui  était  défendu,  et  Sacrale,  déclaré 
par  l'oracle  le  plus  sage  des  philosophes  de  la  terre,  passant 
indifféremment  des  bras  àWspasie  dans  ceux  A'Alcibiade, 
n'en  était  pas  moins  la  gloire  de  la  Grèce.  Je  vais  aller  plus 
loin,  et  quelque  contraires  que  soient  mes  idées  à  nos  cou- 
tumes actuelles,  comme  mon  projet  est  de  prouver  que  nous 
devons  nous  presser  de  changer  nos  coutumes  si  nous  vou- 
lons conserver  le  gouvernement  adopté,  je  vais  essayer  de 
convaincre  que  la  prostitution  des  femmes,  sous  le  nom 
d'honnêtes,  n'est  pas  plus  dangereuse  que  celle  des  hommes 
et  que  non  seulement  nous  devons  les  associer  aux  luxures 
exercées  dans  les  maisons  que  j'établis,  mais  que  nous 
devons  même  en  ériger  pour  elles,  où  leurs  caprices  et  les 
besoins  de  leur  tempérament,  bien  autrement  ardent 
que  le  nôtre,  puissent  de  même  se  satisfaire  avec  tous  les 
sexes. 

De  quel  droit  prétendez-vous  d'abord  que  les  femmes 
doivent  être  exceptées  de  l'aveugle  soumission  que  la  na- 
ture leur  prescrit  aux  caprices  des  hommes,  et  ensuite,  par 
quel  autre  droit  prétendez-vous  les  asservir  à  une  conti- 
nence impossible  à  leur  physique  et  absolument  inutile  à 
leur  honneur. 

Je  vais  traiter  séparément  l'une  et  l'autre  de  ces  ques- 
tions. 

Il  est  certain  que,  dans  l'état  de  nature,  les  femmes 
naissent  vulgivagues,  c'est-à-dire  jouissant  des  avantages 
des  autres  animaux  femelles  et  appartenant,  comme  elles 
et  sans  exception,  à  tous  les  mâles  ;  telles  furent,  sans  aucun 
doute,  et  les  premières  lois  de  la  nature  et  les  seules  insti- 
tutions des  premiers  rassemblements  que  les  hommes 
firent.  Uinlérél,  Végoïsme  eiV  amour  dégradèrent  ces  pre- 
mières vues  si  simples  et  si  naturelles;  on  crut  s'enrichir 
en  prenant  une  femme  et  avec  elle  le  bien  de  sa  famille  : 
voilà  les  deux  premiers  sentiments  que  je  viens  d'indiquer 
satisfaits  ;  plus  souvent  encore  on  enleva  cette  femme,  et 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  225 

on  s'y  attacha  :  voilà  le  second  motif  en  action,  et,  dans 
tous  les  cas,  de  l'injustice. 

Jamais  un  acte  de  possession  ne  peut  être  exercé  sur  un 
être  libre  ;  il  est  aussi  injuste  de  posséder  exclusivement 
une  femme  qu'il  l'est  de  posséder  des  esclaves  ;  tous  les 
hommes  sont  nés  libres,  tous  sont  égaux  en  droits  ;  ne  per- 
dons jamais  de  vue  ces  principes;  il  ne  peut  donc  être 
jamais  donné,  d'après  cela,  de  droit  légitime  à  un  sexe  de 
s'emparer  exclusivement  de  l'autre,  et  jamais  l'un  de  ces 
sexes  ou  l'une  de  ces  classes  ne  peut  posséder  l'autre  arbi- 
trairement. Une  femme  même,  dans  la  puretés  des  lois  de  la 
nature,  ne  peut  alléguer,  pour  motif  du  refus  qu'elle  fait  à 
celui  qui  la  désire,  l'amour  qu'elle  a  pour  un  autre,  parce 
que  ce  motif  en  devient  un  d'exclusion,  et  qu'auc  m  homme 
ne  peut  être  exclu  delà  possession  d'une  femme,  du  mo- 
ment qu'il  est  clair  qu'elle  appartient  décidément  à  tous  les 
hommes.  L'acte  de  possession  ne  peut  être  exercé  que  sur 
un  immeuble  ou  un  animal  ;  jamais  il  ne  peut  l'être  sur  un 
individu  qui  nous  ressemble,  et  tous  les  liens  qui  peuvent 
enchaîner  une  femme  à  un  homme,  de  telle  espèce  que 
vous  puissiez  les  supposer,  sont  aussi  injustes  que  chimé- 
riques. 

S'il  devient  donc  incontestable-que  nous  ayons  reçu  de 
la  nature  le  droit  d'exprimer  nos  vœux  indifféremment  à 
toutes  les  femmes,  il  le  devient  de  même  que  nous  avons 
celui  de  l'obliger  de  se  soumettre  à  nos  vœux,  non  pas 
exclusivement,  je  me  contrarierais,  mais  momentanément. 
Il  est  incontestable  que  nous  avons  le  droit  d'établir  des 
lois  qui  la  contraignent  de  céder  aux  feux  de  celui  qui  la 
désire;  la  violence  même  étant  un  des  effets  de  ce  droit, 
nous  pouvons  l'employer  légalement.  Eh  !  la  nature  n'a- 
t-elle  pas  prouvé  que  nous  avions  ce  droit  en  nous  dépar- 
tissant la  force  nécessaire  à  les  soumettre  à  nos  désirs  ? 

En  vain  les  femmes  doivent-elles  faire  parler  pour  leur 
défense  ou  la  pudeur,  ou  leur  attachement  à  d'autres 
hommes;  ces  moyens  chimériques  sont  nuls  ;  nous  avons 
vu  plus  haut  combien  la  pudeur  était  un  sentiment  factice 

15 


226  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

et  méprisable.  L'amour,  qu'on  peut  appeler  la  folie  de 
l'âme,  n'a  plus  de  titres  pour  légitimer  leur  constance  ;  ne 
satisfaisant  que  deux  individus,  l'être  aimé  et  l'être  aimant, 
il  ne  peut  servir  au  bonheur  des  autres,  et  c'est  pour  le 
bonheur  de  tous,  et  non  pour  un  bonheur  égoïste  et  pri- 
vilégié, que  nous  ont  été  données  les  femmes.  Tous  les 
hommes  ont  donc  un  droit  de  jouissance  égal  sur  toutes 
les  femmes  ;  il  n'est  donc  aucun  homme  qui,  d'après  les 
lois  de  la  nature,  puisse  s'ériger  sur  une  femme  un  droit 
unique  et  personnel.  La  loi  qui  les  obligera  de  se  prosti- 
tuer tant  que  nous  le  voudrons  aux  maisons  de  débauche 
dont  il  vient  d'être  question  et  qui  les  y  contraindra  si 
elles  s'y  refusent,  qui  les  punira  si  elles  y  manquent,  est 
donc  une  loi  des  plus  équitables  et  contre  laquelle  aucun 
motif  légitime  ou  juste  ne  saurait  réclamer. 

Un  homme  qui  voudra  jouir  d'une  femme  ou  d'une  fille 
quelconque  pourra  donc,  si  les  lois  que  vous  promulguez 
sont  justes,  la  faire  sommer  de  se  trouver  dans  l'une  des 
maisons  dont  je  vous  ai  parlé,  et  là,  sous  la  sauvegarde 
des  matrones  de  ce  temple  de  Vénus,  elle  lui  sera  livrée 
pour  satisfaire,  avec  autant  d'humilité  et  de  soumission, 
tous  les  caprices  qu'il  lui  plaira  de  se  passer  avec  elle, 
de  quelque  bizarrerie  ou  de  quelque  irrégularité  qu'ils 
puissent  être,  parce  au'il  n'en  est  aucun  qui  ne  soit  dans  la 
nature,  aucun  qui  ne  soit  avoué  par  elle.  Il  ne  s'agirait 
plus  ici  que  de  fixer  l'âge  ;  or,  je  prétends  qu'on  ne  le  peut 
sans  gêner  la  liberté  de  celui  qui  désire  la  jouissance 
d'une  fille  de  tel  ou  tel  âge. 

Celui  qui  a  le  droit  de  manger  le  fruit  d'un  arbre  peut 
assurément  le  cueillir  mûr  ou  vert,  suivant  les  aspirations 
de  son  goût.  Mais,  objectera-t-on,  il  est  un  âge  où  les  pro- 
cédés de  l'homme  nuiront  décidément  à  la  santé  de  la  fille. 
Cette  considération  est  sans  aucune  valeur;  dès  que  vous 
m'accordez  le  droit  de  propriété  sur  la  jouissance,  ce  droit 
est  indépendant  des  effets  produits  par  la  jouissance  :  de 
ce  moment,  il  devient  égal  que  cette  jouissance  soit  avan- 
tageuse ou  nuisible  à  l'objet  qui  doit  s'y  soumettre.  N'ai- 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  227 

je  pas  déjà  prouvé  qu'il  était  légal  de  contraindre  la 
volonté  d'une  femme  sur  cet  objet,  et  qu'aussitôt  qu'elle 
inspirait  le  désir  de  la  jouissance  elle  devait  se  soumettre 
à  cette  jouissance,  abstraction  faite  de  tout  sentiment 
égoïste  ?  Il  en  est  de  même  de  sa  santé.  Dès  que  les  égards 
qu'on  aurait  pour  cette  considération  détruisent  ou  affai- 
blissent la  jouissance  de  celui  qui  la  désire  et  qui  a  le 
droit  de  se  l'approprier,  cette  considération  devient  nulle, 
parce  qu'il  ne  s'agit  nullement  ici  de  ce  que  peut  éprouver 
l'objet  condamné  par  la  nature  et  parla  loi  à  l'assouvisse- 
ment momentané  des  désirs  de  l'autre;  il  n'est  question, 
dans  cet  examen,  que  de  ce  qui  convient  à  celui  qui  désire. 
Nous  rétablirons  la  balance. 

Oui,  nous  la  rétablirons,  nous  le  devons,  sans  doute  ; 
ces  femmes  que  nous  venons  d'asservir  si  cruellement, 
nous  devons  incontestablement  les  dédommager,  et  c'est 
ce  qui  va  former  la  réponse  à  la  seconde  question  que  je 
me  suis  proposée. 

Si  nous  admettons,  comme  nous  venons  de  le  faire,  que 
toutes  les  femmes  doivent  être  soumises  à  nos  désirs, 
assurément  nous  pouvons  leur  permettre  de  même  de 
satisfaire  amplement  tous  les  leurs  :  nos  lois  doivent  favo- 
riser sur  cet  objetleur  tempérament  de  feu,  et  il  est  absurde 
d'avoir  placé  et  leur  honneur  et  leur  vertu  dans  la  force 
antinaturelle  qu'elles  mettent  à  résister  aux  penchants 
qu'elles  ont  reçus  avec  bien  plus  de  profusion  que  nous  ; 
cette  injustice  des  mœurs  est  d'autant  plus  criante  que 
nous  consentons  à  la  fois  à  les  rendre  faibles  à  force  de 
séduction,  et  à  les  punir  ensuite  de  ce  qu'elles  cèdent  à 
tous  les  efforts  que  nous  avons  faits  pour  les  provoquer  à 
la  chute.  Toute  l'absurdité  de  nos  mœurs  est  gravée,  ce 
me  semble,  dans  cette  inéquitable  atrocité,  et  ce  seul 
exposé  devrait  nous  faire  sentir  l'extrême  besoin  que  nous 
avons  de  les  changer  pour  de  plus  pures. 

Je  dis  donc  que  les  femmes,  ayant  reçu  des  penchants 
bien  plus  violents  que  nous  aux  plaisirs  de  la  luxure,  pour- 
ront s'y  livrer  tant  qu'elles  le  voudront,  absolument  déga- 


228  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

gées  de  tous  les  liens  de  l'hymen,  de  tous  les  faux  pré- 
jugés de  la  pudeur,  absolument  rendues  à  l'état  de  nature  ; 
je  veux  que  les  lois  leur  permettent  de  se  livrer  à  autant 
d'hommes  que  bon  leur  semblera  ;  je  veux  que  la  jouissance 
de  tous  les  sexes  et  de  toutes  les  parties  de  leur  corps 
soient  soumises  aux  hommes  ;  et,  sous  la  clause  spéciale 
de  se  livrer  de  même  à  tous  ceux  qui  le  désireront,  il  faut 
qu'elles  aient  la  liberté  de  jouir  également  de  tous  ceux 
qu'elles  croiront  dignes  de  les  satisfaire. 

Quels  sont,  je  le  demande,  les  dangers  de  cette  licence  ? 
Des  enfants  qui  n'auront  point  de  pères  ?  Eh  !  qu'importe 
dans  une  république  où  tous  les  individus  ne  doivent  avoir 
d'autre  mère  que  la  patrie,  où  tous  ceux  qui  naissent  sont 
tous  enfants  de  la  patrie  !  Ah  !  combien  l'aimeront  mieux 
ceux  qui,  n'ayant  jamais  connu  qu'elle,  sauront,  dès  en 
naissant,  que  ce  n'est  que  d'elle  qu'ils  doivent  tout 
attendre  ?  N'imaginez  pas  de  faire  de  bons  républicains, 
tant  que  vous  isolerez  dans  leurs  familles  les  enfants  qui 
ne  doivent  appartenir  qu'à  la  république.  En  donnant 
là  seulement  à  quelques  indi\idus  la  dose  d'affection  qu'ils 
doivent  répartir  sur  tous  leurs  frères,  ils  adoptent  inévita- 
blement les  préjugés  souvent  dangereux  de  ces  individus  ; 
leurs  opinions,  leurs  idées  s'isolent,  se  particularisent,  et 
toutes  les  vertus  d'un  homme  d'Etat  leur  deviennent  ab- 
solument impossibles.  Abandonnant  enfin  leur  coeur  tout 
entier  à  ceux  qui  les  ont  fait  naître,  ils  ne  trouvent  plus 
dans  ce  coeur  aucune  affection  pour  celle  qui  doit  les  faire 
vivre,  les  faire  connaître  et  les  illustrer,  comme  si  ces 
seconds  bienfaits  n'étaient  pas  plus  importants  que  les 
premiers  !  S'il  y  a  le  plus  grand  inconvénient  à  laisser 
sucer  les  enfants  ainsi  dans  leur  famille  des  intérêts 
souvent  bien  différents  de  ceux  de  la  patrie,  il  y  a  donc 
le  plus  grand  avantage  à  les  en  séparer  ;  ne  le  sont-ils  pas 
naturellement  par  les  moyens  que  je  propose,  puisqu'en 
détruisant  absolument  tous  les  liens  de  l'hymen  il  ne  naît 
plus  d'autres  fruits  des  plaisirs  de  la  femme  que  des  enfants 
auxquels  la  connaissance  de   leur    père    est    absolument 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  229 

interdite,  et  avec  cela  les  moyens  de  ne  plus  appartenir 
qu'à  une  même  famille  au  lieu  d'être,  ainsi  qu'ils  le 
doivent,  uniquement  les  enfants  de  la  patrie. 

Il  y  aura  donc  des  maisons  destinées  au  libertinage  des 
femmes,  et,  comme  celles  des  hommes,  sous  la  protection 
du  gouvernement;  là,  leur  seront  fournis  tous  les  indivi- 
dus de  l'un  et  l'autre  sexe  qu'elles  pourront  désirer,  et 
plus  elles  fréquenteront  ces  maisons,  plus  elles  seront 
estimées.  Il  n'y  a  rien  de  si  barbare  et  de  si  ridicule  que 
d'avoir  attaché  l'honneur  et  la  vertu  des  femmes  à  la 
résistance  qu'elles  mettent  à  des  désirs  qu'elles  ont  reçus 
de  la  nature  et  qu'échaufifent  sans  cesse  ceux  qui  ont  la 
barbarie  de  les  blâmer.  Dès  l'âge  le  plus  tendre,  une  fille 
dégagée  des  liens  paternels,  n'ayant  plus  rien  à  conserver 
pour  l'hymen  (absolument  aboli  par  les  sages  lois  que  je 
désire),  au-dessus  du  préjugé  enchaînant  autrefois  son 
sexe,  pourra  donc  se  livrer  à  tout  ce  que  lui  dictera  son 
tempérament  dans  les  maisons  établies  à  ce  sujet;  elle  y 
sera  reçue  avec  respect,  satisfaite  avec  profusion  et,  de 
retour  dans  la  société,  elle  y  pourra  parler  aussi  publi- 
quement des  plaisirs  qu'elle  aura  goûtés  qu'elle  le  fait 
aujourd'hui  d'un  bal  ou  d'une  promenade.  Sexe  charmant, 
vous  serez  libre  (1)  ;  vous  jouirez  comme  les  hommes  de 
tous  les  plaisirs  dont  la  nature  vous  a  fait  un  devoir- 
vous  ne  vous  contraindrez  sur  aucun.  La  plus  divine 
partie  de  l'humanité  doit-elle  donc  recevoir  des  fers  de 

(1)  C'était  le  vœu  d'Otto  Weininger  :  «  Die  Frauen  sind  Menschen 
und  mûssen  als  solche  behandelt  w«rden,  auch  wenn  sic  selbst  das  nie 
wollen  wûrden.  Frau  und  Mann  liaben  gleiche  Rechle  »,  et  plus  loin: 
((  Dds  Redit  aher  isl  nur  eines  und  da.s  g/eic/tc  fur  Mann  und  Frau.  » 
Gesc/ilechl  und  Charakier.  Wien  und  Leipzig.  (Wilhelm  Braumûller) 
1903. 

Proudhon  souhaitait  le  contraire  :  «  L'homme  et  la  femme  ne  vont 
pas  de  compagnie.  La  différence  des  sexes  élève  entre  eux  une  sépa- 
ration de  même  nature  que  celle  que  la  différence  des  races  met  entre 
les  animaux.  Aussi,  bien  loin  d'applaudir  ce  que  l'on  appelle  aujourd'hui 
l'émancipation  de  la  femme,  inclinerais-je  bien  plutôt,  s'il  fallait  en 
venir  à  cette  extrémité,  à  mettre  la  femme  en  réclusion.  »  Qu'esl-ce 
que  la  propriété  P  Œuvres  complètes,  t.  L 


230  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

l'autre  ?  Ah  !  brisez-les,  la  nature  le  veut  ;  n'ayez  plus 
d'autre  frein  que  celui  de  vos  penchants,  d'autres  lois  que 
vos  seuls  désirs,  d'autre  morale  que  celle  de  la  nature  ; 
ne  languissez  pas  plus  longtemps  dans  vos  préjugés  bar- 
bares qui  flétrissaient  vos  charmes  et  captivaient  les  élans 
divins  de  vos  mœurs;  vous  êtes  libres  comme  nous,  et  la 
carrière  des  combats  de  Vénus  vous  est  ouverte  comme 
à  nous  ;  ne  redoutez  plus  d'absurdes  reproches  ;  le  pédan- 
tisme  et  la  superstition  sont  anéantis  ;  on  ne  vous  verra 
plus  rougir  de  vos  charmants  écarts  ;  couronnées  de 
myrtes  et  de  roses,  l'estime  que  nous  concevrons  pour 
vous  ne  sera  plus  qu'en  raison  de  la  plus  grande  étendue 
que  vous  vous  serez  permis  de  leur  donner. 

Ce  qui  vient  d'être  dit  devrait  nous  dispenser  sans 
doute  d'examiner  l'adultère  ;  jetons-y  notamment  un  coup 
d'oeil,  quelque  nul  qu'il  soit  après  les  lois  que  j'établis.  A 
quel  point  il  était  ridicule  de  le  considérer  comme  cri- 
minel dans  nos  anciennes  institutions!  S'il  y  avait  quel- 
que chose  d'absurde  dans  le  monde,  c'était  bien  sûrement 
l'éternité  des  liens  conjugaux  ;  il  ne  fallait,  ce  me  semble, 
qu'examiner  ou  que  sentir  toute  la  lourdeur  de  ces  liens 
pour  cesser  de  voir  un  crime  dans  l'action  qui  les  allé- 
geait ;  la  nature,  comme  nous  l'avons  dit  tout  à  l'heure, 
ayant  doué  les  femmes  d'un  tempérament  plus  ardent, 
d'une  sensibilité  plus  profonde  qu'elle  n'a  fait  des  indi- 
vidus de  l'autre  sexe,  c'était  pour  elles,  sans  doute,  que 
le  joug  d'un  hymen  éternel  était  plus  pesant. 

Femmes  tendres  et  embrasées  du  feu  de  l'amour,  dé- 
dommagez-vous maintenant  sans  crainte  ;  persuadez-vous 
qu'il  ne  peut  exister  aucun  mal  à  suivre  les  impulsions 
de  la  nature,  que  ce  n'est  pas  pour  un  seul  homme  qu'elle 
vous  a  créées,  mais  pour  plaire  indifféremment  à  tous. 
Qu'aucun  frein  ne  vous  arrête.  Imitez  les  républicains  de 
la  Grèce  :  jamais  les  législateurs  qui  leur  donnèrent  les 
lois  n'imaginèrent  de  leur  faire  un  crime  de  l'adultère, 
et  presque  tous  autorisèrent  le  désordre  des  femmes. 
Thomas  Morus  prouve  dans  son   Utopie  qu'il  est  avan- 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  231 

tageux  aux  femmes  de  se  livrer  à  la  débauche,  et  les 
idées  de  ce  grand  homme  n'étaient  pas  toujours  des  rêves. 

Chez  les  Tartares,  plus  une  femme  se  prostituait,  plus 
elle  était  honorée  :  elle  portait  publiquement  au  col  les 
marques  de  son  impudicité,  et  l'on  n'estimait  point  celles 
qui  n'en  étaient  point  décorées.  Au  Pégu,  les  familles 
livrent  leurs  femmes  ou  leurs  filles  aux  étrangers  qui  y 
voyagent  :  on  les  loue  à  tant  par  jour  comme  des  chevaux 
et  des  voitures  !  Des  volumes  enfin  ne  suffiraient  pas  à 
démontrer  que  jamais  la  luxure  ne  fut  considérée  comme 
criminelle  chez  aucun  des  peuples  sages  de  la  terre.  Tous 
les  philosophes  savent  bien  que  ce  n'est  qu'aux  impos- 
teurs chrétiens  que  nous  devons  de  l'avoir  érigée  en 
crime.  Les  prêtres  avaient  bien  leur  motif  en  nous  inter- 
disant la  luxure  :  cette  recommandation,  en  leur  réservant 
la  connaissance  et  l'absolution  de  ces  péchés  secrets,  leur 
donnait  un  incroyable  empire  sur  les  femmes  et  leur 
ouvrait  une  carrière  de  lubricité,  dont  l'étendue  n'avait 
point  de  bornes.  On  sait  comme  ils  en  profitèrent  et 
comme  ils  en  abuseraient  encore  si  leur  crédit  n'était  pas 
perdu  sans  ressource. 

L'inceste  est-il  plus  dangereux  ?  Non,  sans  doute  ;  il 
étend  les  liens  de  la  famille  et  rend  par  conséquent  plus 
actif  l'amour  des  citoyens  pour  la  patrie  ;  il  nous  est  dicté 
par  les  premières  lois  de  la  nature,  nous  l'éprouvons  et 
la  jouissance  des  objets  qui  nous  appartiennent  nous 
semble  toujours  plus  délicieuse.  Les  premières  institutions 
favorisent  l'inceste  ;  on  le  trouve  dans  l'origine  des 
sociétés  ;  il  est  consacré  dans  toutes  les  religions  ;  toutes 
les  lois  l'ont  favorisé.  Si  nous  parcourons  l'univers,  nous 
trouverons  l'inceste  établi  partout.  Les  nègres  de  la  côte 
du  Poivre  et  de  Rio-Gabon  prostituent  leurs  femmes  à 
leurs  propres  enfants  ;  l'aîné  des  fils  de  Judah  doit  épouser 
la  femme  de  son  père;  les  peuples  du  Chili  couchent 
indifféremment  avec  leurs  soeurs,  leurs  filles  et  épouseni 
à  la  fois  et  la  mère  et  la  fille.  J'ose  assurer,  en  un  mot, 
que  l'inceste  devrait  être  la  loi  de  tout  gouvernement  dont 


232  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

la  fraternité  fait  la  base.  Comment  des  hommes  raison- 
nables purent-ils  porter  l'absurdité  au  point  de  croire 
que  la  jouissance  de  sa  mère,  de  sa  sœur  ou  de  sa  fille 
pourrait  jamais  devenir  criminelle  ?  N'est-ce  pas,  je  vous 
le  demande,  un  abominable  préjugé  que  celui  qui  paraît 
faire  un  crime  à  un  homme  d'estimer  plus  pour  sa  jouis- 
sance l'objet  dont  le  sentiment  de  la  nature  le  rapproche 
davantage?  Il  vaudrait  autant  dire  qu'il  nous  est  défendu 
d'aimer  trop  les  individus  que  la  nature  nous  enjoint 
d'aimer  le  mieux,  et  que  plus  elle  nous  donne  de  pen- 
chants pour  un  objet,  plus  elle  nous  ordonne  en  même 
temps  de  nous  en  éloigner.  Ces  contrariétés  sont  absur- 
des :  il  n'y  a  que  des  peuples  abrutis  par  la  superstition 
qui  puissent  les  croire  ou  les  adopter.  La  communauté 
des  femmes  que  j'établis  entraînant  nécessairement  l'in- 
ceste, il  reste  peu  de  chose  à  dire  sur  un  prétendu  délit, 
dont  la  nullité  est  trop  démontrée  pour  s'y  appesantir 
davantage,  et  nous  allons  passer  au  viol,  qui  semble  être, 
au  premier  coup  d'œil,  de  tous  les  écarts  du  libertinage, 
celui  dont  la  lésion  est  la  mieux  établie,  en  raison  de 
l'outrage  qu'il  paraît  faire.  Il  est  pourtant  certain  que  le 
viol,  action  si  rare  et  si  difficile  à  prouver,  fait  moins  de 
tort  au  prochain  que  le  vol,  puisque  celui-ci  envahit  la 
propriété,  que  l'autre  se  contente  de  détériorer.  Qu'aurez- 
vous  d'ailleurs  à  objecter  au  violateur,  s'il  vous  répond 
qu'au  fait  le  mal  qu'il  a  commis  est  bien  médiocre,  puis- 
qu'il n'a  fait  que  placer  un  peu  plus  tôt  l'objet  dont  il  a 
abusé  au  même  état  où  l'auraient  bientôt  mis  l'hymen  et 
l'amour  ? 

Mais  la  sodomie,  mais  ce  prétendu  crime  qui  attira  le 
feu  du  ciel  sur  les  villes  qui  s'y  étaient  adonnées,  n'est-il 
point  un  égarement  monstrueux  dont  le  châtiment  ne 
saurait  être  assez  fort  ?  Il  est  sans  doute  bien  douloureux 
pour  nous  d'avoir  à  reprocher  à  nos  ancêtres  les  meurtres 
judiciaires  qu'ils  ont  osé  se  permettre  à  ce  sujet.  Est-il 
possible  d^être  aussi  barbare,  pour  oser  condamner  à 
mort  un  malheureux  individu  dont  tout  le  crime  est  de 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  233 

ne  pas  avoir  les  mêmes  goûts  que  vous  ?  On  frémit  lors- 
qu'on'pense  qu'il  n'y  a  pas  encore  quarante  ans  que 
l'absurdité  des  législateurs  en  était  encore  là.  Consolez- 
vous,  citoyens,  de  telles  absurdités  n'arriveront  plus  :  la 
sagesse  de  vos  législateurs  en  répond.  E^ntièrement 
éclairé  sur  cette  faiblesse  de  quelques  hommes,  on  sent 
bien  aujourd'hui  qu'une  telle  erreur  ne  peut  être  crimi- 
nelle et  que  la  nature  ne  saurait  avoir  mis  au  fluide  qui 
coule  dans  nos  reins  une  assez  grande  importance  pour 
se  courroucer  sur  le  chemin  qu'il  nous  plaît  de  faire 
prendre  à  cette  liqueur. 

Quel  est  le  seul  crime  qui  puisse  exister  ici  ?  Assurément 
ce  n'est  pas  de  se  placer  dans  tel  ou  tel  lieu,  à  moins  qu'on 
ne  voulût  soutenir  que  toutes  les  parties  du  corps  ne  se 
ressemblent  point  et  qu'il  en  est  de  pures  et  de  souillées; 
mais  comme  il  est  impossible  d'avancer  de  telles  absur- 
dités, le  seul  prétendu  délit  ne  saurait  consister"  ici  que 
dans  la  perte  de  la  semence.  Or,  je  demande  s'il  est  vrai- 
semblable que  cette  semence  soit  tellement  précieuse  aux 
yeux  de  la  nature  qu'il  devienne  impossible  de  la  perdre 
sans  crime  ?  Procéderait-elle  tous  les  jours  à  ces  pertes 
si  cela  était  ?  et  n'est-ce  pas  les  autoriser  que  de  les  per- 
mettre dans  les  rêves,  dans  l'acte  de  la  jouissance  d'une 
femme  grosse  ?  Est-il  possible  d'imaginer  que  la  nature 
nous  donnât  la  possibilité  d'un  crime  qui  l'outrageait  ? 
Est-il  possible  qu'elle  consente  à  ce  que  les  hommes  dé- 
truisent ses  plaisirs  et  deviennent  par  là  plus  forts  qu'elle? 
Il  est  inouï  dans  quel  gouffre  d'absurdités  l'on  se  jette 
quand  on  abandonne,  pour  raisonner,  les  secours  du 
flambeau  de  la  raison.  Tenons-nous  donc  pour  bien 
assurés  qu*il  est  aussi  simple  de  jouir  d'une  manière  que 
de  l'autre,  qu'il  est  absolument  indifférent  de  jouir  d'une 
fille  ou  d'un  garçon,  et  qu'aussitôt  qu'il  est  constant  qu'il 
ne  peut  exister  entre  nous  d'autres  penchants  que  ceux 
que  nous  tenons  de  la  nature,  elle  est  trop  sage  et  trop 
conséquente  pour  en  avoir  mis  dans  nous  qui  puissent 
jamais  l'offenser. 


234  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

Celui  de  la  sodomie  est  le  résultat  de  l'organisation,  et 
nous  ne  contribuons  pour  rien  à  cette  organisation.  Quel- 
quefois il  est  le  fruit  de  la  satiété  ;  mais,  dans  ce  cas 
même,  en  appartient-il  moins  à  la  nature  ?  Sous  tous  les 
rapports,  il  est  son  ouvrage,  et,  dans  tous  les  cas,  ce 
qu'elle  inspire  doit  être  respecté  par  les  hommes.  Si,  par 
un  recensement  exact,  on  venait  à  prouver  que  ce  goût 
affecte  infiniment  plus  que  l'autre,  que  les  plaisirs  qui  en 
résultent  sont  beaucoup  plus  vifs,  et  qu'en  raison  de  cela 
ses  sectateurs  sont  mille  fois  plus  nombreux  que  ses  en- 
nemis, ne  serait-il  pas  possible  de  conclure  alors  que, 
loin  d'outrager  la  nature,  ce  vice  servirait  ses  vues,  et 
qu^elle  tient  bien  moins  à  la  progéniture  que  nous  n'avons 
la  folie  de  le  croire  ?  Or,  en  parcourant  l'univers,  que  de 
peuples  ne  voyons-nous  pas  mépriser  les  femmes  1  II  en 
est  qui  ne  s'en  servent  absolument  que  pour  avoir  l'enfant 
nécessaire  à  les  remplacer.  L'habitude  qu'ont  les  hommes 
de  vivre  ensemble  dans  les  républiques  y  rendra  toujours 
ce  vice  plus  fréquent,  mais  ii  n'est  certainement  pas  dan- 
gereux. Les  législateurs  de  la  Grèce  l'auraient-ils  intro- 
duit dans  leur  république  s'ils  l'avaient  cru  tel  P  Bien  loin 
de  là,  ils  le  croyaient  nécessaire  à  un  peuple  guerrier. 
Plutarque  nous  parle  avec  enthousiasme  du  bataillon  des 
amants  et  des  aimés  :  eux  seuls  défendirent  longtemps 
la  Grèce.  Ce  vice  régna  dans  la  société  des  frères  d'armes  ; 
il  la  cimenta.  Les  plus  grands  hommes  y  furent  enclins. 
L'Amérique  entière,  lorsqu'on  la  découvrit,  se  trouva  r 
peuplée  de  gens  de  ce  goût.  A  la  Louisiane,  chez  les 
Illinois,  des  Indiens,  vêtus  en  femmes,  se  prostituaient 
comme  des  courtisanes.  Les  nègres  de  Benguéla  entre- 
tiennent publiquement  des  hommes  ;  presque  tous  les 
sérails  d'Alger  ne  sont  plus  aujourd'hui  peuplés  que  par 
des  jeunes  garçons.  On  ne  se  contentait  pas  de  tolérer 
on  ordonnait  à  Thèbes  l'amour  des  jeunes  garçons;  le 
philosophe  de  Chéronéele  prescrivit  pour  adoucir  l'amour 
des  jeunes  gens. 

Nous  savons  à  quel  point  il  régna  dans  Rome  :  on  y 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  Z35 

trouvait  des  lieux  publics  où  de  jeunes  garçons  se  prosti- 
tuaient sous  l'habit  de  filles,  et  de  jeunes  filles  sous  celui 
de  garçons.  Martial,  Catulle,  ïibulle,  Horace  et  Virgile 
écrivaient  à  des  hommes  comme  à  leurs  maîtresses,  et 
nous  lisons  enfin  dans  Plutarque  que  les  femmes  ne  doi- 
vent avoir  aucune  part  à  l'amour  des  hommes.  Les 
Amasiens  de  l'île  de  Crète  enlevaient  parfois  de  jeunes 
garçons  avec  les  plus  singulières  cérémonies.  Quand  ils 
en  aimaient  un,  ils  en  faisaient  part  aux  parents  le  jour 
où  le  ravisseur  voulait  enlever:  le  jeune  homme  faisait 
quelque  résistance  si  son  amant  ne  lui  plaisait  pas;  dans 
le  cas  contraire,  il  partait  avec  lui,  et  le  séducteur  le  ren- 
voyait à  sa  famille  sitôt  qu'il  s'en  était  servi;  car  dans 
cette  passion,  comme  dans  celle  des  femmes,  on  en  a 
toujours  trop  quand  on  en  a  assez. 

Strabon  nous  dit  que  dans  cette  même  île  ce  n'était 
qu'avec  des  garçons  que  l'on  remplissait  les  sérails  ;  on 
les  prostituait  publiquement. 

Veut-on  une  dernière  autorité,  faite  pour  prouver  com- 
bien ce  vice  est  utile  dans  une  république  ?  Ecoutons 
Jérôme  le  Péripatéticien  :  «  L'amour  des  garçons,  nous 
dit-il,  se  répandit  dans  toute  la  Grèce  parce  qu'il  donnait 
du  courage  et  de  la  force  et  qu'il  servait  à  chasser  les 
tyrans;  les  conspirations  se  formaient  entre  les  amants, 
et  ils  se  laissaient  plutôt  torturer  que  de  révéler  leurs 
complices  ;  le  patriotisme  sacrifiait  ainsi  tout  à  la  pros- 
périté de  l'Etat  ;  on  était  certain  que  ces  liaisons  affer- 
missaient la  république,  on  déclamait  contre  les  femmes, 
et  c'était  une  faiblesse  réservée  au  despotisme  que  de 
s'attacher  à  de  telles  créatures.  »  Toujours  la  pédérastie 
fut  le  vice  des  peuples  guerriers.  César  nous  apprend 
que  les  Gaulois  y  étaient  extraordinairement  adonnés. 
Les  guerres  qu'avaient  à  soutenir  les  républiques,  en 
séparant  les  deux  sexes,  propagèrent  ce  vice,  et,  quand 
on  y  reconnut  des  suites  si  utiles  à  l'Etat,  la  religion  le 
consacra  bientôt.  On  sait  que  les  Romains  sanctifièrent 
les  amours  de  Jupiter  et  de  Ganymède.  Sexlus  Empiriciis 


236  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

nous  assure  que  cette  fantaisie  était  ordonnée  chez  les 
Perses.  Enfin  les  femmes,  jalouses  et  méprisées,  offrirent 
à  leurs  maris  de  leur  rendre  le  même  serrice  qu'ils  rece- 
vaient de  leurs  jeunes  garçons;  quelques-unes  l'essayè- 
rent et  revinrent  à  leurs  anciennes  habitudes,  ne  trouvant 
pas  l'illusion  possible. 

Les  Turcs,  fort  enclins  à  cette  dépravation  que  Maho- 
met consacra  dans  son  Alcoran,  assurent  néanmoins 
qu'une  très  jeune  vierge  peut  assez  bien  remplacer  un 
garçon,  et  rarement  les  leurs  deviennent  femmes  avant 
d'avoir  passé  par  cette  épreuve.  Sixte-Quint  et  Sanchez 
permirent  cette  débauche  ;  ce  dernier  entreprit  même 
de  prouver  qu'elle  était  utile  à  la  propagation,  et  qu'un 
enfant  créé  après  cette  course  préalable  en  devenait 
infiniment  mieux  constitué.  Enfin  les  femmes  se  dédom- 
magèrent entre  elles.  Cette  fantaisie,  sans  doute,  n'a  pas 
plus  d'inconvénients  que  l'autre,  parce  que  le  résultat 
n'est  que  le  refus  de  créer  et  que  les  moyens  de  ceux  qui 
ont  le  goût  de  la  population  sont  assez  puissants  pour  que 
les  adversaires  n'y  puissent  jamais  nuire.  Les  Grecs 
appuyaient  de  même  cet  égarement  des  femmes  sur  des 
raisons  d'Etat.  Il  en  résultait  que,  se  suffisant  entre  elles, 
leurs  communications  avec  les  hommes  étaient  moins 
fréquentes  et  qu'elles  ne  nuisaient  point  ainsi  aux  affaires 
de  la  république.  Lucien  nous  apprend  quel  progrès  fit 
cette  licence,  et  ce  n'est  pas  sans  intérêt  que  nous  la 
voyons  dans  Sapho. 

Il  n'est,  en  un  mot,  aucune  sorte  de  danger  dans  toutes 
ces  manies  ;  se  portassent-elles  même  plus  loin,  allassent- 
elles  jusqu'à  caresser  des  monstres  et  des  animaux,  ainsi 
que  nous  l'apprend  l'exemple  de  tous  les  peuples,  il  n'y 
aurait  pas  dans  toutes  ces  fadaises  le  plus  petit  inconvé- 
nient, parce  que  la  corruption  des  mœurs,  souvent  très 
utile  dans  un  gouvernement,  ne  saurait  y  nuire  sous 
aucun  rapport  ;  et  nous  devons  attendre  de  nos  législa- 
teurs assez  de  sagesse,  assez  de  prudence,  pour  être  bien 
sûrs  qu'aucune  loi  n'émanera  d'eux  pour  la  répression  de 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  237 

ces  misères,  qui,  tenant  absolument  à  l'organisation,  ne 
sauraient  jamais  rendre  plus  coupable  celui  qui  y  est  en- 
clin que  ne  l'est  l'individu  que  la  nature  créa  contrefait. 

Il  ne  nous  reste  plus  que  le  meurtre  à  examiner  dans 
la  seconde  classe  des  délits  de  l'homme  envers  son  sem- 
blable, et  nous  passerons  ensuite  à  ses  devoirs  envers 
lui-même.  De  toutes  les  offenses  qu'un  homme  puisse 
faire  à  ses  semblables,  le  meurtre  est,  sans  contredit,  la 
plus  cruelle  de  toutes,  puisqu'il  lui  enlève  le  seul  bien 
qu'il  ait  reçu  de  la  nature,  le  seul  dont  la  perte  soit  irré- 
parable. Plusieurs  questions  néanmoins  se  présentent  ici, 
abstraction  faite  du  tort  que  le  meurtre  cause  à  celui  qui 
en  devient  la  victime  : 

1°  Cette  action,  eu  égard  aux  seules  lois  de  la  nature, 
est-elle  vraiment  criminelle  ? 

2°  L'est-elle  relativement  aux  lois  de  la  république  ? 

3°  Est-elle  nuisible  à  la  société  ? 

4°  Comment  doit-elle  être  considérée  dans  un  gouver- 
nement républicain  ? 

5°  Enfin,  le  meurtre  doit-il  être  réprimé  par  le  meurtre  ? 

Nous  allons  examiner  séparément  chacune  des  ques- 
tions; l'objet  est  assez  essentiel  pour  qu'on  nous  permette 
de  nous  y  arrêter  ;  on  trouvera  {îeut-être  nos  idées  un 
peu  fortes  ;  qu'est-ce  que  cela  fait  ?  N'avons-nous  pas 
acquis  le  droit  de  tout  dire  ?  Développons  aux  hommes 
de  grandes  vérités  :  ils  les  attendent  de  nous  :  il  est  temps 
que  l'erreur  disparaisse,  il  faut  que  son  bandeau  tombe  à 
côté  de  celui  de  nos  rois.  Le  meurtre  est-il  un  crime  aux 
yeux  de  la  nature  ?  Telle  est  la  première  question  posée. 

Nous  allons  sans  doute  humilier  ici  l'orgueil  de  l'homme 
en  le  rabaissant  au  rang  de  toutes  les  autres  productions 
de  la  nature,  mais  le  philosophe  ne  caresse  point  les 
petites  vanités  humaines  ;  toujours  ardent  à  poursuivre 
la  vérité,  il  la  démêle  sous  les  sots  préjugés  de  l'amour- 
propre,  l'atteint,  la  développe  hardiment  à  la  terre 
étonnée. 

Qu'est-ce   que    l'homme,  et  quelle    différence  y   a-t-il 


238  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

entre  lui  et  les  autres  animaux  de  la  terre  ?  Aucune,  as- 
surément. Fortuitement  placé,  comme  eux,  sur  ce  globe, 
il  est  né  comme  eux,  il  se  propage,  croît  et  décroît 
comme  eux  ;  il  arrive  comme  eux  à  la  vieillesse  et  tombe 
comme  eux  dans  le  néant  après  le  terme  que  la  nature 
assigne  à  chaque  espèce  d'animaux  en  raison  de  la  cons- 
truction de  ses  organes.  Si  les  rapprochements  sont  telle- 
ment exacts  qu'il  devienne  absolument  impossible  à  l'œil 
examinateur  du  philosophe  d'apercevoir  aucune  dissem- 
blance, il  y  aura  donc  alors  tout  autant  de  mal  à  tuer  un 
animal  qu'un  homme,  ou  tout  aussi  peu  à  l'un  qu'à  l'autre, 
et  dans  les  préjugés  de  notre  orgueil  se  trouvera  seule- 
ment la  distance;  mais  rien  n'est  malheureusement  ab- 
surde comme  les  préjugés  de  l'orgueil.  Pressons  néan- 
moins la  question.  Vous  ne  pouvez  disconvenir  qu'il  ne 
soit  égal  de  détruire  un  homme  ou  une  bête;  mais  la  des- 
truction de  tout  animal  qui  a  vie  n'est-elle  pas  décidément 
un  mal,  comme  le  croyaient  les  pythagoriciens  et  comme 
le  croient  encore  quelques  habitants  des  bords  du  Gange? 
Avant  que  de  répondre  à  ceci,  rappelons  d'abord  aux  lec- 
teurs que  nous  n'examinons  la  question  que  relativement 
à  la  nature  ;  nous  l'envisagerons  ensuite  par  rapport  aux 
hommes. 

Or,  je  demande  de  quels  prix  peuvent  être  à  la  nature 
les  individus  qui  ne  lui  coûtent  ni  la  moindre  peine,  ni  le 
moindre  soin?  L'ouvrier  n'estime  son  ouvrage  qu'à  raison 
du  travail  qu'il  emploie  à  le  créer.  Or,  Thomme  coùte-t-il 
à  la  nature?  Et  en  supposant  qu'il  lui  coûte,  lui  coûte-t-il 
plus  qu'un  singe  ou  qu'un  éléphant  ?  Je  vais  plus  loin  : 
quelles  sont  les  matières  régénératrices  de  la  nature?  De 
quoi  se  composent  les  êtres  qui  viennent  à  la  vie  ?  Les 
trois  éléments  qui  les  forment  ne  résultent-ils  pas  de  la 
primitive  destruction  des  autres  corps?  Si  tous  les  indi- 
vidus étaient  éternels,  ne  deviendrait-il  pas  impossible  à 
la  nature  d'en  créer  de  nouveaux?  Si  l'éternité  des  êtres 
est  impossible  à  la  nature,  leur  destruction  devient  donc 
une  de  ses  lois. 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  239 

Or,  si  les  destructions  lui  sont  tellement  utiles  qu'elle 
ne  puisse  absolument  s'en  passer  et  si  elle  ne  peut  par- 
venir à  ses  créations  sans  puiser  dans  ces  masses  de  des- 
truction que  lui  prépare  la  mort,  de  ce  moment  l'idée 
d'anéantissement  que  nous  attachons  à  la  mort  ne  sera 
donc  plus  réelle  ;  il  n'y  aura  plus  d'anéantissement  cons- 
taté ;  ce  que  nous  appelons  la  fin  de  l'animal  qui  a  vie  ne 
sera  plus  une  fin  réelle,  mais  une  simple  transmutation, 
dont  est  la  base  le  mouvement  perpétuel,  véritable  essence 
de  la  matière,  et  que  tous  les  philosophes  modernes  ad- 
mettent comme  une  de  ses  premières  lois.  La  mort,  d'après 
ces  principes  irréfutables,  n'est  donc  plus  qu^un  change- 
ment de  forme,  qu'un  passage  imperceptible  d'une  exis- 
tence à  une  autre,  et  voilà  ce  que  Pythagore  appelait  la 
métempsycose. 

Ces  vérités  une  fois  admises,  je  demande  si  ron  pourra 
jamais  avancer  que  la  destruction  est  un  crime?  A  dessein 
de  conserver  vos  absurdes  préjugés,  oserez-vous  me  dire 
que  la  transmutation  est  une  destruction  ?  Non,  sans 
doute,  car  il  faudrait  pour  cela  prouver  un  instant  d'inac- 
tion dans  la  matière,  un  moment  de  repos.  Or,  vous  ne 
découvrirez  jamais  ce  moment.  De  petits  animaux  se 
forment  à  l'instant  que  le  grand  animal  a  perdu  le  souffle, 
et  la  vie  de  ces  petits  animaux  n'est  qu'un  des  efiets  né- 
cessaires et  déterminés  par  le  sommeil  momentané  du 
grand.  Oserez-vous  dire  à  présent  que  l'un  plaît  mieux  à 
la  nature  que  l'autre?  Il  faudrait  prouver  pour  cela  une 
chose  impossible,  c'est  que  la  forme  longue  ou  carrée  est 
plus  utile,  plus  agréable  à  la  nature  que  la  forme  oblongue 
ou  triangulaire  ;  il  faudrait  prouver  que,  eu  égard  aux 
plans  sublimes  de  la  nature,  un  fainéant  qui  s'engraisse 
dans  l'inaction  et  l'indolence  est  plus  utile  que  le  cheval, 
dont  le  service  est  si  essentiel,  ou  que  le  bœuf  dont  le  corps 
est  si  précieux  qu'il  n'en  est  aucune  partie  qui  ne  serve  ; 
il  faudrait  dire  que  le  serpent  venimeux  est  plus  néces- 
saire que  le  chien  fidèle. 

Or,  comme  tous  ces  systèmes  sont  insoutenables,  il  faut 


240  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

donc  absolument  consentir  à  admettre  que  l'impossibilité 
où  nous  sommes  d'anéantir  lesouvrages  de  la  nature,  qu'at- 
tendu la  certitude  que  la  seule  chose  que  nous  faisons  en 
nous  livrant  à  la  destruction  n'est  que  d'opérer  une  varia- 
tion dans  les  formes,  mais  qui  ne  peut  éteindre  la  vie,  il 
devient  alors  au-dessus  des  forces  humaines  de  prouver 
qu'il  puisse  exister  aucun  crime  dans  la  prétendue  destruc- 
tion d'une  créature,  de  quelque  âge,  de  quelque  sexe,  de 
quelque  espèce  que  vous  la  supposiez.  Conduits  plus  avant 
encore  par  la  série  de  nos  conséquences,  qui  naissent  toutes 
les  unes  des  autres,  il  faudra  convenir  enfin  que,  loin  de 
nuire  à  la  nature,  l'action  que  vous  commettez  en  variant 
les  formes  de  ses  différents  ouvrages  est  avantageuse  pour 
elle,  puisque  vous  lui  fournissez  par  cette  action  la  matière 
première  de  ses  reconstructions,  dont  le  travail  lui  devien- 
drait impraticable  si  vous  n'anéantissiez  pas. 

Eh  !  laissez-la  faire,  vous  dit-on.  Assurément,  il  faut  la 
laisser  faire,  mais  ce  sont  ses  impulsions  que  suit  l'homme 
((uand  il  se  livre  à  l'homicide  ;  c'est  la  nature  qui  le  lui  con- 
seille, et  l'homme  qui  détruit  son  semblable  est  à  la  nature 
<  e  que  lui  est  la  peste  ou  la  famine,  également  envoyées  par 
sa  main,  laquelle  se  sert  de  tous  les  moyens  possibles  pour 
obtenir  plus  tôt  cette  manière  de  destruction,  absolument 
essentielle  à  ses  ouvrages.  Daignons  éclairer  un  instant 
notre  âme  du  saint  flambeau  de  la  philosophie  ;  quelle 
autre  voix  que  celle  de  la  nature  nous  suggère  les  haines 
personnelles,  les  vengeances,  les  guerres,  en  un  mot  tous 
ces  motifs  de  meurtres  perpétuels  ?  Or,  si  elle  nous  les  con- 
seille, elle  en  a  donc  besoin.  Comment  pouvons-nous, 
d'après  cela,  nous  supposer  coupables  envers  elle,  dès  que 
jous  ne  faisons  que  suivre  ses  vues  ? 

Mais  en  voilà  plus  qu'il  n'en  faut  pour  convaincre  tout 
lecteur  éclairé  qu'il  est  impossible  que  le  meurtre  puisse 
jamais  outrager  la  nature. 

Est-il  un  crime  en  politique  ?  Osons  avouer,  au  contraire, 
qu'il  n'est  malheureusement  qu'un  des  plus  grands  ressorts 
de  la  politique.  N'est-ce  pas  à  force  de  meurtres  que  Rome 


LA    PHILOSOPHIE   DANS    LE    BOUDOIR  241 

est  devenue  la  maîtresse  du  monde?  N'est-ce  pas  à  force  de 
meurtres  que  la  France  est  libre  aujourd'hui  ?  Il  est  inutile 
d'avertir  ici  qu'on  ne  parle  que  des  meurtres  occasionnés 
par  la  guerre  et  non  des  atrocités  commises  par  les  fac- 
tieux et  les  désorganisateurs  ;  ceux-là,  voués  à  l'exécration 
publique,  n'ont  besoin  que  d'être  rappelés  pour  exciter  à 
jamais  l'horreur  et  l'indignation  générales.  Quelle  science 
humaine  a  plus  besoin  de  se  soutenir  par  le  meurtre,  qui 
ne  tend  qu'à  tromper,  qui  n'a  pour  but  que  l'accroissement 
d'une  nation  au  dépens  de  l'autre  ?  Les  guerres,  uniques 
fruits  de  cette  barbare  politique,  sont-elles  autre  chose  que 
les  moyens  dont  elle  se  nourrit,  dont  elle  se  fortifie,  dont 
elle  s'étaie  ?  Et  qu'est-ce  que  la  guerre,  sinon  la  science  de 
détruire  ?  Etrange  aveuglement  de  l'homme,  qui  enseigne 
publiquement  l'art  de  tuer,  qui  récompense  celui  qui  y 
réussit  le  mieux  et  qui  punit  celui  qui,  pour  une  cause  par- 
ticulière, s'est  défait  de  son  ennemi!  N'est-il  pas  temps  de 
revenir  sur  des  erreurs  aussi  barbares  ? 

Enfin,  le  meurtre  est-il  un  crime  contre  la  société  ?  Qui 
put  jamais  l'imaginer  raisonnablement?  Ah!  qu'importeà 
cette  nombreuse  société  qu'il  y  ait  parmi  elle  un  membre 
de  plus  ou  de  moins  ?  Ses  lois,  ses  mœurs,  ses  coutumes 
en  seront-elles  viciées?  Jamais  la' mort  d'un  individu  influa- 
t-elle  sur  la  masse  générale  ?  Et  après  la  perte  de  la  plus 
grande  bataille,  que  dis-je,  après  l'extinction  de  la  moitié 
du  monde,  sa  totalité,  si  l'on  veut,  le  petit  nombre  d'êtres 
qui  pourrait  survivre  éprouverait-il  la  moindre  altération 
matérielle?  Hélas  !  non.  La  nature  entière  n'en  éprouverait 
même  pas  davantage,  et  le  sot  orgueil  de  l'homme,  qui  croit 
que  tout  est  fait  pour  lui,  serait  bien  étonné,  après  la  des- 
truction totale  de  l'espèce  humaine,  s'il  voyait  que  rien 
ne  varie  dans  la  nature  et  que  le  cours  des  astres  n'en  est 
seulement  pas  retardé.  Poursuivons. 

Comment  le  meurtre  doit-il  être  vu  dans  un  Etat  guer- 
rier et  républicain? 

Il  serait  assurément  du  plus  grand  danger  ou  de  jeter  de 
la  défaveur  sur  cette  action,  ou  de  la  punir.  La  fierté  du 

16 


242  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

républicain  demande  un  peu  de  férocité;  s'il  s'amollit,  si 
son  énergie  se  perd,  il  sera  bientôt  subjugué.  Une  très  sin- 
gulière réflexion  se  présente  ici,  mais  comme  elle  est 
vraie  malgré  sa  hardiesse,  je  la  dirai.  Une  nation  qui  com- 
mence à  se  gouverner  en  république  ne  se  soutiendra 
qu'avec  des  vertus,  parce  que,  pour  arriver  au  plus,  il  faut 
toujours  débuter  par  le  moins  ;  mais  une  nation  déjà 
vieille  et  corrompue,  qui,  courageusement,  secouera  le 
joug  de  son  gouvernement  monarchique  pour  en  adopter 
un  républicain,  ne  se  maintiendra  que  par  beaucoup  de 
crimes  ;  car  elle  est  déjà  dans  le  crime,  et  si  elle  voulait 
passer  du  crime  à  la  vertu,  c'est-à-dire  d'un  état  violent 
dans  un  état  doux,  elle  tomberait  dans  une  inertie  dont  sa 
ruine  certaine  serait  bientôt  le  résultat.  Que  deviendrait 
l'arbre  que  vous  transplanteriez  d'un  terrain  plein  de 
vigueur  dans  une  plaine  sablonneuse  et  sèche  ?  Toutes  les 
idées  intellectuelles  sont  tellement  subordonnées  à  la 
physique  de  la  nature  que  les  comparaisons  fournies  par 
l'agriculture  ne  nous  tromperont  jamais  en  morale. 

Les  plus  indépendants  des  hommes,  les  plus  rapprochés 
de  la  nature,  les  sauvages,  se  livrent  avec  impunité  jour- 
nellement au  meurtre.  A  Sparte,  à  Lacédémone,  on  allait 
à  la  chasse  des  ilotes,  comme  nous  allons,  en  France,  à 
celle  des  perdrix.  Les  peuples  les  plus  libres  sont  ceux  qui 
l'accueillent  davantage.  A  Mindanao,  celui  qui  veut  com- 
mettre un  meurtre  est  élevé  au  rang  des  braves;  on  le 
décore  aussitôt  d'un  turban;  chez  les  Caraguos,  il  faut 
avoir  tué  sept  hommes  pour  obtenir  les  honneurs  de  cette 
coifTure  ;  les  habitants  de  Bornéo  croient  que  tous  ceux 
qu'ils  mettent  à  mort  les  serviront  quand  ils  ne  seront 
plus  ;  les  dévots  Espagnols  même  faisaient  vœu  à  saint 
Jacques  de  Galice  de  tuer  douze  Américains  par  jour  ; 
dans  le  royaume  de  Tangut  on  choisit  un  jeune  homme 
fort  et  vigoureux,  auquel  il  est  permis,  dans  certains  jours 
de  l'année,  de  tuer  tout  ce  qu'il  rencontre  I  Etait-il  un 
peuple  plus  ami  du  meurtre  que  les  Juifs?  On  le  voit 
sous  toutes  les  formes,  à  toutes  les  pages  de  leur  histoire. 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR 


243 


L'empereur  et  les  mandarins  de  la  Chine  prennent  de 
temps  en  temps  des  mesures  pour  faire  révolter  le  peuple, 
afin  d'obtenir  de  ces  manœuvres  le  droit  d'en  faire  un 
horrible  carnage.  Que  ce  peuple  mou  et  efféminé  s'affran- 
chisse du  joug  de  ces  tyrans,  il  les  assommera  à  son  tour, 
avec  beaucoup  plus  de  raison,  et  le  meurtre,  toujours 
adopté,  toujours  nécessaire,  n'aura  fait  que  changer  de 
victimes  :  il  était  le  bonheur  des  uns,  il  deviendra  la 
félicité  des  autres. 

Une  infinité  de  nations  tolèrent  le«  assassinats  publics  ; 
ils  sont  entièrement  permis  à  Gêne,  à  Venise,  à  Naples  et 
dans  toute  l'Albanie  ;  à  Kachao,  sur  la  rivière  de  San- 
Domingo,  les  meurtriers,  sous  un  costume  connu  et  avoué, 
égorgent  à  vos  ordres  et  sous  vos  yeux  l'individu  que 
vous  leur  indiquez  ;  les  Indiens  prennent  de  l'opium  pour 
s'encourager  au  meurtre,  et,  se  précipitant  ensuite  au 
milieu  des  rues,  ils  massacrent  tout  ce  qu'ils  rencontrent; 
des  voyageurs  anglais  ont  retrouvé  cette  manie  à  Batavia. 
Quel  peuple  fut  à  la  fois  plus  grand  et  plus  cruel  que 
les  Romains  et  quelle  nation  conserva  plus  longtemps  sa 
splendeur   et   sa   liberté?   Le  spectacle   des  gladiateurs 
soutint  son  courage  ;  elle  devenait  guerrière  par  l'habi- 
tude de  se  faire  un  jeu  du  fneurtre.   Douze   ou  quinze 
cents    victimes    journalières    remplissaient    Tarène    du 
cirque,  et  là  les  femmes,  plus  cruelles  que  les  hommes, 
osaient  exiger  que  les  mourants  tombassent  avec  grâce  et 
se  dessinassent  encore  sous  les  convulsions  de  la  mort. 
Des  Romains  passèrent  de  là  aux  plaisirs  de  voir  des 
nains  s'égorger  devant  eux  ;  et  quand  le  culte  chrétien, 
en  infectant  la  terre,  vint  persuader  aux  hommes  qu'il  y 
avait  du  mal  à  se  tuer,  des  tyrans  aussitôt  enchaînèrent 
ce  peuple,  et  les  héros  du  monde  en  devinrent  bientôt  les 

jouets.  ^ 

Partout  enfin  on  crut  avec  raison  que  le  meurtrier, 
c'est-à-dire  l'homme  qui  étouffait  sa  sensibilité  au  point 
de  tuer  son  semblable  et  de  braver  la  vengeance  publique 
ou  particulière,  partout,  dis-je,  on  crut  qu'un  tel  homme 


2^4  i,\;;rv:;i:  nr  Mvuoris  rr,  sadr 

ne  pouvait  être  que  très  courageux,  et  par  conséquent 
précieux  clans  un  gouvernement  guerrier  ou  républicain. 
Parcourons-nous  des  nations,  qui,  plus  féroces  encore,  ne 
se  satisfirent  qu'en  immolant  des  enfants,  et  bien  souvent 
les  leurs,  nous  verrons  ces  actions  universellement 
adoptées,  faire  même  quelquefois  partie  des  lois.  Plusieurs 
peuplades  sauvages  tuent  leurs  enfants  aussitôt  qu'ils 
naissent.  Les  mères,  sur  les  bords  du  fleuve  Orénoque, 
dans  la  persuasion  où  elles  étaient  que  leurs  filles  ne  nais- 
saient que  pour  être  malheureuses,  puisque  leur  destina- 
tion était  de  devenir  les  épouses  des  sauvages  de  cette 
contrée,  qui  ne  pouvaient  souffrir  les  femmes,  les  immo- 
laient aussitôt  qu'elles  leur  avaient  donné  le  jour.  Dans 
la  Trapobane  et  dans  le  royaume  de  Sopil,  tous  les  enfants 
dilTormes  étaient  immolés  par  les  parents  mêmes. 

Les  femmes  de  Madagascar  exposaient  aux.  bêtes  sau- 
vages ceux  de  leurs  enfants  nés  certains  jours  de  la 
semaine.  Dans  les  républiques  de  la  Grèce,  on  examinait 
soigneusement  tous  les  enfants  qui  arrivaient  au  monde, 
et  si  l'on  ne  les  trouvait  pas  conformés  de  manière  à  pou- 
voir un  jour  défendre  la  république,  ils  étaient  aussitôt 
immolés  ;  là,  l'on  ne  jugeait  pas  qu'il  fût  essentiel  d'ériger 
des  maisons  richement  dotées,  pour  conserver  cette  vile 
écume  de  la  nature  humaine.  Jusqu'à  la  translation  du 
siège  de  l'empire,  tous  les  Romains  qui  ne  voulaient  pas 
nourrir  leurs  enfants  les  jetaient  à  la  voirie.  Les  anciens 
législateurs  n'avaient  aucun  scrupule  de  dévouer  les 
enfants  à  la  mort,  et  jamais  aucun  de  leurs  codes  ne 
réprima  les  droits  qu'un  père  se  crut  toujours  sur  sa 
famille.  Aristote  conseillait  l'avortement,  et  ces  antiques 
républicains,  remplis  d'enthousiasme,  d'ardeur  pour  la 
patrie,  méconnaissaient  cette  commisération  individuelle 
qu'on  retrouve  parmi  les  nations  modernes;  on  aimait 
moins  ses  entants,  mais  on  aimait  mieux  son  pays.  Dans 
toutes  les  villes  de  la  Chine,  on  trouve  chaque  matin  une 
incroyable  quantité  d'enfants  abandonnés  dans  les  rues; 
un  tombereau  les  enlève  à  la  pointe  du  jour,  et  on  les  jetto 


LA    PHILOSOPHIE   DANS    LE   BOUDOIR  245 

dans  une  fosse  ;  souvent  les  accoucheuses  elles-mêmes  en 
débarrassent  les  mères,  en  étouffant  aussitôt  leurs  fruits 
dans  des  cuves  d'eau  bouillante  ou  en  les  jetant  dans  la 
rivière. 

A  Pékin,  on  les  met  dans  de  petites  corbeilles  de  jonc, 
que  l'on  abandonne  sur  les  canaux,  et  le  célèbre  voyageur 
Duhalde  évalue  à  plus  de  trente  mille  le  nombre  journalier 
qui  s'enlève  à  chaque  recherche.  On  ne  peut  nier  qu'il  ne 
soit  extraordinairement  nécessaire,  extrêmement  poli- 
tique de  mettre  une  digue  à  la  population  dans  un  gou- 
vernement répiil)licain  ;  par  des  vues  absolument  con- 
traires, il  faut  l'encourager  dans  une  monarchie;  là,  les 
tyrans  n'étant  riches  qu'en  raison  du  nombre  de  leurs 
esclaves,  assurément  il  leur  faut  des  hommes  ;  mais 
l'abondance  de  cette  population,  n'en  doutons  pas,  est  un 
vice  réel  dans  un  gouvernement  républicain  ;  il  ne  faut 
pourtant  pas  l'égorger  pour  l'amoindrir,  comme  le  disaient 
nos  modernes  décemvirs  ;  il  ne  s'agit  que  de  ne  pas  lui 
laisser  les  moyens  de  s'étendre  au  delà  des  bornes  que  sa 
félicité  lui  prescrit.  Gardez-vous  de  multiplier  trop  un  peu- 
ple dont  chaque  être  est  souverain,  et  soyez  bien  sûrs  que 
les  révolutions  ne  sont  jamais  jes  effets  que  d'une  popula- 
tion trop  nombreuse.  Si,  pour  la  splendeur  de  l'PZtat,  vous 
accordez  à  vos  guerriers  le  droit  de  détruire  des  hommes, 
pour  la  conservation  de  ce  même  Etat,  accordez  de  même 
à  chaque  individu  de  se  livrer  tant  qu'il  le  voudra, 
puisqu'il  le  peut  sans  outrager  la  nature,  au  droit  de 
se  défaire  des  enfants  qu'il  ne  peut  nourrir  ou  desquels 
le  gouvernement  ne  peut  tirer  aucun  secours  ;  accor- 
dez-lui de  même  de  se  défaire,  à  ses  risques  et  périls, 
de  tous  les  ennemis  qui  peuvent  lui  nuire,  parce  que  le 
résultat  de  toutes  ces  actions,  absolument  nulles  en  elles- 
mêmes,  sera  de  tenir  votre  population  dans  un  état 
modéré,  et  jamais  assez  nombreuse  pour  bouleverser  votre 
gouvernement.  Laissez  dire  aux  monarchistes  qu'un  Ktat 
n'est  grand  qu'en  raison  de  son  extrême  population  ;  cet 
État  sera  toujours   pauvre   si  sa  population  excède  ses 


246  l'œuvre  du  marquis  de  saoe 

moyens  de  vivre,  et  il  sera  toujours  florissant  si,  contenu 
dans  de  justes  bornes,  il  peut  trafiquer  de  son  superflu. 
N'élaguez-vous  pas  l'arbre  lorsqu'il  a  trop  de  branches, 
et  pour  conserver  le  tronc,  ne  taillez-vous  pas  les  rameaux  ? 
Tout  système  qui  s'écarte  de  ces  principes  est  une  extra- 
vagance dont  les  abus  nous  conduiraient  bientôt  au  ren- 
versement total  de  l'édifice  que  nous  venons  d'élever  avec 
tant  de  peine  ;  mais  ce  n'est  pas  quand  l'homme  est  fait 
qu'il  faut  le  détruire  afin  de  diminuer  la  population.  Il  est 
injuste  d'abréger  les  jours  d'un  individu  bien  conformé; 
il  ne  l'est  pas,  je  le  dis,  d'empêcher  d'arriver  à  la  vie  un 
être  qui,  certainement,  sera  inutile  au  monde.  L'espèce 
humaine  doit  être  épurée  dès  le  berceau  ;  c'est  ce  que 
vous  prévoyez  ne  pouvoir  jamais  être  utile  à  la  société 
qu'il  faut  retrancher  de  son  sein  ;  voilà  les  seuls  moyens 
raisonnables  d'amoindrir  une  population  dont  la  trop 
grande  étendue  est,  ainsi  que  nous  venons  de  le  prouver, 
le  plus  dangereux  des  abus. 

Il  est  temps  de  se  résumer. 

Le  meurtre  doit-il  être  réprimé  par  le  meurtre?  Non, 
sans  doute.  N'imposons  jamais  au  meurtrier  d'autre  peine 
que  celle  qu'il  peut  encourir  par  la  vengeance  des  amis 
ou  de  la  famille  de  celui  qu'il  a  tué.  Je  vous  accorde  voire 
grâce,  disait  Louis  XV  à  Charolais,  qui  venait  de  tuer  un 
homme  pour  se  divertir,  maisjela  donne  aussi  à  celui  qui 
vous  luera.  Toutes  les  bases  de  la  loi  contre  les  meur- 
triers se  trouvent  dans  ce  mot  sublime. 

En  un  mot,  le  meurtre  est  une  horreur,  mais  une  hor- 
reur souvent  nécessaire,  jamais  criminelle,  essentielle  à 
tolérer  dans  un  Etat  républicain.  J'ai  fait  voir  que  l'uni- 
vers entier  en  avait  donné  l'exemple  ;  mais  faut-il  le 
considérer  comme  une  action  faite  pour  être  punie  de 
mort?  Ceux  qui  répondront  au  dilemme  suivant  auront 
satisfait  à  la  question  : 

Le  meurtre  est-il  un  crime  ou  ne  l'est-il  pas  ? 

S'il  n'en  est  pas  un,  pourquoi  faire  des  lois  qui  le  pu.- 
nissent  ?  Et  s'il  en  est  un,  par  quelle  barbare  et  stupide 


LA    PHILOSOPHIE   DANS    LE    BOUDOIR  247 

inconséquence  le  punirez-vous  par  un  crime  semblable  ? 

Il  nous  reste  à  parler  des  devoirs  de  l'homme  envers 
lui-même.  Comme  le  philosophe  n'adopte  ces  devoirs 
qu'autant  qu'ils  tendent  à  son  plaisir  ou  à  sa  conservation, 
il  est  fort  inutile  de  lui  en  recommander  la  pratique,  plus 
inutile  encore  de  lui  imposer  des  peines  s'il  y  manque. 

Le  seul  délit  que  l'homme  puisse  commettre  en  ce 
genre  est  le  suicide.  Je  ne  m'amuserais  point  à  prouver 
l'imbécillité  des  gens  qui  érigent  cette  action  en  crime  ;  je 
renvoie  à  la  fameuse  lettre  de  Rousseau  ceux  qui  pour- 
raient avoir  encore  quelques  doutes  sur  cela.  Presque 
tous  les  anciens  gouvernements  autorisaient  le  suicide 
par  la  politique  et  par  la  religion.  Les  Athéniens  expo- 
saient à  l'Aréopage  les  raisons  qu'ils  avaient  de  se  tuer  ; 
ils  se  poignardaient  ensuite.  Toutes  les  républiques  de  la 
Grèce  tolérèrent  le  suicide  ;  il  entrait  dans  le  plan  des 
anciens  législateurs  ;  on  se  tuait  en  public  et  l'on  faisait 
de  sa  mort  un  spectacle  d'appareil. 

La  république  de  Rome  encouragea  le  suicide  ;  les  dé- 
vouements si  célèbres  pour  la  patrie  n'étaient  que  des 
suicides.  Quand  Rome  fut  prise  par  les  Gaulois,  les  plus 
illustres  sénateurs  se  dévouèrent  à  la  mort  ;  en  reprenant 
ce  même  esprit,  nous  adoptons  les  mêmes  vertus.  Un 
soldat  s'est  tué,  pendant  la  campagne  de  92,  de  chagrin 
de  ne  pouvoir  suivre  ses  camarades  à  l'affaire  de  Jem- 
mapes.  Incessamment  placés  à  la  hauteur  de  ces  fiers  ré- 
publicains, nous  surpasserons  bientôt  leurs  vertus  ;  c'est 
le  gouvernement  qui  fait  Thomme.  Une  si  longue  habitude 
du  despotisme  avait  totalement  énervé  notre  courage;  il 
avait  dépravé  nos  mœurs,  nous  renaissons;  on  va  bientôt 
voir  de  quelles  actions  sublimes  est  capable  le  génie,  le 
caractère  français,  quand  il  est  libre  ;  soutenons,  au  prix 
de  nos  fortunes  et  de  nos  vies,  cette  liberté  qui  nous  coûte 
déjà  tant  de  victimes  ;  n'en  regrettons  aucune  si  nous 
parvenons  au  but  ;  elles-mêmes  se  sont  toutes  dévouées 
volontairement  ;  ne  rendons  pas  leur  sang  inutile;  mais  de 
l'union...  de  l'union,  ou  nous  perdrons  le  fruit  de  toutef 


248  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

nos  peines;  asseyons  d'excellentes  lois  sur  les  victoires 
que  nous  venons  de  remporter;  nos  premiers  législateurs, 
encore  esclaves  du  despote  qu'enfin  nous  avons  abattu, 
ne  nous  avaient  donné  que  des  lois  dignes  de  ce  tyran, 
qu'ils  encensaient  encore;  refaisons  leur  ouvrage,  son- 
geons que  c'est  pour  des  républicains  que  nous  allons 
enfin  travailler  ;  que  nos  lois  soient  douces  comme  le 
peuple  qu'elles  doivent  régir. 

En  offrant  ici,  comme  je  viens  de  le  faire,  le  néant,  l'in- 
différence d'une  infinité  d'actions  que  nos  ancêtres,  sé- 
duits par  une  fausse  religion,  regardaient  comme  crimi- 
nelles, je  réduis  notre  travail  à  bien  peu  de  chose.  Faisons 
peu  de  lois,  mais  qu'elles  soient  bonnes;  —  il  ne  s'agit 
pas  de  multiplier  les  freins,  il  n'est  question  que  de  donner 
à  celui  qu'on  emploie  une  qualité  indestructible  —  que  les 
lois  que  nous  promulguons  n'aient  pour  but  que  la  tran- 
quillité du  citoyen,  son  bonheur  et  l'éclat  de  la  répu- 
blique; mais,  après  avoir  chassé  l'ennemi  de  vos  terres. 
Français,  je  ne  voudrais  pas  que  l'ardeur  de  propager  vos 
principes  vous  entraînât  plus  loin;  ce  n'est  qu'avec  le  fer 
et  le  feu  que  vous  pourrez  les  porter  au  bout  de  l'univers. 
Avant  que  d'accomplir  ces  résolutions,  rappelez-vous  le 
malheureux  succès  des  croisades.  Quand  l'ennemi  sera 
de  l'autre  côté  du  Rhin,  cro3'ez-moi,  gardez  vos  frontières 
et  restez  chez  vous;  ranimez  votre  commerce,  redonnez 
de  l'énergie  et  des  débouchés  à  vos  manufactures;  faites 
refleurir  vos  arts,  encouragez  l'agriculture,  si  nécessaire 
dans  un  gouvernement  tel  que  le  vôtre,  et  dont  l'esprit 
doit  être  de  pouvoir  fournir  à  tout  le  monde,  sans  avoir 
besoin  de  personne  ;  laissez  les  trônes  de  l'Europe 
s'écrouler  d'eux-mêmes;  votre  exemple,  votre  prospérité 
les  culbutera  bientôt  sans  que  vous  ayez  besoin  de  vous 
en  mêler. 

Invincibles  dans  votre  intérieur  et  modèles  de  tous  les 
peuples  par  votre  police  et  vos  bonnes  lois,  il  ne  sera  pas 
dans  le  monde  un  gouvernement  qui  ne  travaille  à  vous 
imiter,  pas  un  seul  qui  ne  s'honore  de  votre  alliance; 


LA    PHILOSOPHIE   DANS    LE    BOUDOIR  249 

mais  si,  pour  le  vain  honneur  de  porter  vos  principes  au 
loin,  vous  abandonnez  le  soin  de  votre  propre  félicité,  le 
despotisme,  qui  n'est  qu'endormi,  renaîtra,  les  dissensions 
intestines  vous  déchireront,  vous  aurez  épuisé  vos 
finances  et  vos  soldats;  et  tout  cela  pour  revenir  baiser 
les  fers  que  vous  imposeront  les  tyrans,  qui  vous  auront 
subjugués  pendant  votre  absence  ;  tout  ce  que  vous  désirez 
peut  se  faire  sans  qu'il  soit  besoin  de  quitter  vos  foyers  ; 
que  les  autres  peuples  vous  voient  heureux,  et  ils  courront 
au  bonheur  par  la  même  route  que  vous  leur  aurez  tracée. 

EUGÉNIE,  à  Dolmancé. 

Voilà  ce  qui  s'appelle  un  écrit  très  sage  et  tellement 
dans  vos  principes,  au  moins  sur  beaucoup  d'objets,  que 
je  serais  tentée  de  vous  en  croire  l*auteur. 

DOLMANCÉ 

11  est  bien  certain  que  je  pense  une  partie  de  ces  ré- 
ilexions,  et  mes  discours,  qui  vous  l'ont  prouvé,  donnent 
même  à  la  lecture  que  nous  venons  de  faire  l'apparence 
d'une  répétition. 

EIGÉNIE 

Je  ne  m'en  suis  pas  aperçue;  on  ne  saurait  trop  dire 
les  bonnes  choses  ;  je  trouve  cependant  quelques-uns  de 
ces  principes  un  peu  dangereux. 

DOLMANCÉ 

11  n"v  a  de  dangereux  dans  le  monde  que  la  pitié  et  la 
bienfaisance;  la  bonté  n'est  jamais  qu'une  faiblesse  dont 
l'ingratitude  et  l'impertinence  des  faibles  portent  toujours 
les  honnêtes  gens  à  se  repentir.  Qu'un  bon  observateur 
s'avise  de  calculer  tous  les  dangers  de  la  pitié  et  qu'il  les 
mette  en  parallèle  avec  ceux  d'une  fermeté  soutenue,  il 
verra  si  les  premiers  ne  l'emportent  pas. 


250  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

Mais  nous  allons  trop  loin,  Eugénie;  résumons  pour 
votre  éducation  l'unique  conseil  qu'on  peut  tirer  de  tout 
ce  qui  vient  d'être  dit  :  n'écoutez  jamais  votre  cœur,  mon 
enfant  ;  c'est  le  guide  le  plus  faux  que  nous  ayons  de  la 
nature;  fermez-le  avec  grand  soin  aux  accents  fallacieux 
de  l'infortune  :  il  vaut  beaucoup  mieux  que  vous  refusiez 
à  celui  qui  vraiment  serait  fait  pour  vous  intéresser  que 
de  risquer  de  donner  au  scélérat,  à  l'intrigant  et  au 
cabaleur  :  l'un  est  d'une  très  légère  conséquence,  l'autre 
du  plus  grand  inconvénient. 

LE    CHEVALIER 

Qu'il  me  soit  permis,  je  v©us  en  conjure,  de  reprendre 
en  sous-œuvre  et  d'anéantir,  si  je  peux,  les  principes  de 
Dolmancé.  Ah  I  qu'ils  seraient  différents,  homme  cruel, 
si,  privé  de  cette  fortune  immense  où  tu  trouves  sans 
cesse  les  moyens  de  satisfaire  tes  passions,  tu  pouvais 
languir  quelques  années  dans  cette  accablante  infortune 
dont  ton  esprit  féroce  ose  composer  des  torts  aux  misé- 
rables !  Jette  un  coup  d'œil  de  pitié  sur  eux  et  n'éteins 
pas  ton  âme  au  point  de  l'endurcir  sans  retour  aux  cris 
déchirants  du  besoin  !  Quand  ton  corps,  uniquement  las 
de  voluptés,  repose  languissamment  surdes  lits  de  duvet, 
vois  le  leur,  affaissé  des  travaux  qui  te  font  vivre,  recueillir 
à  peine  un  peu  de  paille  pour  se  préserver  de  la  fraîcheur 
de  la  terre,  dont  ils  n'ont,  comme  les  bêtes,  que  la  froide  r 
superficie  pour  s'étendre  ;  jette  un  regard  sur  eux,  lors- 
que, entouré  de  mets  succulents,  dont  vingt  élèves  de 
Cornus  réveillent  chaque  jour  ta  sensualité,  ces  mal- 
heureux disputent  aux  loups,  dans  les  bois,  la  racine 
amère  d'un  sol  desséché;  quand  les  jeux,  les  grâces  et  les 
ris  conduisent  à  ta  couche  impure  les  plus  touchants 
objets  du  temple  de  Cythère,  vois  ce  misérable  étendu 
près  de  sa  triste  épouse  et,  satisfait  des  plaisirs  qu'il 
cueille  au  sein  des  larmes,  ne  pas  même  en  soupçonner 
d'autres;  regarde-le,  quand  tu  ne  te  refuses  rien,  quand  tu 


LA    PHILOSOPHIE    DANS    LE    BOUDOIR  251 

nages  au  milieu  du  superflu;  regarde-le,  te  dis-je,  man- 
quer même  opiniâtrement  des  premiers  besoins  de  la  vie; 
jette  les  yeux  sur  sa  famille  désolée;  vois  son  épouse 
tremblante  se  partager  avec  tendresse  entre  les  soins 
qu'elle  doit  à  son  mari  languissant  auprès  d'elle  et  ceux 
que  la  nature  commande  pour  les  rejetons  de  son  amour; 
privée  de  la  possibilité  de  remplir  aucun  de  ces  devoirs 
si  sacrés  pour  son  âme  sensible,  entends-la,  sans  frémir, 
si  tu  peux,  réclamer  près  de  toi  ce  superflu  que  ta  cruauté 
lui  refuse  1 

Barbare,  ne  sont-ce  donc  pas  des  hommes  comme  toi, 
et  s'ils  te  ressemblent,  pourquoi  dois-tu  jouir  quand  ils 
languissent  ?  Eugénie,  Eugénie,  n'éteignez  jamais  dans 
votre  âme  la  voix  sacrée  de  la  nature;  c'està  la  bienfaisance 
qu'elle  vous  conduira  malgré  vous,  quand  vous  séparerez 
son  organe  du  feu  des  passions  qui  l'absorbe.  Laissons 
là  les  principes  religieux,  j'y  consens,  mais  n'aban- 
donnons pas  les  vertus  que  la  sensibilité  nous  inspire;  ce 
ne  sera  jamais  qu'en  les  pratiquant  que  nous  goûterons 
les  jouissances  de  l'âme  les  plus  douces  et  les  plus  déli- 
cieuses. Tous  les  égarements  de  votre  esprit  seront  ra- 
chetés par  une  bonne  œuvre;  eHe  éteindra  dans  vous  les 
remords  que  votre  inconduite  y  fera  naître,  et  formant 
dans  le  fond  de  votre  conscience  un  asile  sacré  où  vous 
vous  replierez  quelquefois  sur  vous-même,  vous  y  trou- 
verez la  consolation  des  écarts  où  vos  erreurs  vous  auront 
entraînée.  Ma  sœur,  je  suis  jeune,  je  suis  libertin,  impie, 
je  suis  capable  de  toutes  les  débauches  de  l'esprit,  mais 
mon  cœur  reste,  il  est  pur,  et  c'est  avec  lui,  mes  amis, 
que  je  me  console  de  tous  les  travers  de  mon  âge. 

DOLMANCÉ 

Oui,  chevalier,  vous  êtes  jeune,  vous  le  prouvez  par 
vos  discours;  l'expérience  vous  manque;  je  vous  attends 
quand  elle  vous  aura  mûri  ;  alors,  mon  cher,  vous  ne  par- 
lerez plus  si  bien  des  hommes,  parce  que  vous  les  aurez 


L  ŒL  VRE    DU    MAKQUIS    DE    SADE 


connus.  Ce  fut  leur  ingratitude  qui  sécha  mon  cœur,  leur 
perfidie  qui  détruisit  dans  moi  ces  vertus  funestes  pour 
lesquelles  j'étais  peut-être  né  comme  vous.  Or,  si  les 
vices  des  uns  rendent  dans  les  autres  ces  vertus  dange- 
reuses, n'est-ce  donc  pas  un  service  à  rendre  à  la  jeunesse 
que  de  les  étoufïer  de  bonne  heure  en  elle?  Que  me 
parles-tu  de  remords,  mon  ami  I  Peuvent-ils  exister  dans 
Tâme  de  celui  qui  ne  connaît  de  crime  en  rien?  Que  vos 
principes  les  étouffent  si  vous  en  craignez  l'aiguillon; 
vous  sera-t-il  possible  de  vous  repentir  d'une  action  do 
l'indifférence  de  laquelle  vous  serez  profondément  péné- 
tré ?  Dès  que  vous  ne  croirez  plus  de  mal  à  rien,  de  quel 
mal  pourrez-vous  vous  repentir  ? 

LE    CHEVALIER 

Ce  n'est  pas  de  l'esprit  que  naissent  les  remords;  ils  ne 
sont  les  fruits  que  du  cœur,  et  jamais  les  sophismes  de  la 
tête  n'atteignent  les  mouvements  de  l'âme. 

DOLMANCÉ 

Mais  le  cœur  se  trompe,  parce  qu'il  n'est  jamais  que 
l'expression  des  faux  calculs  de  l'esprit  ;  mûrissez  celui- 
ci,  l'autre  cédera  bientôt  ;  toujours  de  fausses  définitions 
nous  égarent  lorsque  nous  voulons  raisonner  ;  je  ne  sais 
ce  que  c'est  que  le  cœur,  moi  ;  je  n'appelle  ainsi  que  les 
faiblesses  de  l'esprit.  Un  seul  et  unique  flambeau  luit  en 
moi.  Quand  je  suis  sain  et  ferme,  il  ne  me  fourvoie  jamais  ; 
suis-je  vieux,  hypocondre  ou  pusillanime,  il  me  trompe  ; 
alors  je  me  dis  sensible,  tandis  qu'au  fond  je  ne  suis  que  fai- 
ble et  timide.  Encore  une  fois,  Eugénie,  que  cette  perfide 
sensibilité  ne  vous  abuse  pas;  elle  n'est,  soyez-en  bien 
sûre,  que  la  faiblesse  de  l'âme  ;  on  ne  pleure  que  parce 
que  l'on  craint,  et  voilà  pourquoi  les  rois  sont  des  tyrans. 

Rejetez,  détestez  donc  les  perfides  conseils  du  chevalier  ; 
en  vous  disant  d'ouvrir  votre  cœur  à  tous  les  maux  ima- 


LA    PHILOSOl'HIE    DANS    LE    BOUDOIR  253 

ginaires  de  l'infortune,  il  cherche  à  vous  composer  une 
somme  de  peines  qui,  n'étant  pas  les  vôtres,  vous  déchi- 
reraient bientôt  en  pure  perte.  Ah  !  crovez,  Eugénie, 
croyez  que  les  plaisirs  qui  naissent  de  l'apathie  valent 
bien  ceux  que  la  sensibilité  nous  donne;  celle-ci  ne  sait 
qu'atteindre  dans  un  sens  le  cœur  que  l'autre  chatouille 
et  bouleverse  de  toutes  parts.  Les  jouissances  permises,  en 
un  mot,  peuvent-elles  donc  se  comparer  aux  jouissances 
qui  réunissent  à  des  attraits  bien  plus  piquants  ceux  inap- 
préciables de  la  rupture  des  freins  sociaux  et  du  renver- 
sement de  toutes  les  lois? 

EUGÉNIE 

Tu  triomphes,  Dolmancé,  tu  l'emportes  !  Les  discours 
du  chevalier  n'ont  fait  qu'effleurer  mon  âme,  les  tiens  la 
séduisent  et  l'entraînent  !  Ah  !  croyez-moi,  chevalier^ 
adressez-vous  plutôt  aux  passions  qu'aux  vertus  quand 
vous  voudrez  persuader  une  femme. 


LES    CRIMES 
DE     L'AMOUR 

NOUVELLES    héroïques    ET    TRAGIQUES 


PL.    VII 


A  LA  COUR  DU  ROI  ZAMÉ 

(Aline  et  l 'al(our) 


Miss  Henriette  Stralson 

ou 
Les  Effets  du  Désespoir 

Nouvelle  anglaise 


Un  soir  où  le  Henelagh  de  Londres  était  dans  sa  beauté, 
le  lord  Granwell,  âgé  d'environ  trente-six  ans,  l'homme 
le  plus  débauché,  le  plus  méchant,  le  plus  cruel  de  toute 
l'Angleterre,  et  malheureusement  l'un  des  plus  riches,  vit 
passer  près  de  sa  table,  où  à  force  de  punch  et  de  vin  de 
Champagne  il  endormait  ses  remords  avec  trois  de  ses 
amis,  une  jeune  personne  charmante,  qu'il  n'avait  encore 
vue  nulle  part.  «  Quelle  est  cette  fille,  dit  avec  empresse- 
ment Granwel  à  l'un  de  ses  convives,  et  comment  se 
peut-il  qu'il  y  ait  à  Londres  un  minois  aussi  fin  qui  me 
soit  échappé  ?  Je  parie  que  cela  n'a  pas  seize  ans.  Qu'en 
dis-tu,  Jacques  ?  —  Sir  Jacques  :  Une  taille  comme  celle 
des  grâces  !  Wilson,  tu  ne  connais  pas  cela  ?  —  Wilson  : 
Voilà  la  seconde  fois  que  je  la  rencontre  ;  elle  est  fille  d'un 
baronnet  d'IIerreford.  —  Granwel  :  Fût-elle  la  fille  du 
diable,  il  faut  que  je  l'aie,  ou  que  la  foudre  m'anéantisse  ; 
Gave,  je  te  charge  de  la  découverte.  —  Gave  :  Comment 
8e  nomme-t-elle,  Wilson  ?  —  Miss  Henriette  Stralson  ; 
cette  grande  femme  que  vous  voyez  là,  avec  elle,  est  sa 

17 


258  l'œuvre  du  marquis  de  sadb 

mère;  son  père  est  mort.  Il  y  a  longtemps  qu'elle  est 
amoureuse  de  Williams,  un  gentilhomme  d'Herreford  ; 
ils  vont  se  marier.  Williams  est  venu  ici  pour  recueillir 
la  succession  d'une  vieille  tante  qui  fait  toute  sa  fortune; 
pendant  ce  temps,  lady  Stralson  a  voulu  faire  voir  Lon- 
dres à  sa  fille,  et  quand  les  affaires  de  Williams  seront 
finies,  ils  repartiront  ensemble  pour  Herreford,  où  le 
mariage  doit  se  conclure.  —  Granwel  :  Que  toutes  les 
furies  de  l'enfer  puissent  s'emparer  de  mon  âme  si  Wil- 
liams la  touche  avant  moi...  Je  n'ai  jamais  rien  vu  de  si 
joli...  Est-il  là  ce  Williams  ?  Je  ne  connais  pas  ce  drôle- 
là,  faites-le-moi  voir.  —  Wilson  :  Le  voilà  qui  les  suit... 
sans  doute  il  s^était  arrêté  avec  quelques-unes  de  ses 
connaissances.  Il  les  rejoint...  observez-le...  c'est  lui... 
le  voilà.  —  Granwel  :  Ce  grand  jeune  homme  si  joliment 
fait?  —  Wilson:  Précisément.  —  Granwel:  Ventre-bleu, 
à  peine  cela  a-t-il  vingt  ans.  —  Gave  :  Il  est  en  vérité  bel 
homme,  milord...  voilà  un  rival...  —  Granwel  :  Dont  je 
me  déferai  comme  de  bien  d'autres...  Gave,  lève-toi  et 
suis  cet  ange...  En  vérité,  elle  m'a  fait  une  impression... 
Suis-la,  Gave,  tâche  d'apprendre  tout  ce  que  tu  pourras 
sur  son  compte...  mets  des  espions  sur  ses  traces...  As-tu 
de  l'argent.  Gave  ?  as-tu  de  l'argent  ?...  voilà  cent  gui- 
nées,  qu'il  n'en  reste  pas  une  demain,  et  que  je  sache 
tout...  Amoureux,  moi  ?...  Wilson,  qu'en  dis-tu?  Cepen- 
dant il  est  certain  que  j'ai  senti,  en  voyant  cette  fille,  un 
pressentiment...  Sir  Jacques,  cette  créature  céleste  aura 
ma  fortune  ou  ma  vie.  —  Sir  Jacques  :  La  fortune  soit, 
mais  pour  la  vie...  Je  ne  crois  pas  que  tu  sois  d'humeur 
à  mourir  pour  une  femme  I  —  Granwel  :  Non...  (Et  mi- 
lord, en  prononçant  ce  mot,  frissonna  involontairement... 
puis  reprenant)...  Tout  cela  sont  des  façons  de  parler, 
mon  ami,  on  ne  meurt  point  pour  ces  animaux-là,  mais 
il  y  en  a  en  vérité  qui  remuent  l'âme  des  hommes  d'une 
façon  bien  extraordinaire!...  Holà  I  garçons,  qu'on  ap- 
porte du  vin  de  Bourgogne,  ma  tête  s'échauffe,  et  je  ne 
la  calme  jamais  qu'avec  ce  vin-là.  —  Wilson  :  Serait-il 


LES    CRIMES    DE    l'aMOUR  259 


vrai,  milord,  que  tu  te  sentes  capable  de  faire  la  folie  de 
troubler  les  amours  de  ce  pauvre  Williams  ?—  Granule/: 
Que  m'importe  Williams?  Que  m'importe  toute  la  terre? 
Apprends,  mon  ami,  que  quand  ce   cœur  de  feu  conçoit 
une  passion,  il  n'est  aucun  obstacle  qui  puisse  l'empêcher 
de  se  satisfaire  ;  plus  il  en  naît,  plus  je  m'irrite  ;  la  pos- 
session d'une  femme  n'est  jamais  flatteuse  pour  moi  qu'en 
raison  de  la  multitude  de  freins  que  j'ai  brisés  pour  l'ob- 
tenir. C'est  la  chose  du  monde  la  plus  médiocre  que  la 
possession  d'une  femme,  mon  ami  ;  qui  en  a  une  en  a  un 
cent;  la  seule  manière    d'écarter  la  monotonie   de   ces 
triomphes  insipides  est  de  ne  les  devoir  qu'à  la  ruse,  et 
c'est  sur  les  débris  d'une  foule  de  préjugés  vaincus  qu'on 
peut  y  trouver   quelques  charmes.  —  Wilson  :  Ne  vau- 
drait-il pas  mieux  essayer  de  plaire  à  une  femme...  tâcher 
d'obtenir  ses  faveurs  des  mains  de  l'amour  que  de  la  de- 
voir à  la  violence  ?  —  Granwel  :  Ce  que  tu  dis  là  serait 
bon  si  les  femmes  étaient  plus  sincères  ;  mais  comme  il 
n'y  en  a  pas  une  seule  au  monde  qui  ne  soit  fausse  et 
perfide,  il  faut  agir  avec  elles  comme  l'on  fait  avec  les 
vipères  qui  s'emploient  dans  la  médecine...  retrancher  la 
tête  pour  avoir  le  corps...  prendre  à  tel  prix  que  ce  soit 
le  peu  de  bon  de  leur  physique,  en  contraignant  si  bien 
le  moral  qu'on  n'en  puisse  jamais  sentir  les  effets.  —  Sir 
Jacques  :  Voilà  des  maximes  que  j'aime.  —  Granwel  : 
Sir  Jacques  est  mon  élève,  et  j'en  ferai  quelque  jour  un 
sujet...  mais  voici  Gave  qui  revient,  écoutons  ce  qu'il  va 
nous  dire.  »  Et  Gave  s'asseyant  après  avoir  bu  un  verre 
de  vin  :  «  Votre  déesse  est  partie,  dit-il  à  Granwel,  elle 
est  montée  dans  un  carrosse  de  remise  avec  Williams  et 
lady  Stralson,  et  on  a  dit  au  cocher  :  Dans  Cecil  Street. 
—  Granwel  :  Comment!  si  près  de  chez  moi  ?...  As-tu 
fait  suivre  ?  —   Gave  :  J'ai  trois  hommes  après...  trois 
des  plus  déliés  coquins  qui  se  soient  jamais  échappés  de 
Newgate.  —  Granwel  :  Eh  bien.  Gave,  est-elle  jolie  ?  — 
Gave:  C'est  la  plus  belle  personne  qu'il  y  ait  à  Londres... 
Stanley...  Stafford...  Tilner...  Burcley,  tous  l'ont  suivie, 


2G0  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

tous  l'ont  entourée,  tous  ont  convenu  qu'il  n'existait  pas 
dans  les  trois  royaumes  une  fille  qui  la  valût.  —  Gran- 
ivel,  vivement  :  As-tu  entendu  quelque  chose  d'elle  ?... 
a-t-elle  parlé  ?...  le  son  flatteur  de  sa  voix  a-t-il  pénétré 
tes  organes  ?  as-tu  respiré  l'air  qu'elle  venait  d'épurer  ? 
Eh!  parle!...  parle  donc,  mon  ami,  ne  vois-tu  donc  pas 
que  la  tête  m'en  tourne...  qu'il  faut  qu'elle  soit  à  moi  ou 
que  je  quitte  à  jamais  l'Angleterre.  —  Gave  :  Je  l'ai  en- 
tendue, milord...  elle  a  parlé,  elle  a  dit  à  Williams  qu'il 
faisait  bien  chaud  au  Renelagh  et  qu'elle  aimait  mieux  se 
retirer  que  de  s'y  promener  plus  longtemps.  —  Granwel: 
Et  ce  Williams  ?  —  Gave  :  Il  a  l'air  de  lui  être  fort  atta- 
ché... il  la  dévorait  des  yeux...  on  eût  dit  que  l'amour 
l'enchaînait  sur  ses  pas.  —  Granwel  :  C'est  un  scélérat 
que  je  déteste,  et  je  crains  bien  que  les  circonstances  me 
forcent  à  me  défaire  de  cet  homme-là...  Sortons,  mes 
amis.  Wilson,  je  te  remercie  de  tes  renseignements, 
garde-moi  le  secret,  ou  je  répands  dans  tout  Londres  ton 
intrigue  avec  lady  Montmart  ;  et  toi,  sir  Jacques,  je  te 
donne  rendez-vous  demain  au  parc  pour  aller  ensemble 
chez  cette  petite  danseuse  de  l'Opéra...  Que  dis-je  ?  non, 
je  n'irai  pas...  Je  n'ai  plus  qu'une  idée  dans  la  tête...  il 
n'y  a  plus  que  miss  Stralson  au  monde  qui  puisse  m'oc- 
cuper,  je  n'ai  de  regards  que  pour  elle,  je  n'ai  plus  d^âme 
que  pour  l'adorer...  Toi,  Gave,  tu  viendras  demain  dîner 
avec  moi,  avec  ce  que  tu  auras  pu  recueillir  sur  cette 
fille  céleste...  unique  arbitre  de  mes  destinées...  Adieu, 
mes  amis.  » 

Milord  s'élance  dans  sa  voiture  et  vole  au  coucher  du 
roi,  où  l'appelaient  les  devoirs  de  sa  charge. 

Rien  de  plus  exact  que  le  peu  de  détails  donnés  par 
Wilson  sur  la  beauté  qui  tournait  la  tête  de  Granwel. 

Miss  Henriette  Stralson,  née  à  Herreford,  venait  effec- 
tivement pour  voir  Londres,  qu^elle  ne  connaissait  pas, 
pendant  que  Williams  terminait  ses  affaires,  et  tous  s'en 
retournaient  ensuite  dans  leur  patrie,  où  l'hymen  devait 
couronner  leurs  voeux. 


LES    CRIMES    DE    L  AMOUR 


261 


Il  n'était  pas  surprenant,  au  reste,  que  miss  Stralson 
eût  tout  réuni  en  sa  faveur  au  Renelagb  ;  quand  à  une 
taille  enchanteresse,  aux  yeux  les  plus  doux  et  les  plus 
séduisants,  aux  plus  beaux  cheveux  du  monde,  aux  traits 
les  plus  fins,  les  plus  spirituels  et  les  plus  délicats,  on 
joint  un  son  de  voix  délicieux,  beaucoup  d'esprit,  de  gen- 
tillesse, de  vivacité,  modérés  par  un  air  de  pudeur  et  de 
vertu  qui  rendent  ces  grâces  encore  plus  piquantes...  et 
tout  cela  à  dix-sept  ans,  nécessairement  on  doit  plaire  ; 
aussi  Henriette  avait-elle  fait  une  sensation  prodigieuse 
et  n'était-il  question  que  d'elle  dans  Londres. 

A  l'égard  de  Williams,  c'était  ce  qu'on  appelle  un  hon- 
nête garçon,  bon,  loyal,  sans  art  comme  sans  fausseté, 
adorant  Henriette  depuis  son  enfance,  mettant  tout  son 
bonheur  à  la  posséder  un  jour  et  ayant,  pour  y  prétendre, 
des  sentiments  sincères,  un  bien  assez  considérable,  si 
son  procès  se  gagnait,  une  naissance  un  peu  inférieure 
à  celle  de  miss,  mais  cependant  honnête,  et  une  figure 
très  agréable. 

Lady  Stralson  était  aussi  une  excellente  créature,  qui, 
regardant  sa  fille  comme  le  bien  le  plus  précieux  qu'elle 
eût  au  monde,  Taimait  en  véritable  mère  de  province,  car 
tous  les  sentiments  se  dépr.avent  dans  les  capitales  ;  à 
mesure  qu'on  en  respire  l'air  empesté,  les  vertus  se  dété- 
riorent, et  comme  la  corruption  est  générale,  il  faut  en 
sortir  ou  se  gangrener. 

Granwel,  fort  échauffé  de  vin  et  d'amour,  ne  fut  pas 
plus  tôt  dans  l'antichambre  du  roi  qu'il  sentit  bien  qu'il 
n'était  pas  en  état  de  se  présenter  ;  il  revint  chez  lui,  où, 
au  lieu  de  dormir,  il  se  livra  aux  projets  les  plus  fous  et 
les  plus  extravagants  pour  posséder  l'objet  de  ses  trans- 
ports. Après  en  avoir  trouvé  et  rejeté  tour  à  tour  cent, 
tous  plus  atroces  les  uns  que  les  autres,  celui  auquel  il 
s'arrêta  fut  de  brouiller  Williams  et  Henriette,  de  tâcher, 
s'il  était  possible,  de  susciter  à  ce  Williams  de  telles 
affaires  qu'il  lui  devînt  impossible  de  s'en  tirer  de  long- 
temps et  de  saisir  pendant  tout  cela  ce  que  le  hasard  lui 


262  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

offrirait  de  moments  auprès  de  sa  belle  pour  la  désho- 
norer dans  Londres  même,  ou  pour  l'enlever  et  la  con- 
duire dans  une  de  ses  terres,  sur  les  confins  de  l'Ecosse, 
où,  maître  absolu  d'elle,  rien  ne  pût  l'empêcher  d'en  faire 
ce  qu'il  voudrait.  Ce  projet,  suffisamment  garni  d'atro- 
cités, devint,  par  cela  seul,  celui  qui  convint  le  mieux  au 
perfide  Granwel,  et,  en  conséquence,  dès  le  lendemain, 
tout  fut  mis  en  œuvre  pour  le  faire  réussir. 

Gave  était  l'ami  intime  de  Granwel  ;  doué  de  senti- 
ments bien  plus  bas  encore.  Gave  remplissait  auprès  de 
milord  cet  emploi  si  commun  de  nos  jours  qui  consiste  à 
servir  les  passions  des  autres,  à  multiplier  leurs  débau- 
ches, à  s'enrichir  de  leurs  folies,  tout  en  se  déshonorant 
soi-même.  Il  ne  manqua  pas  au  rendez-vous  du  lende- 
main ;  mais  le  peu  d'instructions  qu'il  put  donner  ce  jour- 
là  fut  seulement  que  lady  Stralson  et  sa  fille  étaient 
logées,  comme  on  l'avait  dit,  dans  Cecil  Street,  chez  une 
de  leurs  parentes,  et  que  Williams  demeurait  à  l'hôtel  de 
Pologne,  dans  Covent  Garden.  —  Gave,  dit  milord,  il 
faut  que  tu  me  répondes  de  ce  Williams,  il  faut  que  sous 
le  nom  et  sous  le  costume  d'un  Ecossais  tu  arrives  de- 
main dani  un  bel  équipage  au  même  hôtel  de  ce  faquin, 
que  tu  fasses  connaissance  avec  lui...  que  tu  le  voles... 
que  tu  le  ruines  ;  pendant  ce  temps-là  j'agirai  près  des 
femmes,  et  tu  verras,  mon  ami,  comme  en  moins  d'un 
mois  nous  allons  troubler  tous  les  honnêtes  petits  arran- 
gements de  ces  vertueux  campagnards. 

Gave  se  garda  bien  de  trouver  aucun  inconvénient  aux 
projets  de  son  patron;  l'aventure  exigeait  beaucoup  d'or, 
et  il  était  clair  que  plus  milord  en  dépenserait  et  plus 
l'exécution  deviendrait  lucrative  pour  le  ministre  infâme 
des  caprices  de  ce  scélérat.  Il  se  prépare  donc  à  agir, 
pendant  que  milord,  de  son  côté,  place  avec  soin  autour 
d'Henriette  une  foule  d'agents  subalternes,  qui  doivent 
lui  rendre  un  compte  exact  des  moindres  pas  de  cette 
fille  charmante. 

Miss   Henriette   était  logée   chez   une  parente  de   sa 


LES   CRIMES  DE   l'aMOUR  263 

mère,  veuve  depuis  dix  ans,  et  qu'on  nommait  lady 
Wateley. 

Enthousiasmée  d'Henriette,  qu'elle  ne  connaissait  pour- 
tant que  depuis  le  séjour  de  cette  jeune  personne  dans  la 
capitale,  lady  Wateley  ne  négligeait  rien  de  tout  ce  qui 
pouvait  y  faire  paraître  avec  éclat  l'objet  de  son  attache- 
ment et  de  son  orgueil  ;  mais  cette  aimable  cousine, 
retenue  depuis  quinze  jours  dans  sa  chambre  par  une 
fluxion,  non  seulement  n'avait  pu  être  de  la  dernière 
partie  du  Renelagh,  mais  se  voyait  même  privée  du 
plaisir  d'accompagner  sa  cousine  à  l'Opéra,  où  l'on  devait 
aller  le  lendemain. 

Aussitôt  que  Granwel  fut  instruit  de  ce  projet  de  spec- 
tacle par  les  espions  placés  près  de  sa  maîtresse,  il  ne 
manqua  pas  d'en  vouloir  tirer  parti  ;  de  plus  amples  infor- 
mations lui  apprennent  qu'on  se  servira  d'une  voiture  de 
remise,  lady  Wateley  ayant  besoin  de  ses  chevaux  pour 
envoyer  prendre  son  médecin.  Granwel  vole  aussitôt  chez 
le  maître  du  carrosse  qui  doit  être  loué  à  Henriette  et 
obtient  facilement  qu'une  roue  se  brisera  à  trois  ou  quatre 
rues  de  distance  du  point  où  doivent  partir  ces  dames,  et 
sans  réfléchir  qu'un  tel  accident  peut  coûter  la  vie  à  celle 
qu'il  chérit,  uniquement  occupé  de  son  stratagème,  il  en 
paye  largement  l'exécution  et  revient  tout  joyeux  chez  lui, 
d*où  il  repart  à  l'heure  juste  où  il  apprend  qu'Henriette 
doit  sortir,  en  ordonnant  au  cocher  qui  le  conduit  d'aller 
attendre,  aux  environs  de  Cecil  Street,  qu'un  carrosse  de 
telle  ou  telle  manière  sorte  de  chez  lady  Wateley,  de  suivre 
immédiatement  cette  voiture  dès  qu'il  la  verra  et  de  ne  se 
laisser  couper  par  aucune  autre. 

Granwel  se  doutait  bien  qu'en  sortant  de  chez  lady 
Wateley  les  dames  iraient  prendre  Williams  à  l'hôtel  de 
Pologne.  On  n'y  manqua  pas  ;  mais  on  ne  fut  pas  loin  sans 
aventure  ;  la  roue  casse...  les  femmes  crient...  un  laquais 
se  brise  un  membre,  et  Granwel,  à  qui  tout  est  égal  pourvu 
qu'il  réussisse,  joint  aussitôt  la  voiture  fracassée,  saute  en 
bas  de  la  sienne  et  présente  la  main  à  lady  Stralson,  pour 


264  l'œuvre  du  marquis  de  sadk 

lui  proposer  les  secours  que  son  équipage  lui  ofl're.  —  En 
vérité,  milord,  vous  êtes  bien  bon,  répond  celle-ci  :  ces 
carrosses  de  louage  sont  affreux  à  Londres.  On  n'y  va  point 
sans  courir  les  risquée  de  sa  vie  ;  il  devrait  y  avoir  des 
ordres  pour  remédier  à  ces  inconvénients.  —  Granirel : 
Vous  trouverez  bon  que  je  ne  m'en  plaigne  pas,  madame, 
puisqu'il  me  paraît  que  ni  vous,  ni  la  jeune  personne  qui 
vous  accompagne  n'avez  éprouvé  d'accident,  et  que  j'y 
gagne  l'avantage  précieux  pour  moi  de  vous  être  bon  à 
quelque  chose.  —  Lady  Slralson:  Vous  êtes  trop  serviable, 
milord...,  mais  mon  laquais  me  paraît  mal,  cet  événement 
me  fâche.  Et  le  lord,  faisant  aussitôt  appeler  des  porteurs, 
ordonne  qu'on  y  dépose  le  valet  blessé...  Les  dames  le 
renvoient  ;  on  monte  dans  l'équipage  de  Granwel,et  l'on 
vole  à  l'hôtel  de  Pologne. 

On  ne  se  peint  point  l'état  du  lord  dès  qu'il  se  trouve 
auprès  de  celle  qu'il  aime,  et  que  la  circonstance  qui  l'en 
rapproche  ressemble  à  un  service  rendu. 

—  Miss  va  sans  doute  faire  une  visite  à  quelque  étrangère 
de  l'hôtel  de  Pologne  ?  dit-il  à  Henriette,  dèsque  la  voiture 
fut  en  marche.  —  C'est  bien  plus  qu'une  visite  à  une  étran- 
gère, milord,  dit  lady  Stralson  avec  candeur,  c'est  un 
amant...  c'est  un  mari  que  l'on  va  voir.  —  Grai.ioel :  Quel 
eût  été  le  chagrin  de  miss  si  cet  accident  eût  retardé  le 
plaisir  qu'elle  se  promet,  et  combien  je  me  félicite  davan- 
tage du  bonheur  d'avoir  pu  la  servir  !  —  Miss  Siralson  : 
Milord  est  trop  bon  de  s'occuper  de  nous,  nous  sommes  au 
désespoir  de  le  déranger,  et  ma  mère  me  permettra  de  lui 
dire  que  je  crains  que  nous  n'ayons  fait  une  indiscrétion. 
—  Granirel  :  Ah  !  miss,  que  vous  êtes  injuste  de  regarder 
ainsi  le  plus  grand  plaisir  de  ma  vie  ;  mais  si  j'ose  moi- 
même  commettre  une  indiscrétion,  ma  voiture  ne  vous 
sera-t-elle  pas  nécessaire  pour  continuer  les  courses  de 
votre  après-midi,  et,  dans  ce  cas,  serai-je  assez  heureux 
pour  que  vous  voulussiez  bien  l'accepter  ?  —  Miss 
Siralson  :  Ce  serait  une  hardiesse  trop  grande  de  notre 
part,  milord,  nous  nous  destinions  à  l'Opéra,  mais  nous 


LES  CRIMES   DE   l'aMOCR  265 


passerons  la  soirée  chez  l'ami  que  nous  allons  voir.  — 
Granwel  :  C'est  me  payer  bien  mal  du  service  avoué  par 
vous  que  de  me  refuser  la  permission  de  le  continuer  ;  ne 
vous  privez  point,  je  vous  conjure,  du  plaisir  sur  lequel 
vous  comptez  ;  Mélico  chante  aujourd'hui  pour  la  dernière 
fois,  il  serait  affreux  de  perdre  cette  occasion  de  l'entendre  ; 
ne  supposez  d'ailleurs  aucun  dérangement  pour  moi  dans 
l'offre  que  je  vous  fais,  puisque  je  vais  moi-même  à  ce 
spectacle  ;  il  ne  s'agit  donc  que  de  me  permettre  de  vous 
y  accompagner. 

Il  eût  été  malhonnête  à  lady  Stralson  de  refuser  à 
Granwel,  aussi  ne  le  fit-elle  point,  et  l'on  arriva  à  l'hôtel 
de  Pologne  :  Williams  attendait  ces  dames  ;  Gave  ne 
devant  commencer  son  rôle  que  le  lendemain,  quoiqu'il 
fût  arrivé  ce  jour-là  même  à  l'hôtel,  ne  se  trouvait  point 
encore  avec  lui,  moyennant  quoi  notre  jeune  homme  était 
seul  quand  ses  amies  arrivèrent.  Il  les  reçut  de  son  mieux, 
combla  le  lord  d'honnêtetés  et  de  remerciements  ;  mais, 
l'heure  pressant,  on  se  rendit  à  l'Opéra  ;  Williams  donna 
la  main  à  lady  Stralson,  et  par  cet  arrangement  dont 
s'était  bien  douté  Granwel,  il  fut  à  portée  d'entretenir  la 
jeune  miss,  à  laquelle  il  trouva  un  esprit  infini,  des 
connaissances  étendues,  un  goût  délicat,  et  tout  ce  qu'il 
aurait  peut-être  eu  bien  de  la  peine  à  rencontrer  dans 
une  fille  du  plus  haut  rang  qui  n'aurait  jamais  quitté  la 
capitale. 

Granwel,  après  le  spectacle,  ramena  les  deux  dames 
dans  Cecil  Street,  et  lady  Stralson,  n'ayant  eu  lieu  que 
de  se  louer  de  lui,  l'invita  d'entrer  chez  sa  parente.  Lady 
Wateley,  qui  ne  connaissait  Granwel  que  très  imparfai- 
tement, le  reçut  néanmoins  à  merveille  ;  elle  l'engagea  à 
souper,  mais  le  lord,  trop  adroit  pour  se  jeter  ainsi  à  la 
tête,  prétexta  une  afïaire  importante  et  se  retira  mille  fois 
plus  embrasé  que  jamais. 

Un  caractère  comme  celui  de  Granwel  n'aime  pas  com- 
munément à  languir,  les  difficultés  l'irritent  ;  mais  celles 
qui  ne  peuvent  se  vaincre  éteignent  les  passions  dans  une 


266  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

telle  âme  au  lieu  de  les  enflammer  ;  et  comme  il  faut  à  ces 
sortes  d'individus  un  aliment  perpétuel,  l'objet  change- 
rait sans  doute  si  l'idée  du  triomphe  s'anéantissait  sans 
espoir. 

Granwel  vit  bien  que,  tout  en  travaillant  à  brouiller 
Williams  avec  sa  maîtresse,  comme  ce  procédé  pouvait 
être  long,  il  devait  s'occuper  d'ailleurs  à  désunir  cette 
charmante  fille  avec  sa  mère,  bien  certain  qu'il  ne  vien- 
drait jamais  à  bout  de  son  plan  tant  qu'elles  seraient 
ensemble.  Une  fois  introduit  dans  la  maison  de  lady 
Wateley,  il  lui  paraissait  impossible,  enjoignant  encore 
à  cela  le  secours  de  ses  agents,  qu^aucune  démarche 
d'Henriette  pût  venir  à  lui  échapper.  Ce  nouveau  projet 
de  désunion  l'occupa  donc  uniquement. 

Trois  jours  après  l'aventure  de  l'Opéra,  Granwel  fut 
s'informer  de  la  santé  de  ces  dames,  mais  il  fut  bien  étonné 
quand  il  vit  lady  Stralson  arriver  seule  au  parloir  et 
excuser  sa  parente  sur  l'impossibilité  où  elle  se  trouvait 
de  l'engager  de  monter.  Un  prétexte  de  santé  s'allégua» 
et  tout  piqué  qu'était  Granwel  il  n'en  montra  pas  moins 
de  l'intérêt  pour  l'état  de  la  maîtresse  du  logis  ;  mais  il  ne 
put  tenir  à  s'informer  d'Henriette  ;  lady  Stralson  lui 
répondit  qu'un  peu  saisie  de  la  chute  elle  n'était  pas  sortie 
de  sa  chambre  depuis  l'autre  jour,  et  au  bout  d'un  instant, 
le  lord,  en  demandant  permission  de  revenir,  se  retira  fort 
mécontent  de  sa  journée. 

Cependant  Gave  avait  déjà  fait  connaissance  avec 
Williams,  et  le  lendemain  de  la  fâcheuse  visite  du  lord 
chez  lady  Wateley,  il  vint  rendre  compte  de  ses  opérations. 
—  J'ai  plus  avancé  vos  affaires  que  vous  ne  le  croyez, 
milord,  dit-il  à  Granwel  :  j'ai  vu  Williams  et  des  gens 
d'affaires  parfaitement  au  fait  de  ce  qui  le  concerne  ;  la 
succession  qu'il  attend,  cette  succession  composant  la  for- 
tune qu'il  espère  offrir  à  Henriette,  est  très  susceptible 
d'être  chicanée  ;  il  y  a  dans  Herreford  un  parent  plus  près 
que  lui  et  qui  ne  se  doute  pas  de  ses  droits  ;  il  faut  écrire 
à  cet  homme  d'arriver  sur-le-champ,  le  protéger  quand 


LES   CRIMES   DE  l'aMOUR  267 

il  sera  ici...,  le  mettre  en  possession  de  l'héritage,  et, 
pendant  ce  temps-là,  j'épuiserai  la  bourse  de  l'insolent 
individu  qui  ose  se  déclarer  votre  rival.  Il  s'est  livré  à  moi 
avec  une  candeur  tout  à  fait  digne  de  son  âge,  il  m'a  déjà 
faitpartde  ses  amours  ;  il  a  été  jusqu'à  me  parler  de  vous... 
des  bontés  que  vous  aviez  eues  pour  sa  maîtresse  l'autre 
jour  ;  le  voilà  pris,  je  vous  l'assure,  vous  pouvez  me  charger 
seul  de  cette  besogne,  je  vous  réponds  que  la  dupe  est  à 
nous. 

—  Ces  nouvelles  me  dédommagent  un  peu,  dit  le  lord, 
de  ce  qui  m'arriva  de  fâcheux  hier  ;  et  il  raconta  à  son 
ami  la  façon  dont  il  avait  été  reçu  chez  lady  Wateley.  — 
Gave,  continua-t-il,  je  suis  perdu  d'amour,  tout  ceci  prend 
une  tournure  bien  longue,  il  m'est  impossible  de  con- 
traindre jusque-là  le  désir  violent  de  posséder  cette  fille... 
Écoute  mon  nouveau  projet,  écoute-le,  mon  ami,  et 
exécute-le  sur-le-champ  ;  témoigne  à  Williams  l'envie  que 
tu  aurais  de  connaître  celle  qu'il  adore,  et  que,  dans  l'im- 
possibilité où  tu  es  de  l'aller  chercher  chez  une  femme 
que  tu  ne  connais  pas,  il  faut  qu'il  prétexte  une  indispo- 
sition et  qu'il  engage  vivement  sa  maîtresse  de  se  servir 
d'une  chaise  à  porteurs  pour  venir  promptement  chez  lui... 
Travaille  à  cela,  Gave...  travailles-y,  sans  négliger  le 
reste,  et  laisse-moi  agir  d'après  tes  opérations. 

Gave,  le  plus  adroit  de  tous  les  fripons  de  l'Angleterre, 
réussit  tellement  à  son  entrepriseque,  sans  perdre  le  grand 
projet  de  vue,  et  tout  en  faisant  écrire  au  chevalier  Clark, 
second  héritier  de  la  tante  de  Williams,  de  venir  au  plus 
tôt  à  Londres,  il  obtient  de  son  ami  de  voir  Henriette;  et 
précisément  de  la  façon  qu'avait  proposée  Granwel,  miss 
Stralson  est  avertie  de  l'incommodité  de  son  amant  ;  elle 
lui  mande  que,  sous  le  prétexte  de  faire  quelques  emplettes, 
elle  trouvera  un  moment  de  l'aller  voir;  et  dans  l'instant 
on  avertit  des  deux  côtés  milord  que  le  mardi  suivant,  «i 
quatre  heures  du  soir,  miss  Henriette  sortira  seule  en 
chaise  pour  se  rendre  dans  Covent  Garden. 

—  0  toi  que  j'idolâtre,  s'écrie  Granwel  au  comble  de  la 


l'OS  l'œuvre  du  marquis  de  SADE 

joie,  pour  le  coup  tu  ne  m'échapperas  point  ;  quelque 
violents  que  soient  les  moyens  dont  j'use  pour  te  posséder, 
consolé  par  ta  jouissance,  ils  ne  me  donnent  point  de 
remords...  Des  remords...  ces  mouvements  sont-ils  donc 
connus  d'un  cœur  tel  que  le  mien  ?  Depuis  longtemps, 
l'habitude  du  mal  les  éteignit  dans  mon  âme  endurcie. 
Foule  de  beautés  séduites  comme  Henriette...  trompées 
comme  elle,  abandonnées  comme  elle...  allez  lui  dire  si 
je  fus  ému  de  vos  pleurs,  si  vos  combats  m'effrayèrent,  si 
votre  honte  m'attendrit...  si  vos  attraits  me  retinrent.  Eh 
bien  !  c'en  est  une  de  plus  sur  la  liste  des  illustres  victimes 
de  mes  débauches;  et  de  quel  usage  seraient  donc  les 
femmes,  si  ce  n'était  pour  cela  seul  ?  Qu'on  me  prouve  que 
la  nature  les  a  créées  pour  autre  chose.  Laissons  aux  sots 
la  ridicule  manie  de  les  ériger  en  déesses  ;  c'est  avec  ces 
principes  débonnaires  que  nous  les  rendons  insolentes; 
nous  voyant  mettre  autant  de  prix  à  leur  futile  possession, 
elles  se  croient  en  droit  d'en  supposer  aussi  et  de  nous 
faire  perdre  en  lamentations  romanesques  un  temps  qui 
n'est  destiné  qu'au  plaisir...  Ah  !  que  dis-je,  Henriette,  un 
seul  trait  de  tes  yeux  de  flamme  détruira  ma  philosophie, 
et  je  tomberai  peut-être  à  tes  genoux  tout  en  jurant  de 
l'offenser...  Qui  ?  moi  I  je  connaîtrais  l'amour  !...  Loin... 
loin  ce  sentiment  vulgaire...  S'il  y  avait  une  femme  dans 
le  monde  qui  pût  me  le  faire  éprouver,  j'irais,  je  crois,  lui 
brûler  la  cervelle  plutôt  que  de  plier  sous  son  art  infernal. 
Non...  non,  sexe  faible  et  trompeur...  non,  n'espère  jamais 
de  m'enchaîner  ;  j'ai  trop  joui  de  tes  plaisirs  pour  qu'ils 
puissent  m'imposer  encore  ;  c'est  à  force  d'irriter  le  dieu 
qu'on  apprend  à  briser  le  temple,  et  quand  on  veut 
absorber  le  culte  on  ne  saurait  trop  multiplier  les  outrages. 
Granwel,  après  ces  réflexions  bien  dignes  d'un  scélérat 
tel  que  lui,  envoya  sur-le-champ  louer  toutes  les  chaises 
des  environs  de  Cecil  Street.  Il  établit  ses  valets  dans  tous 
les  carrefours,  pour  ne  laisser  approcher  du  logis  de  lady 
Wateley  aucune  de  celles  qui  pourraient  venir  chercher 
des  maîtres,  et  il  en   poste  une  à  lui,  guidée  par  deux 


LES  CRIMES   DE   l'aMOLR  269 

porteurs  dont  îl  est  sûr,  avec  l'ordre  de  conduire  Henriette, 
dès  qu'ils  la  tiendront,  près  du  parc  Saint-James,  chez  une 
madame  Schmit,  dévouée  depuis  vingt  ans  aux  aventures 
secrètes  de  Granwel,  et  qu'il  avait  eu  soin  de  prévenir. 
Henriette,  sans  s'inquiéter,  ne  doutant  pas  de  la  fidélité 
des  gens  publics  dont  elle  croit  se  servir,  se  place  dans  la 
chaise  qu'on  lui  offre,  enveloppée  d'une  mante  ;  elle 
ordonne  qu'on  la  mène  à  l'hôtel  de  Pologne,  et,  ne  recon- 
naissant pas  les  rues,  aucun  soupçon  durant  le  trajet  ne 
vient  la  troubler  une  minute.  Elle  arrive  où  l'attend  Gran- 
wel ;  les  porteurs,  bien  instruits,  pénètrent  dans  l'allée 
de  la  maison  de  la  Schmit  et  n'arrêtent  qu'à  la  porte  d'une 
salle  basse.  On  ouvre...  Quelle  est  la  surprise  d'Henriette 
quand  elle  se  voit  dans  une  maison  inconnue  I  Elle  fait  un 
cri,  elle  se  jette  en  arrière,  elle  dit  aux  porteurs  qu'ils  ne 
l'ont  point  conduite  où  elle  l'avait  ordonné...  —  Miss, 
dit  Granwel  en  s'avançant  aussitôt,  quelles  grâces  ne 
dois-je  pas  rendre  au  Ciel  de  ce  qu'il  me  met  une  seconde 
fois  à  même  de  vous  être  utile  ;  je  reconnais  à  vos  discours, 
je  vois  à  l'état  de  vos  porteurs,  et  qu'ils  sont  ivres,  et 
qu'ils  se  sont  trompés  ;  n'est-il  pas  heureux  dans  cette 
circonstance  que  ce  soit  chez  lady  Edward,  ma  parente, 
que  ce  léger  accident  vous  arrive  ;  donnez-vous  la  peine 
d'entrer,  miss,  renvoyez  ces  coquins  avec  lesquels  votre 
vie  n'est  pas  en  sûreté,  et  permettez  aux  valets  de  ma 
cousine  d'aller  vous  chercher  des  gens  sûrs. 

Il  était  difficile  de  refuser  une  proposition  comme  celle- 
là  ;  Henriette  n'avait  vu  milord  qu'une  fois,  elle  n'avait 
pas  eu  à  s'en  plaindre  ;  elle  le  retrouvait  à  l'entrée  d'une 
maison  dont  les  appartements  ne  lui  présageaient  rien 
que  d'honnête  ;  à  supposer  qu'il  y  eût  quelques  dangers  à 
accepter  ce  qu'on  lui  proposait,  n'y  en  avait-il  pas 
davantage  à  rester  dans  les  mains  de  gens  ivres  et  qui, 
déjà  piqués  des  reproches  que  leur  adressait  Henriette,  se 
proposaient  de  la  laisser  là  !  Elle  entre  donc  en  demandant 
un  million  d'excuses  à  Granwel  ;  le  lord  congédie  lui- 
même  les  porteurs  ;  il  a   l'air  de  donner   des   ordres  à 


270  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

quelques  valets,  d'en  aller  chercher  d'autres.  MissStralson 
pénètre  au  fond  des  appartsments  où  la  conduit  la  maî- 
tresse du  lieu,  et  quand  elle  est  arrivée,  la  prétendue  lady 
s'incline  et  dit  à  Granwel  d'un  air  effronté  :  —  Bien  du 
plaisir,  milord  ;  en  vérité,  je  ne  vous  l'aurais  pas  donnée 
plus  jolie.  Ici,  Henriette  frémit,  ses  forces  sont  prêtes  à 
l'abandonner  ;  elle  sent  toute  l'horreur  de  sa  position  ; 
mais  elle  a  la  force  de  se  contenir...  sa  sûreté  en  dépend; 
elle  s'arme  de  courage. 

—  Que  signifient  ces  propos,  madame  ?  dit-elle  en  sai- 
sissant le  bras  de  la  Schmit,  et  pour  qui  me  prend-on  ici  ? 

—  Pour  une  fille  charmante,  miss,  répond  Granwel,  pour 
une  créature  angélique,  qui  dans  l'instant,  je  l'espère,  va 
me  rendre  le  plus  fortuné  des  hommes,  le  plus  amoureux 
des  amants.  —  Milord,  dit  Henriette  en  ne  lâchant  jamais 
la  Schmit,  je  vois  bien  que  mon  imprudence  me  fait 
dépendre  de  vous  ;  mais  j'implore  votre  justice  ;  si  vous 
abusez  de  ma  situation,  si  vous  me  forcez  à  vous  détester, 
vous  ne  gagnerez  sûrement  pas  autant  qu'aux  sentiments 
où  vous  m'aviez  laissée  pour  vous.  —  Adroite  miss,  tu  ne 
me  séduiras  ni  par  ta  figure  enchanteresse,  ni  par  l'art 
inconcevable  qui  t'inspire  en  ce  moment-ci  :  tu  ne  m'aimes, 
ni  ne  saurais  m'aimer  ;  je  ne  prétends  pas  à  ton  amour, 
je  connais  celui  qui  t'enflamme  et  me  crois  plus  heureux 
que  lui  :  il  n^a  qu'un  sentiment  frivole  que  je  n'obtiendrai 
jamais  de  toi...  J'ai  ta  délicieuse  personne  qui  va  plonger 
mes  sens  dans  le  délire.  —  Arrêtez,  milord,  on  vous 
trompe  :  je  ne  suis  point  la  maîtresse  de  Williams,  on  me 
donne  à  lui  sans  que  mon  cœur  y  consente;  il  est  libre  ce 
cœur,  il  peut  vous  aimer  comme  il  peut  en  aimer  un 
autre,  et  il  vous  haïra  certainement  si  vous  voulez  ne 
devoir  qu'à  la  force  ce  qu'il  ne  tient  qu'à  vous  de  mériter. 

—  Tu  n'aimes  point  W  illiams  ?  D'où  vient  que  tu  allais 
chez  cet  homme  si  tu  ne  l'aimes  pas  ?  Crois-tu  que 
j'ignore  que  tu  ne  te  rendais  chez  lui  que  parce  que  tu  le 
croyais  malade  ?  —  Soit,  mais  je  n'y  aurais  point  été  si  ma 
mère  ne  Peut  voulu  ;  informez-vous,  je  n'ai  fait  qu'obéir... 


LES  CRIMES    DE  l'aMOUR  271 

—  Artificieuse  créature  1...  —  O,  milord,  rendez-vous  au 
sentiment  que  je  crois  lire  à  présent  dans  vos  yeux... 
Soyez  généreux,  Granwel,  ne  me  contraignez  point 
à  vous  haïr  quand  il  ne  tient  qu'à  vous  d'être  estimé. 

—  De  l'estime?  —  Juste  ciel!  aimeriez-vous  mieux  de  la 
haine  ?  —  Ce  ne  serait  qu'un  sentiment  plus  ardent  qui 
pourrait  m'attendrir  pour  toi.  —  Connaissez-vous  donc 
assez  mal  le  cœur  d'une  femme  pour  ignorer  ce  qui  peut 
naître  de  la  reconnaissance  ?  Renvoyez-moi,  milord,  et 
vous  saurez  un  jour  si  Henriette  est  une  ingrate,  si  elle  était 
digne  ou  non  d'avoir  obtenu  votre  pitié.  —  Qui,  moi,  de  la 
pitié  ?  de  la  pitié  pour  une  femme  ?  dit  Granwel  en  la  sépa- 
rant de  la  Schmit...  moi  manquer  la  plus  belle  occasion  de 
ma  vie  et  me  priver  du  plus  grand  des  plaisirs  pour  t'épar- 
gner  un  moment  de  peine  I...  et  pourquoi  le  térais-je  ? 
Approche,  sirène,  approche,  je  ne  t'écoute  plus...  Et  en 
prononçant  ces  mots,  il  arrache  le  mouchoir  qui  couvre 
le  beau  sein  d'Henriette  et  le  fait  voler  au  bout  de  la 
chambre.  —  Bonté  du  ciel,  s'écrie  miss  en  se  jetant  aux 
pieds  du  lord,  ne  permettez  pas  que  je  devienne  la  victime 
d'un  homme  qui  veut  me  contraindre  à  le  détester...  Ayez 
pitié  de  moi,  milord,  ayez-en  pitié,  je  vous  en  conjure  ;  que 
mes  larmes  puissent  vous  attendrir,  et  que  la  vertu  soit 
encore  écoutée  de  votre  cœur  ;  n'accablez  pas  une  malheu- 
reuse qui  n'est  coupable  de  rien  envers  vous,  à  laquelle  vous 
aviez  inspiré  de  la  reconnaissance,  et  qui  n'en  serait  peut- 
être  pas  demeurée  là...  Et  en  disant  ces  mots,  elle  était  à 
genoux  aux  pieds  du  lord,  ses  bras  élevés  vers  le  ciel...  des 
larmes  inondaient  ses  belles  joues  qu'animaient  la  crainte 
et  ledésespoir,  et  retombaient  sur  son  sein  découvert,  mille 
fois  plus  blanc  que  l'albâtre.  —  Où  suis-je  ?  dit  Granwel 
éperdu.  Quel  sentiment  indicible  vient  troubler  toutes  les 
facultés  de  mon  existence?  Où  as-tu  pris  ces  yeux  qui  me 
désarment  ?  Qui  t'a  prêté  cette  voix  séductrice,  dontchaque 
son  amollit  mon  cœur?  Es-tu  donc  un  ange  céleste  ou  n'es- 
tu  qu'une  créature  humaine?  Parle,  qui  es-tu?  Je  ne  me 
connais  plus,  je  ne  sais  plus  ni  ce  que  je  veux,  ni  ce  que  je 


272  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

lais  ;  toutes  mes  facultés,  anéanties  dans  toi-même,  ne  me 
laissent  plus  former  que  tes  vœux...  Levez-vous,  miss; 
miss,  levez-vous,  c'est  à  moi  de  tomber  aux  pieds  du  dieu  qui 
m'enchaîne;  levez-vous,  votre  empire  est  trop  bien  établi, 
il  devient  impossible...  absolument  impossible  qu'aucun 
désir  impur  puisse  l'ébranler  dans  mon  âme...  Et  lui  ren- 
dant son  mouchoir  :  Tenez,  cachez-moi  ces  charmes  qui 
m'enivrent  ;  je  n'ai  besoin  d'augmenter  par  rien  le  délire  où 
tant  d'attraits  viennent  de  me  plonger.  —  Homme  sublime, 
s'écria  Henriette  en  pressant  une  des  mains  du  lord,  que  ne 
méritez-vous  pas  pour  une  si  généreuseaction  ?  —  Ce  que  je 
veux  mériter,  miss,  c'est  votre  cœur,  voilà  le  seul  prix  où  j'as- 
pire :  voilà  le  seul  triomphe  qui  soit  digne  de  moi.  Rappe- 
lez-vous éternellement  que  je  fus  maître  de  votre  personne 
et  que  je  n'en  abusai  pas...  et  si  ce  trait  ne  m'obtient  pas  de 
vous  les  sentiments  que  j'en  exige,  souvenez-vous  que  je 
serais  en  droit  de  me  venger,  et  quela  vengeance  est  un  sen- 
timent terrible  dans  une  âme  comme  la  mienne.  Asseyez- 
vous,  miss,  et  écoutez-moi...  Vous  m'avez  donné  de  l'espé- 
rance, Henriette;  vous  m'avez  dit  que  vous  n'aimiez  pas 
Williams,  vous  m'avez  laissé  croire  que  vous  pourriez  m'ai- 
mer...  Voici  les  motifqui  m'arrêtent...,  voilà  ceux  auxquels 
vous  devez  la  victoire  ;  j'aime  mieux  mériter  de  vous  ce 
qu'il  ne  tiendrait  qu'à  moi  d'arracher,  ne  me  faites  pas 
repentir  de  la  vertu,  ne  me  contraignez  pas  à  dire  que  ce 
n'est  qu'à  la  fausseté  des  femmes  qu'est  due  la  perfidie  des 
hommes,  et  que  si  elles  le  doivent  nous  serions  sans  cesse 
à  notre  tour  comme  elles  désirent  que  nous  soyons.  — 
Milord,  répondit  Henriette,  il  est  impossible  que  vous  puis- 
siez vous  dissimuler  que  dans  cette  malheureuse  aventure 
le  premier  tort  est  de  votre  côté  ;  de  quel  droit  avez- vous 
cherché  à  troubler  mon  repos?  Pourquoi  me  faites-vous 
mener  dans  une  maison  inconnue,  lorsque,  me  confiant  à 
des  hommes  publics,  j'imagine  qu^ils  me  conduiront  où  je 
leur  ordonne  ?  D'après  cette  certitude,  milord,  est-ce  à  vous 
de  me  donner  des  lois  ?  ne  me  devriez- vous  pas  des  excuses, 
aulieu  de  m'imposer  des  conditions?...  (et  voyant  Granwel 


LES  CRIMES  DE  l'aMOUR  273 


faireungestede  mécontentement.)  Néanmoins  permettez, 
mîlord,  reprit-elle  avec  vivacité,  permettez  que  je  m'ex- 
plique :  ce  premier  tort,  qu'excuse,  si  vous  voulez,  l'amour 
que  vous  prétendez  ressentir,  vous  le  réparez  par  le  sacrifice 
le  plus  généreux,  le  plus  noble...  Je  dois  vous  en  savoir  gre 
sans  doute,  je  vous  l'ai  promis,  je  ne  m'en  dédis  pas  ;  venez 
chez  mes  parents,  milord,  je  les  engagerai  à  vous  traiter 
comme  vous  le  méritez;  l'habitude  de  vous  voir  ranimera 
sans  cesse  dans  mon  cœur  les  sentiments  de  reconnaissance 
que  vous  y  avez  fait  éclore  ;  espérez  tout  de  là,  vous  me  més- 
estimeriez si  je  vous  en  disais  davantage.  -  Mais  comment 
allez- vous  raconter  cette  aventure  à  vos  amis?  —  Comme 
elle  doit  l'être...  comme  une  méprise  des  porteurs,  qui  par 
un  hasard  singulier  m'a  fait  retomber  une  seconde  fois  dans 
les  mains  de  celui  qui,  m'ayant  déjà  rendu  service,  s'est 
trouvé  fort  aise  de  l'occasion  qui  le  mettait  à  même  de  m'en 
rendre  un  nouveau.  —  Et  vous  me  protestez,  miss,  que 
vous  n'aimez  pas  Williams  ?  -  H  m'est  impossible  d'avoir 
de  la  haine  pour  un  homme  qui  n'a  jamais  eu  que  de  bons 
procédés  pour  moi  ;  il  m'aime,  je  n'en  puis  douter,  mais  le 
choix  est  de  ma  mère,  et  rien  ne  m'empêche  de  le  révoquer. 
Puis  se  levant  :  Me  permettez- vous,  milord,  continua- 
t-elle,  de  vous  supplier  de  me  faire  avoir  des  porteurs  ;  une 
plus  longue  entrevue,  en  me  rendant  suspecte,  nuirait  peut- 
être  à  ce  que  je  vais  dire  ;  renvoyez-moi,  milord,  et  ne  tarde? 
pas  à  venir  voir  celle  que  vosbontés  pénètrent  de  reconnais- 
sance et  qui  vous  pardonne  un  projet  barbare  en  faveur  di 
la  manière  pleine  de  sagesse  et  de  vertu  dont  vous  voulez 
le  lui  faire  oublier.  —  Cruelle  fille,  dit  le  lord  en  se  levant 
aussi...  oui,  je  vais  vous  obéir...  mais  je  compte  sur  votre 
cœur,  Henriette...  j'y  compte...  Souvenez-vous  que  mes 
passions  trompées  me  portent  au  désespoir...  je  me  servirai 
des  mêmes  expressions  que  vous...  Ne  me  forcez  pas  à  vous 
haïr,  il  y  eût  eu  peu  de  danger  à  ce  que  vous  eussiez  été 
contrainte  vis-à-vis  de  moi,  il  y  en  aurait  d'énormes  si  vous 
m'y  réduisiez  vis-à-vis  de  vous.  —  Non,  milord,  non, jamais 
je  ne  vous  forcerai  à  me  haïr,  j'ai  plus  d'orgueil  que  vous 


274  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

n'en  supposez  et  je  saurai  toujours  me  conserver  des  droits 
à  votre  estime.  A  ces  mots,  Granwel  demande  des  porteurs, 
il  y  en  avait  fort  près  de  là...  on  les  annonce,  et  le  lord  pre- 
nant la  main  d'Henriette  :  Fille  angélique,  lui  dit-il  en  la 
conduisant,  n'oublie  pas  que  tu  viens  de  remporter  une  vic- 
toire à  laquelle  nulle  autre  femme  que  toi  n'aurait  osé  pré- 
tendre... un  triomphe  que  tu  ne  dois  qu'aux  sentiments  que 
tu  m'inspires...  et  que,  si  jamais  tu  trompes  ces  sentiments, 
ils  se  remplaceront  par  tous  les  crimes  que  la  vengeance 
pourra  me  dicter.  —  Adieu,  milord,  répondit  Henriette  en 
entrant  dans  sa  chaise,  ne  vous  repentez  jamais  d'une  belle 
action  et  croyez  que  le  ciel  et  toutes  les  âmes  justes  vous  en 
devront  la  récompense.  Granwel  se  retire  chez  lui  dans  une 
agitation  inexprimable,  et  Henriette  rentre  chez  sa  mère 
dans  un  tel  trouble  qu'on  crut  qu'elle  allait  s'évanouir. 

En  réfléchissant  sur  la  conduite  de  miss  Stralson,  on 
démêle  aisément,  sans  doute,  qu'il  n'était  entré  que  de  l'art 
et  de  la  politique  dans  tout  ce  qu'elle  avait  dit  à  Granwel, 
et  ces  ruses,  peu  faites  pour  son  âme  naïve,  elle  se  les  était 
cru  permises  pour  échapper  aux  dangers  qui  la  menaçaient  ; 
nous  ne  redoutons  point  qu'en  agissant  ainsi  cette  intéres- 
sante créature  soit  dans  le  cas  d'être  blâmée  de  personne  ; 
la  vertu  la  plus  épurée  contraint  parfois  à  quelques  écarts. 
Arrivée  chez  elle,  et  n'ayant  plus  aucun  motif  de  feindre, 
elle  raconta  à  ses  parents  tout  ce  qui  venait  de  lui  arriver  ; 
elle  ne  déguisa  ni  ce  qu'elle  avait  dit  pour  échapper,  ni  les 
engagements  que,  danslesmêmes  vues,  elle  avaitété  forcée 
de  prendre.  Excepté  Pimprudence  d'avoir  voulu  sortir 
seule,  rien  de  ce  qu'avait  fait  Henriette  ne  fut  désapprouvé  ; 
mais  ses  amies  s'opposèrent  à  l'exécution  des  paroles  qu'elle 
avait  données.  On  décida  que  miss  Stralson  éviterait  par- 
tout le  lord  Granwel  avec  le  plus  grand  soin  et  que  la  porte 
de  lady  Wateley  serait  exactement  fermée  aux  tentatives 
de  cet  impudent.  Henriette  crut  devoir  représenter  qu'une 
telle  manière  d'agir  fâcherait  infiniment  un  homme  dont  le 
désespoir  pourrait  être  funeste,  qu'au  fait,  s'il  avait  commis 
une  faute,  il  l'avait  réparée  en  galant  homme,  et  qu'elle 


LES  CRIMES  DE   l'aMOUB  275 


croyait  que  d'après  cela  il  valait  mieux  l'accueillir  que  de 
l'irriter.  Elle  crut  pouvoir  répondre  que  ce  serait  égale- 
ment l'opinion  de  Williams;  mais  les  deux  parentes  ne  se 
départirent  point  de  la  leur,  et  les  ordres  furent  donnés 
en  conséquence. 

Cependant  Williams,  qui  avait  attendu  toute  la  soirée  sa 
maîtresse,  impatient  de  ne  la  point  voir  venir,  quitta  le 
chevalier  O'Donel,  c'était  le  nom  que  s'était  donné  Gave  en 
arrivant  à  l'hôtel  de  Pologne  ;  il  le  pria  de  permettre  qu'il 
fût  lui-même  apprendre  la  cause  d'un  retard  qui  l'in- 
quiétait si  cruellement.  Il  arriva  chez  lady  Wateley  une 
heure  après  le  retour  d'Henriette.  Celle-ci  pleura  en  le 
voyant...,  elle  lui  prit  la  main  et  lui  dit  avec  tendresse  : 
Mon  ami,  de  combien  il  s'en  est  peu  iallu  que  je  ne  fusse 
plus  digne  de  toi  !  Et  comme  elle  avait  la  liberté  de  causer 
seule  tant  qu'elle  voulait  avec  un  homme  que  sa  mère  regar- 
dait déjàcomme  un  gendre,  onles laissa  raisonnerensemble 
sur  tout  ce  qui  venait  d'arriver. 

—  Oh  !  miss  I  s'écria  Williams  dès  qu'il  eut  tout  appris, 
et  c'est  pour  moi  que  vous  alliez  vous  perdre...  et  pour 
me  procurer  un  instant  de  satisfaction,  vous  alliez  vous 
rendre  la  plus  malheureuse  des  créatures...  Oui,  miss, 
pour  une  fantaisie,  il  faut  vous  l'avouer,  je  n'étais  point 
malade;  un  ami  désirait  de  vous  voir,  et  je  voulais  jouir 
à  ses  yeux  du  bonheur  de  posséder  la  tendresse  d'une 
aussi  belle  femme.  Voilà  tout  le  mystère,  Henriette  ; 
voyez  combien  je  suis  doublement  coupable.  —  Laissons 
cela,  mon  ami,  répondit  miss  Stralson,  je  te  retrouve, 
tout  est  oublié.  Mais  conviens-en,  Williams,  ajouta-t-elle 
en  laissant  ses  regards  porter  le  feu  le  plus  doux  dans 
l'âme  de  celui  qu'elle  adorait,  conviens-en,  je  ne  t'aurais 
jamais  revu  si  ce  désastre  m'était  arrivé.  Tu  n'aurais  pas 
voulu  de  la  victime  d'un  tel  homme,  et  j'aurais  eu,  avec 
ma  propre  douleur,  le  désespoir  de  perdre  ce  qui  m'est  le 
plus  cher  au  monde.  —  Ne  l'imagine  pas,  Henriette, 
repartit  Williams;  il  n'est  rien  sous  le  ciel  qui  puisse 
t'empécher  d'être  chère  à  celui  qui  met  toute  sa  gloire  à 


27G  l'(euviie  du  makquis  de  sade 

te  posséder...  O  toi  que  j'adorerai  jusqu'à  mon  dernier 
soupir,  persuade-toi  donc  que  les  sentiments  que  tu 
allumes  sont  au-dessus  de  tous  les  événements  humains 
et  qu'il  est  aussi  impossible  de  ne  les  avoir  pas  qu'il  l'est 
que  tu  puisses  jamais  te  rendre  indigne  de  les  inspirer. 

Ces  deux  amants  raisonnèrent  ensuite  un  peu  plus  de 
sang-froid  sur  cette  catastrophe  ;  ils  virent  que  le  lord 
Granwell  était  un  ennemi  bien  dangereux,  et  que  le  parti 
que  l'on  prenait  ne  servirait  qu'à  l'aigrir;  mais  il  n'y 
avait  pas  moyen  de  le  faire  changer,  les  femmes  n'y  vou- 
laient pas  entendre.  Williams  parla  de  son  nouvel  ami, 
et  la  candeur,  la  sécurité  de  ces  honnêtes  créatures  étaient 
telles  qu'il  ne  leur  arriva  jamais  de  soupçonner  que  le 
faux  Ecossais  n'était  qu'un  agent  de  milord  ;  bien  loin  de 
là,  les  éloges  qu'en  lit  Williams  inspirèrent  à  Henriette 
le  désir  de  le  connaître,  et  elle  lui  sut  gré  d'avoir  fait  une 
bonne  connaissance.  Mais  abandonnons  ces  êtres  respec- 
tables qui  soupèrent  ensemble,  se  consolèrent,  prirent 
des  mesures  pour  l'avenir  et  se  quittèrent  enfin;  laissons- 
les,  dis-je,  un  moment,  pour  revenir  ù  leur  persécuteur. 

—  De  par  l'enfer,  et  tous  les  démons  qui  l'habitent!  dit 
milord  à  Gave,  qui  vint  le  \  oir  dès  le  lendemain,  je  suis 
indigne  du  jour,  mon  ami...  je  ne  suis  qu'un  écolier,  je 
ne  suis  qu'un  sot,  te  dis-je...  je  l'ai  tenue  dans  mes  bras... 
je  l'ai  vue  à  mes  genoux,  et  je  n'ai  pas  eu  le  courage  de 
la  soumettre  à  mes  désirs...  il  a  été  plus  fort  que  moi 
d'oser  l'humilier...  Ce  n'est  point  une  femme,  mon  ami, 
c'est  une  portion  de  la  divinité  même,  descendue  sur  la 
terre  pour  éveiller  dans  mon  âme  des  sentiments  ver- 
tueux que  je  n'avais  conçus  de  ma  vie  ;  elle  m'a  laissé 
croire  qu'elle  pourrait  peut-être  m'aimer  un  jour,  et  moi... 
moi,  qui  ne  pouvais  comprendre  que  l'amour  d'une  femme 
fût  du  plus  léger  prix  dans  sa  jouissance,  j'ai  renoncé  à 
cette  jouissance  certaine  pour  un  sentiment  imaginaire 
qui  me  déchire  et  qui  me  trouble,  sans  que  je  le  conçoive 
encore. 

Gave  blâma  vivement  milord  ;  il  lui  fit  craindre  d'avoir 


LUS    CRIMES    UE    l'aMOUK  277 

été  le  jouet  d'une  petite  fille;  il  l'assura  que  pareille  occa- 
sion ne  s'offrirait  peut-être  pas  de  longtemps,  qu'on  serait 
maintenant  sur  ses  gardes...  —  Oui,  souvenez-vous-en, 
milord,  ajouta-t-il,  vous  aurez  à  vous  repentir  de  la  faute 
que  vous  venez  de  commettre,  et  votre  indulgence  vous 
coûtera  cher;  est-ce  un  homme  comme  vous  que  quelques 
pleurs  et  de  beaux  yeux  doivent  attendrir,  et  recevrez- 
vous  de  cette  situation  molle  où  vous  avez  laissé  tomber 
votre  âme  la  dose  de  volupté  obtenue  de  cette  apathie 
stoïque  dont  vous  aviez  juré  de  ne  vous  écarter  jamais  ? 
Vous  vous  repentirez  de  votre  pitié,  milord,  je  vous  le 
dis...  sur  mon  âme,  vous  vous  en  repentirez.  —  Nous  le 
saurons  bientôt,  dit  milord  ;  je  me  présente  demain  sans 
faute  chez  lady  Wateley,  j'étudierai  cette  adroite  miss, 
je  l'examinerai.  Gave,  je  lirai  ses  sentiments  dans  ses 
regards,  et  si  elle  m'abuse,  je  ne  manquerai  pas  de  feintes 
pour  la  replonger  dans  mes  pièges,  et  elle  n'aura  pas 
toujours  l'art  magique  d'en  éc"happer  comme  elle  l'a  fait... 
Pour  toi,  Gave,  continue  de  ruiner  ce  faquin  de  Williams  ; 
quand  le  chevalier  Clark  paraîtra,  adresse-le  à  sir  Jac- 
ques ;  je  le  préviendrai  de  tout,  il  lui  conseillera  de  pour- 
suivre la  succession  qu'on  cherche  à  lui  enlever,  et  nous 
le  servirons  auprès  des  juges...  Nous  en  serons  quittes 
pour  rompre  tous  ces  arrangements  sMl  est  certain  que 
je  sois  aimé  de  mon  ange,  ou  pour  les  presser  de  la  plus 
vive  manière  si  l'infernale  créature  m'a  trompé...  Mais, 
je  te  le  répète,  je  ne  suis  qu'un  enfant,  je  ne  me  pardon- 
nerai jamais  la  sottise  que  j'ai  faite...  Cache  cette  faute  à 
mes  amis.  Gave,  déguise-la  soigneusement  :  ils  m'acca- 
bleraient de  reproches,  et  je  les  mériterais  tous. 

On  se  sépara,  et  le  lendemain,  c'est-à-dire  le  troisième 
jour  après  l'aventure  de  chez  la  Schmit,  Granwel  se  pré- 
senta chez  lady  Wateley  dans  tout  son  luxe  et  toute  sa 
magnificence. 

Rien  n'avait  changé  dans  la  résolution  des  femmes  ; 
milord  est  refusé  cruellement...  il  insiste,  il  fait  dire  qu'il 
doit  entretenir  lady  Stralson  et  sa  fille  d'une  affaire  de  la 


2-7S  l'œuvrk  du  marquis  de  sade 

plus  grande  importance...  On  lui  répond  que  les  dames 
qu'il  demande  ne  sont  plus  logées  dans  cette  maison,  et 
il  se  retire  furieux.  Son  premier  mouvement  fut  d'aller 
trouver  Williams,  de  lui  faire  valoir  le  service  qu'il  avait 
rendu  à  sa  maîtresse,  en  racontant  la  chose  comme  il  en 
était  convenu  avec  Henriette  chez  la  Schmit,  d'exiger  de 
lui  de  le  conduire  chez  lady  Stralson,  ou  de  se  couper  la 
gorge  ensemble  si  son  rival  n'acquiesçait  pas  à  ses  vues  ; 
mais  ce  projet  ne  lui  parut  pas  assez  méchant.  Ce  n'est 
qu'à  miss  Stralson  que  Granwel  en  veut...  Il  est  probable 
qu'elle  n'a  pas  rendu  à  sa  famille  les  choses  comme  elle 
l'avait  promis  ;  ce  n'est  qu'à  elle  qae  les  refus  qu'il 
éprouve  sont  dus,  ce  n'est  qu'elle  qu'il  veut  rechercher 
et  punir,  et  ce  n^est  qu'à  cela  qu'il  doit  travailler. 

Quelles  que  fussent  les  précautions  qu'on  se  proposât 
de  prendre  chez  lady  Wateley,  il  ne  s'agissait  pourtant 
pas  de  se  renfermer  ;  moyennant  quoi  lady  Stralson  et  sa 
fille  n'en  faisaient  pas  moins  les  courses  qu'exigeaient 
leurs  affaires  dans  Londres,  et  même  celles  qui  ne  pou- 
vaient contenter  que  leur  plaisir  ou  leur  curiosité.  Lady 
Wateley,  mieux  portante,  les  accompagnait  au  spectacle; 
quelques  amis  s'y  trouvaient  avec  elles  ;  Williams  s'y 
rendait  de  son  côté.  Milord  Granwel,  toujours  bien  servi, 
n'ignorait  aucune  des  démarches  et  cherchait  à  tirer  parti 
de  toutes  pour  y  trouver  des  moyens  de  satisfaire  et  sa 
vengeance  et  ses  coupables  d(*sirs.  Un  mois  s'écoula  ce- 
pendant sans  qu'il  en  eût  pu  rencontrer  encore,  et  sans 
qu'il  cessât  d'agir  sourdement  d'autre  part. 

Clark,  arrivé  de  Herreford,  instruit  par  sir  Jacques, 
entamait  déjà  l'histoire  de  la  succession,  puissamment 
soutenu  par  Granwel  et  par  ses  amis;  tout  cela  tracassait 
le  malheureux  Williams,  que  le  prétendu  capitaine 
O'Donel,  escroquant  chaque  jour,  réduisait  d'autre  part 
à  ne  savoir  bientôt  plus  où  donner  de  la  tête  ;  mais  ces 
manœuvres  traînant  trop  en  longueur  au  gré  des  fou- 
gueux désirs  du  lord,  il  n'en  désirait  pas  avec  moins 
d'empressement  une  occasion  plus  prochaine  d'humilier 


LES    CRIMES   DE    l'aMOUR  279 


la  malheureuse  Henriette.  Il  voulait  la  revoir  à  ses  ge- 
noux, il  voulait  la  punir  de  l'artifice  qu'elle  avait  employé 
avec  lui  ;  tels  étaient  les  funestes  projets  conçus  par  sa 
maudite  tête  lorsqu'on  vint  l'avertir  que  toute  la  société 
de  Wateley ,  qui  ne  courait  pas  trop  le  grand  monde  depuis 
que  les  affaires  de  Williams  prenaient  une  aussi  fâcheuse 
tournure,  devait  pourtant  se  rendre  le  lendemain  au  théâtre 
de  Drury-Lane,  où  Garick,  qui  s'occupait  pour  lors  de  sa 
retraite,  devait  jouer  pour  la  dernière  fois  dans  Hamlel. 
L'esprit  atroce  de  Granwel  conçoit  de  ce  moment  le 
projet  le  plus  noir  que  puisse  inspirer  la  scélératesse  :  il 
ne  se  résout  à  rien  moins  qu'à  faire  arrêter  miss  Stralson 
à  la  comédie  et  à  la  faire  conduire  dès  le  même  soir  à 
Bridwel  (1). 

Jetons  quelque  jour  sur  cet  exécrable  dessein. 
Une  fille  nommée  Nanci,  courtisane  très  célèbre,  venait 
de  s'échapper  nouvellement  de  Dublin  ;  après  y  avoir  fait 
une  multitude  de  vols,  y  avoir  publiquement  dérangé 
plusieurs  Irlandais,  elle  avait  passé  en  Angleterre,  où, 
quoique  récemment  arrivée,  elle  s'était  déjà  rendue  cou- 
pable de  quelques  délits  sourds,  et  la  justice,  au  moyen 
d'un  warrant,  travaillait  à  s'emparer  d'elle.  Granwel  a 
connaissance  de  cette  affaire  ;  il  se  transporte  chez  le 
constable  chargé  de  l'ordre,  et  voyant  que  cet  homme  ne 
connaît  qu^imparfaitement  la  fille  qu'il  doit  arrêter,  il  lui 
persuade  facilement  que  cette  créature  sera  le  soir  à 
Drury-Lane,  dans  la  loge  où  il  sait  que  se  placera  miss 
Henriette,  qui,  par  ce  moyen,  étant  enfermée  au  lieu  de 
la  courtisane  qu'on  cherche,  se  trouvera  à  la  merci  de  ses 
odieux  projets.  Il  se  présentait  aussitôt  pour  caution  ;  si 
cette  infortunée  consentait  à  ses  désirs,  elle  était  libre...; 
refusait-elle  d'y  acquiescer,  le  lord  faisait  évader  Nanci, 
fortifiait  plus  que  jamais  l'opinion  qu'Henriette  n'était 
autre  que  cette  aventurière  de  Dublin  et  éternisait  ainsi 
les  chaînes  de  sa   malheureuse  victime.   La  société  avec 

(1)  Maison  des  femmes  de  mauvaise  vie. 


280  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

laquelle  se  trouvait  miss  Stralson  l'embarrassait  bien  un 
peu;  mais  on  soutiendrait  à  la  Wateley,  qui  dans  le  fait 
n'avait  jamais  vu  lady  Stralson  et  sa  fille  que  depuis 
qu'elles  étaient  l'une  et  l'autre  à  Londres...  qui  savait 
bien  qu'elle  avait  des  parents  de  ce  nom  à  Herreford, 
mais  qui  pouvait  avoir  été  trompée  sur  le  personnel  de 
ses  parents,  on  la  convaincrait  aisément,  disait  Granwel, 
qu'elle  était  dans  la  plus  grande  erreur;  et  que  pourrait- 
elle  opposer  pour  défendre  ces  femmes  et  les  soustraire 
aux  ordres  de  la  justice  ?  Ce  projet  arrangé  dans  la  tête 
de  Granwel,  confié  à  Gave  et  à  sir  Jacques,  qui  le  tâtent, 
qui  le  retournent  de  tous  sens,  et  qui  n'y  voient  aucun 
inconvénient,  on  ne  pense  plus  qu'à  le  mettre  en  œuvre. 
Granwel  vole  chez  le  juge  de  paix  chargé  de  l'affaire  de 
Nanci  ;  il  affirme  qu'il  l'a  vue  la  veille  et  qu'elle  doit  très 
certainement  étr*  ce  jour  même  à  Drury-Lane,  avec  des 
femmes  honnêtes  qu'elle  a  séduites  et  vis-à-vis  desquelles 
elle  ose  se  dire  fille  de  qualité.  Le  juge  et  le  constable  ne 
balancent  point;  l'ordre  est  donné  et  tout  s'arrange  pour 
arrêter  sans  faute  le  même  jour  la  malheureuse  Henriette 
à  la  comédie. 

L'affreuse  cohorte  de  Granwel  ne  manqua  pas  de  se 
trouver  ce  soir-là  au  théâtre  ;  mais  autant  par  décence 
que  par  politique,  les  sujets  de  cette  troupe  infâme  ne 
devaient  être  que  spectateurs.  La  loge  se  remplit  :  Hen- 
riette se  place  entre  lady  Wateley  et  sa  mère  ;  derrière 
elles  sont  Williams  et  milord  Barwill,  un  ami  de  lady 
Wateley,  membre  du  parlement,  et  fort  considéré  dans 
Londres...  La  pièce  finit  ;  lady  Wateley  veut  qu'on  laisse 
sortir  le  monde...  H  semble  qu'elle  ait  un  pressentiment 
du  malheur  qui  menace  ses  amies  ;  cependant  le  cons- 
table et  ses  archers  ne  perdent  pas  Henriette  de  vue,  et 
Granwel,  ainsi  que  ses  associés,  ont  toujours  les  yeux  sur 
le  constable;  la  foule  dissipée,  on  sort  enfin,  Williams 
donne  la  main  à  lady  Wateley,  lady  Stralson  marche 
seule,  et  Barwill  est  l'écuyer  de  miss  Henriette.  Au  déga- 
gement des  corridors,  l'exempt   s'avance  la  main  levée 


LES    CKIMES    DE    l'aMOUR  2S1 

sur  l'infortunée  miss,  il  la  touche  de  sa  baguette  et  lui 
ordonne  de  le  suivre.  Henriette  s'évanouit  ;  la  Wateley 
et  la  Stralson  tombent  dans  les  bras  l'une  de  l'autre,  et 
Barwill,  secondé  de  Williams,  repousse  les  exempts...  — 
Vous  vous  trompez,  faquins,  crie  Barwill  ;  éloignez-vous, 
ou  je  vous  ferai  punir.  Ce  tableau  effraie  ce  qui  se  trouve 
encore  dans  la  salle  ;  on  observe,  on  entoure...  Le  cons- 
table,  montrant  son  ordre  à  Barwill,  lui  fait  voir  pour  qui 
il  prend  Henriette.  En  ce  moment,  sir  Jacques,  soufflé  par 
Granwell,  s'approche  de  Barwill. —  Milord  me  permet-il 
de  lui  présenter,  dit  ce  fourbe,  qu'il  sera  fâché  d'avoir 
pris  parti  pour  cette  fille  inconnue  de  lui  ;  ne  doutez  pas, 
milord,  que  ce  ne  soit  la  Nanci  de  Dublin,  j'en  ferai  ser- 
ment s'il  le  faut.  Barwill,  qui  ne  connaît  ces  étrangères 
que  depuis  peu,  s'approche  de  la  Wateley  pendant  que 
Williams  secourt  sa  maîtresse.  —  Madame,  lui  dit-il,  voilà 
l'ordre  et  voilà  monsieur,  que  je  connais  pour  un  gentil- 
homme incapable  d'en  imposer,  qui  m'assure  delà  justice 
de  cet  ordre,  et  que  l'exempt  ne  se  trompe  point  ;  daignez 
m'expliquer  tout  ceci.  —  Par  tout  ce  que  j'ai  de  plus 
sacré,  milord,  s'écrie  aussitôt  lady  Stralson,  cette  infor- 
tunée est  ma  fille,  elle  n'est  point  la  créature  que  vous 
cherchez  ;  daignez  ne  pas  nous  abandonner,  dai<2.nez  nous 
servir  de  défenseur,  pénétrez-vous  de  la  vérité,  milord, 
protégez-nous,  secourez  l'innocence.  —  Relirez-vous  donc, 
dit  alors  Barwill  à  l'exempt.  Je  réponds  de  cette  jeune 
personne,  je  vais  de  ce  pas  la  conduire  nioi-mcme  chez 
le  juge  de  paix  :  allez  nous  y  attendre  ;  vous  exécuterez 
là  les  nouveaux  ordres  que  vous  en  recevrez  ;  jusqu'à  cet 
instant,  je  sers  de  caution  à  Henriette,  et  votre  commis- 
sion  est   remplie. 

A  ces  mots,  tout  se  dissipe,  le  constable  sort  de  son 
côté,  sir  Jacques,  Granwel  et  sa  troupe  du  leur,  et  Bar- 
wil,  entraînant  ces  dames  :  —  Echappons  promptement) 
leur  dit-il  ;  ne  nous  offrons  pas  plus  longtemps  en  spec- 
tacle... Il  donne  la  main  à  Henriette,  on  le  suit  ;  les  trois 
femmes  et  lui  montent  en  voiture,  et  quelques  minutes 


282  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

suffisent  à  les  rendre  ;  c'est  le  célèbre  Fielding,  juge 
chargé  de  cette  affaire.  Ce  magistrat,  sur  la  parole  de 
lord  Barwill,  son  ami  depuis  longtemps,  sur  les  réponses 
honnêtes  et  naïves  des  trois  femmes,  ne  peut  s'empêcher 
de  voir  qu'il  a  été  séduit  ;  pour  s'en  convaincre  encore 
mieux,  il  confronte  le  signalement  de  Nanci  à  la  personne 
d'Henriette,  et  y  ayant  trouvé  des  différences  sensibles,; 
il  comble  ces  dames  d'excuses  et  d'honnêtetés  ;  elles  se 
séparent  ici  de  milord  Barwill,  auquel  elles  témoignent^ 
leur  reconnaissance,  et  retournent  tranquillement  chez 
elles,  où  les  attendait  Williams...  —  Oh,  mon  ami,  lui 
dit  Henriette  en  le  revoyant,  encore  tout  émue,  quels 
ennemis  puissants  nous  avons  dans  cette  maudite  ville  I 
Puissions-nous  n'y  être  jamais  entrés  I  —  H  n'est  pas 
douteux,  dit  lady  Stralson,  que  tout  ceci  part  de  ce  per- 
fide Granwell  ;  je  n'ai  rien  voulu  dire  de  mes  idées  par 
ménagement,  mais  chaque  nouvelle  réflexion  les  étaye  ; 
il  est  impossible  de  douter  que  ce  ne  soit  ce  scélérat  qui 
nous  tracasse  ainsi  par  vengeance  ;  et  qui  sait,  continuâ- 
t-elle, si  ce  n'est  pas  également  lui  qui  a  suscité  à  Wil- 
liams ce  nouveau  concurrent  à  la  succession  de  sa  tante? 
A  peine  connaissions-nous  ce  chevalier  Clark  à  Herre- 
ford  ;  personne  ne  s'était  jamais  douté  de  cette  alliance, 
et  voilà  que  cet  homme  triomphe,  le  voilà  protégé  de  tout 
Londres,  et  mon  malheureux  ami  Williams  peut-être  à  la 
veille  d'être  ruiné;  n'importe,  disait  ensuite  cette  bonne 
et  honnête  créature,  devînt-il  plus  pauvre  que  Job,  il 
aura  la  main  de  ma  fille...  Je  te  la  promets,  mon  ami,  je 
te  la  promets  ;  Williams,  toi  seul  plais  à  cette  chère  en- 
fant, et  ce  n'est  qu'à  son  bonheur  où  j'aspire.  Et  Hen- 
riette, avec  son  amant,  se  jetaient  en  larmes  dans  les  bras 
de  lady  Stralson  ;  ils  l'accablaient  l'un  et  l'autre  des 
marques  de  leur  reconnaissance.  Cependant  Williams  se 
sentait  coupable,  il  n'osait  pas  le  témoigner;  ensorcelé 
par  Gave  sous  le  nom  du  capitaine  O'Donel,  il  avait 
perdu,  soit  avec  ce  faux  ami,  soit  dans  les  sociétés  où  il 
avait  été  mené  par  lui,  presque  tout  l'argent  qu'il  avait 


LES    CRIMES    DE    l'aMOUR  283 

apporté  à  Londres;  ne  voyant  aucune  liaison  entre  Gran- 
wel  et  le  capitaine  écossais,  il  était  loin  de  soupçonner 
que  celui-ci  dût  être  l'agent  de  l'autre...  Il  se  taisait,  il 
soupirait  en  silence,  recevait  avec  confusion  les  marques 
de  tendresse  d'Henriette  et  de  sa  mère  et  n'osait  avouer 
ses  fautes  ;  il  espérait  toujours  qu'un  moment  plus  heu- 
reux lui  ramènerait  peut-être  sa  petite  fortune:  mais  si 
ce  moment  n'arrivait  pas,  si  d'autre  part  Clark  gagnait 
le  procès,  indigne  des  bontés  dont  on  l'accablait,  Wil- 
liams... le  malheureux  Williams  était  décidé  à  tout 
plutôt  que  d'en  abuser. 

Pour  Granwel,  il  n'est  pas  besoin  de  peindre  sa  fureur, 
on  la  conçoit  sans  nulle  peine...  —  Ce  n'est  pas  une 
femme,  répétait-il  sans  cesse  à  ses  amis,  c'est  un  être  au- 
dessus  de  l'humanité...  Ah  !  j'aurai  beau  former  des 
complots  contre  elle,  elle  s'y  soustraira  toujours...  Soit, 
qu'elle  continue...  je  le  lui  conseille...  Si  mon  étoile  pre- 
nait de  l'ascendant  sur  la  sienne,  elle  payerait  cher 
l'infâme  tromperie  qu'elle  m'a  faite. 

Cependant  toutes  les  batteries  pour  la  ruine  du  mal- 
heureux Williams  étaient  dressées  avec  encore  plus  d'art 
et  de  promptitude  que  jamais  ;  le  procès  de  la  succession 
était  au  moment  d'être  jugé,  et  Granwel  n'épargnait  ni 
soins  ni  démarches  pour  les  intérêts  du  chevalier  Clark, 
qui,  ne  conférant  jamais  qu'avec  sir  Jacques,  ne  soup- 
çonnait même  pas  quelle  était  la  main  qui  le  soutenait 
aussi  puissamment. 

Le  lendemain  de  l'aventure  de  Drury-Lane,  Granwel 
fut  s'excuser  de  sa  méprise  chez  Fielding  et  le  fit  avec 
tant  de  bonne  foi  que  le  juge  ne  parut  lui  en  savoir  au- 
cun mauvais  gré,  et  le  fripon  partit  de  là  pour  aller 
inventer  d'autres  ruses  dont  le  succès  moins  malheureux 
pût  amener  enfin  dans  ses  lacs  l'objet  infortuné  de  son 
idolâtrie. 

L'occasion  ne  tarda  point  à  se  rencontrer  :  lady  Wa- 
teley  possédait  une  assez  jolie  campagne  entre  Neumarket 
et   Hosden,    à  environ    quinze    milles  de  Londres  ;   elle 


2S4  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

imagina  d'y  mener  sa  jeune  parente  pour  la  dissiper  un 
peu  des  noirs  soucis  qui  commençaient  à  l'agiter.  Gran- 
wel,  instruit  de  tous  les  pas  de  sa  maîtresse,  apprend  le 
jour  fixe  du  départ  ;  il  sait  qu'on  doit  passer  huit  jours  à 
cette  terre  et  en  revenir  le  neuvième  au  soir  ;  il  se  déguise, 
il  prend  avec  lui  une  douzaine  de  ces  scélérats  qui  bat- 
tent le  pavé  de  Londres,  dont  le  premier  venu  peut  faire 
ses  satellites  pour  une  guinée,  et  vole,  à  la  tête  de  ces 
bandits,  attendre  le  carrosse  de  lady  Wateley  au  coin 
d'une  forêt  peu  éloignée  de  Neumarket,  célèbre  par  les 
meurtres  qui  s'y  commettent  journellement  et  qu'il  fallait 
traverser  au  retour;  la  voiture  passe, elle  est  arrêtée...  les 
traits  se  brisent...  les  valets  sont  battus...  les  chevaux 
s'échappent...  les  femmes  s'évanouissent...  Miss  Stralson 
est  portée,  sans  connaissance,  dans  une  voiture  à  deux 
pas  de  là  ;  son  ravisseur  y  monte  avec  elle,  de  vigoureux 
coursiers  s'élancent,  et  l'on  arrive  à  Londres.  Le  lord, 
qui  ne  s'est  point  fait  connaître  à  Henriette  et  qui  ne  lui 
a  pas  dit  un  mot  pendant  la  route,  entre  rapidement  dans 
son  hôtel  avec  sa  proie  ;  il  l'établit  dans  une  chambre 
reculée,  congédie  ses  gens...   et  se  démasque. 

—  Eh  bien  I  perfide,  dit-il  alors  en  fureur,  reconnais-tu 
celui  que  tu  as  osé  trahir  impunément  ?  —  Oui,  milord, 
je  vous  reconnais,  répond  courageusement  Henriette  ;  dès 
qu'un  malheur  m'arrive,  m'est-il  possible  de  ne  pas  vous 
nommer  à  l'instant  ?  Vous  êtes  la  seule  cause  de  tous 
ceux  que  j'éprouve  ;  votre  unique  charme  est  de  me 
troubler:  quand  je  serais  votre  plus  mortelle  ennemie, 
vous  n'agiriez  pas  diU'éremment.  —Cruelle  femme,  n'est- 
ce  donc  pas  vous  qui  laites  de  mol  le  plus  infortuné  des 
hommes  en  ayant  abusé  de  ma  bonne  foi,  et  par  votre 
infâme  duplicité,  ne  m'avez-vous  pas  rendu  complètement 
la  dupe  des  sentiments  que  j'avais  conçus  pour  vous?  — 
le  vous  croyais  |)lus  juste,  milord;  j'imaginais  qu'avant 
de  condamner  les  gens  vous  daigniez  au  moins  les  en- 
tendre. —  Me  laisser  prendre  une  seconde  fois  à  tes  dam- 
nables    artifices...   moi  ?  —    Malheureuse    Henriette,    tu 


I.KS    CIUMKS    DE    l'aMOUR  285 

seras  donc  punie  de  trop  de  franchise  et  de  crédulité,  et 
ce  sera  le  seul  homme  que  tu  as  distingué  dans  le  monde 
qui  sera  la  cause  de  tous  les  désastres  de  ta  vie.  —  Que 
voulez-vous  dire,  miss?  expliquez-vous.  Je  veux  bien 
écouter  encore  votre  justification,  mais  ne  vous  flattez 
pas  de  me  tromper.  N'imaginez  pas  abuser  de  ce  fatal 
amour  dont  j'ai  trop  à  rougir,  sans  doute...  Non,  miss, 
vous  ne  m'induirez  plus  en  erreur...  vous  ne  m'intéressez 
plus,  Henriette  ;  je  vous  vois  de  sang-froid  maintenant, 
et  vous  n'allumez  plus  en  moi  d'autres  désirs  que  ceux 
du  crime  et  de  la  vengeance.  —  Doucement,  milord,  vous 
m'accusez  trop  légèrement  ;  une  femme  qui  vous  aurait 
trompé  vous  aurait  reçu,  elle  aurait  prolongé  votre 
espoir,  elle  aurait  cherché  à  vous  désarmer,  et,  avec  l'art 
que  vous  me  supposez,  elle  y  aurait  réussi...  Examinez 
la  conduite  différente  que  j'ai  tenue...  démêlez-en  le  prin- 
cipe, et  condamnez-moi  si  vous  l'osez.  —  Eh  quoi  !...  dans 
notre  dernier  entretien  vous  me  laissez  croire  que  je  ne 
vous  suis  pas  indifférent,  vous  m'invitez  vous-même  à 
me  rendre  chez  vous...  c'est  à  ce  prix  que  je  m'apaise... 
c'est  à  cette  condition  que  la  délicatesse  remplace  dans 
mon  cœur  les  sentiments  que  je  vous  y  vois  blâmer...  et 
quand  je  fais  tout  pour  vous  plaire,  quand  je  sacrifie  tout 
pour  obtenir  un  cœur...  dont  la  possession  me  devient 
inutile  si  je  n'eusse  écouté  que  mes  désirs,  la  récompense 
en  est  de  me  voir  fermer  votre  porte...  Non,  non,  perfide, 
n'espérez  pas  m'échapper  encore,  ne  l'espérez  pas,  miss  ; 
vos  tentatives  seraient  inutiles.  —  Faites  de  moi  ce  que 
vous  voudrez,  milord,  je  suis  entre  vos  mains...  (et  ver- 
sant involontairement  quelques  larmes...)  vous  m'obtenez 
sans  doute  aux  dépens  des  jours  de  ma  nvère...  N'importe, 
faites  de  moi  ce  que  vous  voudrez,  vous  dis-je  ;  je  ne  veux 
employer  aucun  moyen  de  défense...  mais  s'il  était  pos- 
sible que  vous  entendissiez  la  vérité,  sans  l'accuser  d'ar- 
tifice, je  vous  demanderais,  milord,  si  les  refus  que  vous 
avez  essuyés  ne  sont  pas  des  preuves  certaines  et  de 
l'aveu  que  j'ai  fait  des  sentiments  que  vous  m'avez  ins- 


286  i.'œcvrk  Dr  mvrqxis  de  sade 

pires  et  de  la  frayeur  qu'on  a  eue  de  leur  puissance  sur 
moi  ?  Qu'eût-il  été  besoin  de  vous  exclure  si  Ton  ne  vous 
eût  pas  craint,  et  vous  eût-on  redouté  si  je  n'eusse  avoué 
publiquement  ce  que  j'éprouvais  pour  vous?  Vengez- 
vous  de  moi,  milord,  vengez-vous,  punissez-moi  de 
m'être  trop  livrée  à  cette  erreur  enchanteresse...  je  mérite 
toute  votre  colère,  vous  n'en  rendrez  jamais  les  efiFets 
assez  éclatants...  vous  ne  les  presserez  jamais  assez. — 
Eh  bien  !  dit  Granwel  dans  une  incroyable  agitation,  ne 
l'avais-je  pas  prévu  que  cette  rusée  créature  essayerait 
de  m'enchaîner  encore...  Oh  non  !  non,  vous  n'avez  plus 
de  torts,  miss,  c'est  moi  qui  les  ai  tous...  je  suis  le  seul 
coupable,  c'est  à  mfti  de  m'en  punir  ;  j'étais  un  monstre 
assurément,  puisque  j'avais  pu  comploter  contre  celle  qui 
m'adorait  du  fond  de  son  âme...  Je  ne  la  voyais  pas, 
miss,  je  l'ignorais...  pardonnez-le  à  l'extrême  humilité 
de  mon  caractère  ;  comment  pouvais-je  concevoir  l'orgueil 
d'être  aimé  d'une  fille  comme  vous  !  —  Trouvez  bon  que 
je  vous  le  dise,  milord,  nous  ne  sommes,  ni  vous  ni 
moi,  dans  le  cas  du  sarcasme  ou  de  la  plaisanterie  :  vous 
me  rendez  la  plus  malheureuse  des  femmes,  et  j'étais  loin 
de  désirer  que  vous  fussiez  le  plus  infortuné  des  hommes  ; 
c'est  tout  ce  que  j'ai  à  vous  dire,  milord  ;  il  est  tout  sim- 
ple que  vous  ne  le  croyiez  pas  ;  permettez-moi  d'avoir  à 
mon  tour  assez  de  fierté,  tout  humiliée  que  je  suis,  pour 
ne  pas  chercher  à  vous  en  convaincre;  il  est  assez  cruel 
pour  moi  d'avoir  à  rougir  de  ma  faute  avec  ma  famille  et 
mes  amis  sans  être  obligée  de  la  pleurer  encore  avec 
celui  qui  me  la  fait  commettre...  Ne  croyez  rien  de  ce  que 
je  vous  dis,  milord,  je  vous  en  impose  sur  tout,  je  suis  la 
plus  fausse  des  femmes;  il  ne  doit  pas  vous  être  permis 
de  me  voir  autrement...  ne  me  croyez  pas,  vous  dis-je... 
—  Mais,  miss,  s'il  était  vrai  que  vos  sentiments  pour  moi 
fussent  tels  que  vous  avez  l'air  de  me  le  persuader,  ne 
pouvant  réussir  à  me  voir,  qui  vous  empêchait  de 
m'écrire  ?  Ne  deviez-vous  pas  me  supposer  très  inquiet 
du  refus  que  j'avais  éprouvé  ?  —  Je  ne  dépends  pas  de 


LES    CRIMES    DK    l'aMOUR  287 

moi,  milord,  n'oubliez  jamais  cette  circonstance,  et  vous 
conviendrez  qu'une  fille  de  mon  âge,  et  dont  les  senti- 
ments répondent  à  la  bonté  de  l'éducation,  ne  doit  tra- 
vailler qu'à  étoufler  dans  son  cœur  tout  ce  que  désap>- 
prouve  sa  famille.  —  Et  à  présent  que  vous  ne  dépendez 
plus  de  cette  famille  barbare,  qui  s'opposait  à  vos  vœux 
comme  aux  miens,  consentez-vous  à  me  donner  la  main 
sur-le-champ  ?  —  Moi  ?  quand  ma  mère  expire  peut-être 
et  que  ce  sont  vos  coups  qui  m.e  l'enlèvent?  Ah  !  permet- 
tez-moi de  ne  songer  qu'à  celle  à  qui  je  dois  le  jour  avant 
de  m'occuper  de  mon  bonheur.  —  Soyez  rassurée  sur 
cela,  miss,  votre  mère  est  en  sûreté,  elle  est  chez 
lady  Wateley,  et  toutes  deux  y  sont  aussi  saines  que 
vous  ;  l'ordre  de  les  secourir  aussitôt  que  vous  seriez 
enlevée  a  été  exécuté  avec  plus  d'intelligence  encore  que 
celui  qui  vous  met  en  mon  pouvoir  ;  que  cet  objet  ne  vous 
donne  donc  encore  aucune  sorte  d'inquiétude,  qu'il  ne 
trouble  en  rien  la  réponse  décisive  que  je  vous  prie  de 
me  faire  :  acceptez-vous  ma  main,  miss,  ou  ne  l'acceptez- 
vous  pas  ?  —  N'imaginez  point  que  je  me  décide  sur  une 
telle  chose  sans  l'agrément  de  ma  mère  ;  ce  n'est  pas 
votre  maîtresse,  milord,  que  je  veux  être,  c'est  votre 
femme  ;  la  deviendrais-je  légitimement  si,  dépendante  de 
ma  famille,  je  vous  épousais  sans  son  aveu  ?  —  Mais, 
miss,  observez-vous  que  je  suis  le  maître  de  votre  per- 
sonne, et  que  ce  n'est  pas  à  l'esclave  à  vouloir  imposer 
des  conditions  ?  —  Oh  !  milord,  je  ne  vous  épouserai 
donc  point...  je  ne  veux  pas  être  l'esclave  de  celui  qu'aura 
choisi  mon  cœur.  —  Fière  créature,  je  ne  parviendrai 
jamais  à  t'humilier  ?  —  Et  quelle  délicatesse  placeriez- 
vous  dans  le  triomphe  que  vous  auriez  remporté  sur  une 
esclave  ?  Ce  qui  n'est  dû  qu'à  la  violence  peut-il  donc 
frapper  l'amour-propre  ?  —  Il  n'est  pas  toujours  sûr  que 
cette  délicatesse  si  vantée  soit  aussi  précieuse  que  se 
l'imaginent  les  femmes.  —  Laissez  cette  dureté  de  prin- 
cipes, milord,  à  ceux  qui  ne  sont  pas  faits  pour  mériter 
les  cœurs  qu'ils  cherchent  à  dompter,  ces  abominables 


288  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

maximes  ne  sont  pas  faites  pour  vous.  —  Mais  ce  Wil- 
liams, miss...  je  voudrais  que  tous  les  malheurs  dont  la 
nature  peut  accabler  les  hommes  fussent  réunis  sur  la 
tète  de  ce  scélérat.  —  N'appelez  point  ainsi  le  plus  hon- 
nête homme  des  hommes.  —  Il  m'enlève  votre  cœur,  c'est 
lui  la  cause  de  tout.  Je  sais  que  vous  l'aimez.  —  Je  vous 
ai  déjà  répondu  sur  cet  article,  je  continuerai  de  vous 
dire  la  même  chose.  Williams  m'aime,  voilà  tout...  Ah  I 
milord,  n'ayez  jamais  rien  qui  combatte  plus  dange- 
reusement vos  projets,  et  vous  ne  serez  pas  aussi  mal- 
heureux que  vous  le  supposez.  —  Non,  séductrice,  non 
je  ne  te  crois  pas  (et  se  troublant)  :  allons,  miss,  préparez- 
vous  ;  je  vous  ai  donné  tout  le  temps  de  la  réflexion,  vous 
devez  bien  imaginer  que  ce  n'est  point  pour  être  encore 
votre  dupe  que  je  vous  ai  amenée  ici;  il  faut,  dès  ce  soir, 
que  vous  soyez  ou  ma  femme  ou  ma  maîtresse...  Et  en 
même  temps  il  la  saisit  durement  par  le  bras  et  l'entraîne 
vers  l'autel  impie  où  le  barbare  veut  la  sacrifier. 

—  Un  mot...,  milord,  dit  Henriette  en  contraignant  ses 
larmes  et  résistant  de  toutes  ses  force?  aux  entreprises 
de  Granwel,  un  seul  mot,  je  \  ous  en  conjure...  Qu'espérez- 
vous  du  crime  que  vous  allez  commettre  ?  —  Tous  les 
plaisirs  qu'il  peut  me  donner.  —  Vous  ne  les  connaîtrez 
qu'un  seul  jour,  milord  :  demain  je  ne  serai  plus  ni  votre 
esclave,  ni  votre  maîtresse  ;  demain  vous  n'aurez  plus 
devant  vos  yeux  que  le  cadavre  de  celle  que  vous  aurez 
flétrie...  Oh  !  Granwel  !  vous  ne  connaissez  pas  mon 
caractère,  vous  ignorez  à  quels  excès  je  puis  me  porter; 
pouvez-vous  donc,  s'il  est  vrai  que  vous  ayez  pour  moi 
le  plus  léger  sentiment,  acheter  au  prix  de  ma  perte  la 
malheureuse  jouissance  d'un  quart  d'heure  ;  ces  mêmes 
plaisirs  que  vous  voulez  arracher,  je  vous  les  offre;  pour- 
quoi ne  voulez-vous  pas  les  tenir  de  mon  coeur  ?... 
Homme  équitable  et  sensible,  poursuit-elle  à  demi  incli- 
née, en  tendant  les  mains  jointes  vers  son  tyran,  laissez- 
vous  attendrir  par  mes  pleurs...  Que  les  cris  de  mon 
désespoir  arrivent  encore   une  fois  à  votre  âme,  vous  ne 


Pl.  VIII 


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AUTOGRAPHE  DU  MARQUIS  DE  SADE 


LES    CRIMES    DE    l'aMOUR  280 

VOUS  repentirez  pas  de  les  avoir  entendus.  Oh!  milord  ! 
voyez  devant  vous  en  attitude  de  suppliante  celle  qui 
mettait  toute  sa  gloire  à  vous  enchaîner  un  jour  à  ses 
pieds  ;  vous  voulez  que  je  sois  votre  femme,  eh  bien  ! 
regardez-moi  déjà  comme  telle,  et  à  ce  titre  ne  désho- 
norez point  celle  dont  la  destinée  est  tellement  unie  à  la 
vôtre...  rendez  Henriette  à  sa  mère,  elle  vous  en  supplie, 
et  c'est  par  les  sentiments  les  plus  vifs  et  les  plus  ardents 
qu'elle  acquittera  vos  bienfaits.  Mais  Granwel  ne  la 
regardait  plus,  se  promenant  à  grands  pas  dans  l^appar- 
tement...  brûlé  d'amour...  tourmenté  par  la  soif  de  jouir... 
dévoré  de  vengeance...  combattu  par  la  pitié  que  cette 
voix  douce,  que  cette  posture  intéressante,  que  ces 
pleurs  qui  coulaient  à  grands  flots  excitaient  malgré  lui 
dans  son  âme  et  qui  naissait  de  son  amour...  Quelquefois 
prêt  à  la  saisir,  voulant  quelquefois  lui  pardonner,  il  était 
impossible  de  dire  auquel  de  ces  deux  mouvements  il 
allait  se  rendre  lorsque  Henriette,  saisissant  son  trouble: 
—  Venez,  milord,  lui  dit-elle,  venez  voir  si  j'ai  envie  de 
vous  tromper;  conduisez-moi  vous-même  chez  ma  mère, 
venez  me  demander  à  elle,  et  vous  verrez  si  je  servirai 
vos  désirs.  —  Fille  incompréhensible,  dit  le  lord,  eh 
bien  !...  eh  bien,  oui!  je  te  cède  une  seconde  fois  ;  mais 
si  malheureusement  tu  m'abuses  encore,  il  n'est  aucune 
force  humaine  qui  puisse  te  soustraire  aux  effets  de  ma 
vengeance...  souviens-toi  qu'elle  sera  terrible...  qu'elle 
coûtera  du  sang  aux  objets  qui  te  seront  les  plus  chers  et 
qu'il  n'en  sera  pas  un  seul  de  tous  ceux  qui  t'entourent 
que  ma  main  n'immole  à  tes  pieds.  —  Je  me  soumets  à 
tout,  milord  ;  partons,  ne  me  laissez  pas  plus  longtemps 
dans  l'inquiétude  où  je  suis  de  ma  mère;  il  ne  manque  à 
mon  bonheur  que  son  aveu...  que  de  la  savoir  sans  dan- 
ger... et  vos  désirs  se  couronnent  à  l'instant.  Milord 
demande  des  chevaux...  —  Je  ne  vous  accompagnerai 
pas,  dit-il  à  Henriette,  je  ne  dois  point  choisir  ce  moment 
pour  paraître  chez  vos  amis  ;  vous  voyez  quelle  est  ma 
confiance.  Demain,  à  midi  précis,  une  voiture  ira  de  ma 

19 


290  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

part  chercher  votre  mère  et  vous  ;  vous  arriverez  chez 
moi,  vous  y  serez  reçues  par  ma  famille,  les  notaires  s'y 
trouveront,  je  deviendrai  votre  époux  dès  le  même  jour, 
mais  si  j'éprouve  encore  de  vous  l'apparence  même  du 
plus  léger  refus,  ne  l'oubliez  pas,  miss,  vous  n'aurez  pas 
dans  Londres  un  plus  mortel  ennemi  que  moi...  Partez, 
la  voiture  vous  attend,  je  ne  veux  pas  même  vous  con- 
duire à  elle...  je  ne  saurais  trop  tôt  quitter  des  regards 
dont  les  effets  sont  si  singuliers  sur  mon  cœur  que  j'y 
trouve  dans  le  même  instant  tout  ce  qui  détermine  au 
crime  et  tout  ce  qui  rend  à  la  vertu. 

Henriette,  de  retour  chez  elle,  trouva  toute  la  maison 
en  alarmes  :  lady  Stralson  était  blessée  à  la  tête  et  au 
bras  ;  sa  cousine  Wateley  gardait  le  lit  à  cause  de  l'effroi 
terrible  qu'elle  avait  eu  :  deux  domestiques  avaient 
presque  été  écrasés  sur  la  place;  cependant  Granwel  n'en 
avait  point  imposé  ;  l'instant  d'après  son  départ,  les 
mêmes  gens  qui  avaient  attaqué  le  carrosse  en  étaient 
devenus  les  défenseurs  ;  on  avait  aidé  aux  femmes  à 
remonter  dans  la  voiture,  on  les  avait  escortées  jusqu'aux 
portes  de  Londres. 

Lady  Stralson  pleurait  bien  plus  amèrement  la  perte 
de  sa  fille  que  les  douleurs  instantanées  qu'elle  éprouvait  ; 
il  était  impossible  de  la  consoler,  et  l'on  allait  se  déter- 
miner aux  plus  sérieuses  démarches  lorsque  Henriette 
parut  et  se  précipita  dans  le  sein  de  sa  mère.  Un  mot 
éclaira  tout  mais  n'apprit  rien  à  lady  Wateley,  qui  n'avait 
pas  douté  que  le  perfide  lord  n'eût  été  l'unique  auteur  de 
ces  nouveaux  désastres.  Miss  Stralson  rendit  compte  de 
ce  qui  s'était  passé  et  n'inquiéta  que  davantage.  Si  l'on 
se  trouvait  à  l'invitation,  il  n'y  avait  plus  à  reculer, 
il  fallait  dès  le  lendemain  devenir  la  femme  de  Gran- 
wel... Quel  ennemi  n'avait-on  pas  contre  soi  si  l'on 
manquait  I 

Dans  cette  terrible  perplexité,  lady  Stralson  voulait 
s'en  retourner  sur-le-champ  à  Herreford  ;  mais  tout 
violent  qu'était  ce  dessein,  mettait-il  cette  malheureuse 


LES    CRIMES    DE    l'aMOUR  291 

mère  et  sa  fille  à  l'abri  du  courroux  d'un  homme  qui 
jurait  de  les  poursuivre  l'une  et  l'autre  à  l'extrémité  de 
la  terre  si  elles  lui  manquaient  de  parole  ?  Se  plaindre... 
employer  de  puissantes  protections  devenait-il  un  moyen 
plus  sûr?  Il  ne  se  mettait  en  usage  qu'en  aigrissant  mille 
fois  plus  un  être  dont  les  passions  étaient  terribles  et  la 
vengeance  à  redouter  ;  lady  Wateley  penchait  pour  le 
mariage,  il  était  difficile  que  miss  Henriette  trouvât 
mieux;  un  lord  de  la  plus  haute  qualité...  des  biens 
immenses,  et  l'ascendant  qu'elle  avait  sur  lui  ne  devait-il 
pas  convaincre  Henriette  qu'elle  en  ferait  ce  qu'elle  vou- 
drait toute  sa  vie  ? 

Mais  le  cœur  de  miss  Stralson  était  bien  loin  de  ce 
parti  ;  tout  ce  qu'elle  éprouvait,  en  lui  rendant  son  amant 
plus  cher,  ne  servait  qu'à  lui  faire  détester  davantage 
l'homme  afi'reux  qui  s'acharnait  à  elle;  elle  assura  qu'elle 
prêterait  la  mort  aux  propositions  de  lady  Wateley  et 
que  la  terrible  nécessité  où  elle  avait  été  de  feindre  avec 
le  lord  Granwel  le  lui  rendait  encore  plus  odieux.  On 
s'arrêta  donc  au  projet  de  traîner,  de  recevoir  le  lord 
avec  politesse,  de  continuer  à  nourrir  ses  feux  par  l'espoir, 
tandis  que  d'autre  part  on  les  éteindrait  à  force  de  lon- 
gueurs ;  de  terminer  pendant  ce  temps-là  les  affaires 
qu'on  avait  à  Londres,  d'épouser  secrètement  Williams 
et  de  s'en  retourner  un  beau  jour  à  Herreford  sans  que 
Granwel  pût  s'en  douter.  Une  fois  là,  continuait-on,  si 
cet  homme  dangereux  poursuivait  ses  démarches,  diri- 
gées contre  une  femme  en  puissance  de  mari,  elles 
acquéraient  un  genre  de  gravité  qui  répondait  à  lady 
Stralson  et  à  sa  fille  de  la  protection  des  lois  ;  mais  ce 
parti  pouvait-il  convenir  ?  Un  homme  aussi  fougueux 
que  Granwel,  déjà  trompé  deux  fois,  ne  serait-il  pas 
fondé  à  croire  qu'on  travaillait  à  ce  qu'il  le  fût  une  troi. 
sième,  et,  dans  ce  cas,  que  n'avait-on  pas  à  en  appréhen- 
der ?  Cependant  ces  réflexions  n'étaient  pas  venues  aux 
amies  d'Henriette;  on  s'en  tint  au  projet  adopté,  et  dès  le 
lendemain  miss  écrivit  à  son  persécuteur  que  l'état  de 


292  l'œuvre    du    marquis    de  sade 

santé  de  sa  mère  ne  permettait  pas  qu'elle  pût  effectuer 
la  promesse  qu'elle  avait  faite;  elle  suppliait  instamment 
le  lord  de  ne  point  s'en  fâcher,  de  venir  la  consoler  au 
contraire  des  regrets  qu'elle  éprouvait  de  ne  pouAoir 
tenir  sa  parole  et  de  la  tristesse  qui  l'accablait  auprès 
d'une  mère  malade. 

Le  premier  mouvement  de  Gran\vel  fut  du  dépit.  Me 
voilà  encore  trompé!  s'écria-t-il ;  me  voilà  encore  la  dupe 
de  cette  fausse  créature!...  J'en  étais  le  maître...  et  je 
pouvais  la  contraindre  à  mes  désirs...  la  rendre  l'esclave 
de  mes  volontés...  je  l'ai  laissée  vaincre...  la  perfide... 
elle  m'échappe  encore...  Voyons  ce  qu'elle  me  veut... 
voyons  si  réellement  l'état  de  sa  mère  peut  lui  servir 
d'excuse  légitime. 

Granwel  arrive  chez  lady  Wateley  et  ne  s'avouant  pas, 
comme  on  imagine  aisément,  pour  auteur  des  catas- 
trophes de  la  veille,  il  convient  seulement  qu'il  les  avait 
apprises,  et  que  l'intérêt  qu'il  était  impossible  de  ne  pas 
prendre  à  lady  Stralson,  dès  qu'on  avait  le  bonheur  de  la 
connaître,  le  faisait  voler  vers  elle  pour  s'informer  de 
l'état  de  sa  santé  et  de  celui  des  personnes  qui  lui  étaient 
chères.  Ce  début  est  saisi,  on  en  soutient  le  ton  ;  au  bout 
de  quelques  instants,  Granwel  prend  à  part  Henriette,  il 
lui  demande  si  elle  croit  que  cette  légère  incommodité  de 
sa  mère  mettra  de  longs  obstacles  au  bonheur  de  lui 
appartenir,  et  s^il  ne  pourrait  point,  malgré  ces  contre- 
temps, hasarder  toujours  quelques  propositions?  Hen- 
riette le  calme,  elle  le  conjure  de  ne  pas  s'impatienter; 
elle  lui  dit  que,  quoique  ses  amies  feignent,  elles  n'en 
sont  pas"  moins  persuadées  qu'il  est  le  seul  auteur  de 
tout  ce  qu'elles  ont  souffert  la  veille  et  que,  d'après  cela, 
ce  n'est  trop  l'instant  d'entamer  une  négociation  sem- 
blable. «  N'est-ce  pas  beaucoup,  continua-t-elle,  qu'on 
nous  permette  de  nous  voir  et  m'accuserez-vous  encore 
de  vous  tromper  quand  je  viens  de  vous  ouvrir  pour 
toujours  la  porte  d'une  maison  que  vous  remplissiez 
d'amertume  et  de  deuil?  »  Mais  milord,  qui  ne  croyait 


LES    CRIMES    DE    l'aMOUR  293 


jamais  qu'on  n'eût  rien  fait  pour  lui  tant  que  ses  désirs 
n'étaient  pas  satisfaits,  ne  répondit  qu'en  balbutiant  et 
dit  à  miss  Stralson  qu'il  consentait  à  lui  donner  encore 
vingt-quatre  heures  et  qu'au  bout  de  ce  terme  il  voulait 
savoir  à  quoi  s'en  tenir.  Enfin,  la  visite  se  termine,  et  ce 
petit  instant  de  repos  va  nous  ramener  à  Williams,  que 
tout  ceci  nous  a  fait  perdre  de  vue. 

Par  les  soins  criminels  de  Granwel  et  de  Gave,  il  était 
difficile  que  les  affaires  de  ce  pauvre  garçon  fussent  plus 
mal  qu'elles  n'étaient.  Sous  peu  de  jours,  le  procès  allait 
être  jugé,  et  le  chevalier  Clark,  soutenu  de  toute  la  ville 
de  Londres,  se  regardait  déjà,  non  sans  fondement, 
comme  le  seul  héritier  des  biens  que  Williams  comptait 
offrir  avec  sa  main  à  l'aimable  Henriette  ;  Granwel  ne 
négligeait  rien  de  tout  ce  qui  pouvait  faire  tourner  ce 
jugement  au  gré  de  ses  désirs.  Cette  ruse,  qui  n'était 
d'abord  qu'accessoire,  devenait  maintenant  celle  dont  il 
attendait  tout  le  succès  de  ses  opérations  :  Henriette  se 
déterminerait-elle  à  épouser  ce  Williams  s'il  était  entière- 
ment ruiné  ?  A  supposer  que  sa  délicatesse  l'y  contrai- 
gnît même  encore,  sa  mère  pourrait-elle  y  consentir  ? 
Malgré  tout  ce  que  Granwel  avait  appris  de  miss  Stralson 
à  leur  dernière  entrevue,  il  étajit  impossible  que  ce  séduc- 
teur n'eût  pas  reconnu  dans  les  propos  de  celle  qu'il 
aimait  plus  de  politique  et  de  ménagements  que  de  ten- 
dresse et  de  vérité.  Ses  espions  l'instruisaient  d'ailleurs, 
et  il  ne  pouv^ait  douter  que  les  deux  jeunes  gens  ne  conti- 
nuassent à  se  voir;  il  se  résolut  donc  de  presser  la  ruine 
de  Williams,  tant  pour  en  dégoûter  les  Stralson  que 
pour  obtenir  de  cette  catastrophe  un  dernier  moven  de 
remettre  Henriette  entre  ses  mains...  dont  il  jurait  bien 
qu'elle  ne  s'échapperait  plus. 

Quant  au  capitaine  O'Donel,  après  avoir  tiré  tout  ce 
qu'il  avait  pu  de  Williams,  il  l'avait  cruellement  aban- 
donné et  s'était  retiré  chez  Granwel,  d'où  il  sortait  fort 
peu,  de  crainte  d'être  reconnu  :  son  protecteur  avait 
exigé  de  lui  cette  précaution  jusqu'au  dénouement  de 


294  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

toute  cette  intrigue,  lequel,  selon  le  lord,  ne  devait  pas 
tarder  encore  bien  des  jours. 

Cependant  Williams,  réduit  à  ses  quatre  dernières  gui- 
nées,  n'ayant  même  plus  de  quoi  faire  face  aux  frais  du 
procès  qu'il  avait  à  soutenir,  était  déterminé  à  aller  faire 
l'aveu  de  ses  fautes  aux  pieds  de  la  bonne  Stralson  et  de 
son  adorable  fille  ;  il  y  allait  lorsque  les  derniers  éclats 
de  la  foudre  suspendue  sur  sa  tête  éclatèrent  subitement. 
Son  affaire  se  juge,  Clark  est  reconnu  tenir  à  la  parente 
dont  on  plaide  l'héritage  de  deux  degrés  plus  près  que 
Williams  ;  et  ce  malheureux  jeune  homme  se  voit  à  la 
fois  privé  et  du  peu  de  fortune  présente  dont  il  jouissait 
et  de  celle  qu'il  pouvait  espérer  un  jour.  Anéanti  par  la 
multitude  de  ses  revers,  ne  pouvant  tenir  à  l'horreur  de 
sa  situation,  il  est  prêt  à  s'arrêter  la  vie,  mais  il  lui  est 
impossible  d'attenter  à  ses  jours  sans  voir  une  dernière 
fois  le  seul  être  qui  les  lui  rend  chers;  il  vole  chez  lady 
Wateley  ;  il  savait  que  l'on  y  voit  le  lord  Granwel,  il  en 
connaissait  les  motifs,  et  quelque  inquiétude  que  cela  lui 
donnât,  il  n'osait  pourtant  pas  le  désapprouver  :  était-ce 
à  lui  de  dicter  des  lois  dans  la  fatale  position  où  il  se 
trouvait?  On  était  convenu,  d'après  la  politique  qui  gui- 
dait les  démarches  actuelles,  de  ne  recevoir  jamais  Wil- 
liams qu'en  secret;  il  arriva  donc  la  nuit  et  dans  un 
moment  où  l'on  était  sûr  que  Granwel  ne  surviendrait 
pas.  On  ne  savait  rien  encore  de  la  perte  de  son  procès  ; 
il  en  fait  part  et  y  joint  en  même  temps  la  nouvelle 
affreuse  de  ses  malheurs  au  jeu.  —  Oh  !  ma  chère  Hen- 
riette 1  s'écrie-t-il  en  se  précipitant  aux  pieds  de  celle 
qu'il  adore,  ce  sont  mes  derniers  adieux  que  je  vous  fais; 
je  viens  vous  dégager  de  vos  liens  et  rompre  également 
ceux  de  ma  vie;  ménagez  mon  rival,  miss,  et  ne  lui 
refusez  pas  votre  main,  lui  seul  peut  faire  votre  bonheur 
à  présent;  mes  fautes  et  mes  revers  ne  me  permettent 
pas  d'être  à  vous,  devenez  l'épouse  de  mon  rival,  Hen- 
riette, c'est  votre  meilleur  ami  qui  vous  en  conjure  ; 
oubliez  à  jamais  un  malheureux  qui  n'est  plus  digne  que 


LES    CRIMES    DE    L'aMOUR  295 

de  votre  pitié. —  Williams,  dit  Henriette  en  relevant  son 
amant  et  le  plaçant  à  côté  d'elle,  ô  toi  que  je  ne  cesserai 
jamais  d'adorer  un  instant,  comment  as-tu  pu  croire  que 
mes  sentiments  dépendissent  des  fantaisies  de  la  fortune? 
Et  quelle  injuste  créature  serais-je  donc  si  je  devais  ces- 
ser de  t'aimer  pour  des  imprudences  ou  des  malheurs? 
Crois,  Williams,  crois  que  ma  mère  ne  t'abandonnera 
pas  plus  que  moi;  je  me  charge  du  soin  de  lui  apprendre 
tout  ce  qui  t'arrive  ;  je  veux  t'épargner  le  chagrin  de  lui 
en  faire  l'aveu  ;  mais  réponds-moi  de  ta  vie,  jure-moi, 
Williams,  que  tant  que  tu  seras  certain  du  cœur  d'Hen- 
riette, aucun  malheur  ne  pourra  te  contraindre  à  trancher 
le  fil  de  tes  jours.  —  O  maîtresse  adorée,  j'en  fais  le  ser- 
ment à  tes  genoux  ;  qu'ai-je  de  plus  sacré  que  ton  amour? 
Quel  malheur  puis-je  redouter,  toujours  chéri  de  mon 
Henriette  ?  Oui,  je  vivrai  puisque  tu  m'aimes,  mais 
n'exige  pas  de  moi  de  t'épouser,  ne  laisse  pas  réunir  ton 
sort  à  celui  d'un  misérable  qui  n'est  plus  fait  pour  toi  ; 
deviens  la  femme  du  lord  :  si  je  ne  l'apprends  pas  sans 
chagrin,  je  le  verrai  du  moins  sans  jalousie,  et  l'éclat 
dont  cet  homme  puissant  te  fera  jouir  me  consolera,  s^il 
est  possible,  de  n'avoir  pu  prétendre  au  même  bonheur. 
Ce  n'était  pas  sans  verser  des  larmes  que  la  tendre  Hen- 
riette entendait  prononcer  ces  discours;  ils  lui  répu- 
gnaient à  tel  point  qu'elle  ne  put  les  laisser  finir.  — 
Homme  injuste,  s'écria-t-elle  en  saisissant  la  main  de 
Williams,  mon  bonheur  peut-il  exister  sans  le  tien,  et 
serais-tu  heureux  si  j'étais  dans  les  bras  d'un  autre  ? 
Non,  mon  ami,  non,  je  ne  t'abandonnerai  jamais  ;  j'ai  une 
dette  de  plus  à  acquitter  à  présent...  celle  que  ton  infor- 
tune m'impose  ;  l'amour  seul  m'enchaînait  jadis  à  toi,  j'y 
suis  aujourd'hui  liée  par  devoir...  Je  te  dois  des  consola- 
tions, Williams;  de  qui  te  seraient-elles  chères,  si  ce 
n'était  de  ton  Henriette?  N'est-ce  pas  à  ma  main  d'essuyer 
tes  larmes  ?  Pourquoi  veux-tu  m'ôter  cette  jouissance  ? 
En  m'épousant  avec  la  fortune  qui  devait  t'appartenir, 
tu  ne  m'aurais  rien  dû,  mon  ami,  et  je  t'unis  maintenant 


296  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

à  moi  par  les  liens  de  l'amour  et  par  les  tendres  nœuds 
de  la  reconnaissance.  Williams  arrose  de  ses  pleurs  les 
mains  de  sa  maîtresse,  et  l'excès  du  sentiment  qui  l'em- 
brase l'empêche  de  trouver  des  expressions  qui  puissent 
peindre  ce  qu'il  éprouve.  Lady  Stralson  survient  comme 
nos  deux  amants,  anéantis  dans  les  bras  l'un  de  l'autre, 
font  passer  mutuellement  dans  leur  âme  le  feu  divin  qui 
les  consume  :  sa  fille  lui  apprend  alors  ce  que  Williams 
n'ose  lui  dire  et  termine  ce  récit  en  demandant  par  grâce 
à  sa  mère  de  ne  rien  changer  aux  dispositions  dans 
lesquelles  elle  a  toujours  été.  —  Viens,  mon  cher,  dit  la 
bonne  Stralson  après  avoir  tout  appris,  viens,  dit-elle  en 
jetant  ses  bras  autour  du  cou  de  Williams,  nous  t'aimions 
riche,  nous  t'aimerons  encore  mieux  pauvre  ;  n'oublie 
jamais  deux  bonnes  amies  et  repose-toi  sur  elles  du  soin 
de  te  consoler...  Tu  as  fait  une  faute,  mon  ami...  tu  es 
jeune...  tu  es  sans  lien,  tu  n'en  feras  plus  quand  tu  seras 
l'époux  de  celle  que  tu  aimes. 

Nous  passons  sous  silence  les  expressions  de  la  ten- 
dresse de  Williams.  Quiconque  aura  son  cœur  les  sentira 
sans  qu'il  soit  besoin  de  lui  dire,  et  l'on  ne  peint  rien 
aux  âmes  froides. 

—  Oh,  ma  chère  fille,  reprit  lad}'  Stralson,  que  je 
crains  qu'il  n'y  ait  dans  tout  ceci  quelques  nouvelles 
ruses  de  cet  homme  affreux  qui  nous  tourmente...  Ce 
capitaine  écossais  qui  ruine  en  si  peu  de  temps  notre  bon 
Williams...  ce  chevalier  Clark  que  nous  ne  connûmes 
jamais  pour  le  parent  de  la  tante  de  ce  cher  ami,  tout  cela 
sont  des  trames  de  cet  homme  perfide...  Ah!  puissions- 
nous  n'être  jamais  venus  à  Londres  !  Il  faut  quitter  cette 
ville  dangereuse,  ma  fille,  il  faut  s'en  éloigner  pour 
jamais. 

Il  n'est  pas  difficile  de  croire  qu'Henriette  et  Williams 
adoptèrent  avec  joie  ce  dessein  ;  on  prit  donc  jour  :  il  fut 
décidé  qu'on  partirait  le  lendemain,  mais  que  tout  se 
ferait  avec  un  tel  mystère  que  les  gens  même  de  lady 
Wateley  n'en  pussent  rien  savoir  ;  et  ces  projets  admis 


LES    CRIMES    DE    l'aMOUR  297 

■de  part  et  d'autre,  Williams  voulut  sortir  pour  se  prépa- 
rer à  leur  exécution.  Miss  l'arrête  :  —  Songes-tu  donc, 
mon  ami,  lui  dit-elle  en  lui  remettant  une  bourse  j)leine 
d'or...  songes-tu  que  tu  m'as  confié  le  triste  état  de  tes 
finances,  et  que  c'est  à  moi  seule  à  les  remettre  en  ordre  ? 
—  Oh!  miss,  quelle  générosité!  —  Williams,  dit  lady 
Stralson,  elle  me  lait  voir  mes  torts...  Prends,  mon  ami, 
prends  ;  je  la  laisse  jouir  de  ce  plaisir  aujourd'hui,  mais  à 
condition  qu'elle  ne  me  l'enlèvera  plus...  Et  Williams,  en 
pleurs,  Williams,  pénétré  de  reconnaissance,  sort  en 
disant  :  «  Si  le  bonheur  peut  être  pour  moi  sur  la  terre, 
ce  n'est  bien  sûrement  qu'au  sein  de  cette  honnête 
famille.  J'ai  fait  une  faute...  j'ai  éprouvé  un  revers 
affreux...  je  suis  jeune,  le  service  m'offre  des  ressources... 
je  tâcherai  que  mes  enfants  ne  puissent  s'apercevoir  de 
tout  ceci  ;  ces  gages  précieux  de  l'amour  feront  à  jamais 
l'unique  occupation  de  ma  vie,  et  je  combattrai  si  bien  la 
fortune  qu'ils  ne  se  sentiront  point  de  mes  malheurs.  » 

Milord  Granwel  vint  le  lendemain  rendre  visite  à  celle 
qu'il  aimait;  on  se  contraignit,  comme  on  faisait  ordinai- 
rement, mais  trop  adroit  pour  ne  pas  démêler  quelques 
variations  dans  la  conduite  de  miss  et  de  sa  mère,  trop  fin 
pour  ne  pas  les  attribuer  à  la  révolution  de  la  fortune  de 
Williams,  il  s'informa.  Quoiqu'on  eût  gardé  le  mystère 
sur  le  départ  projeté  et  sur  les  dernières  visites  de  Wil- 
liams, il  devint  impossible  que  quelque  chose  n'eût  trans- 
piré et  que  par  conséquent,  merveilleusement  servi  par 
ses  espions,  Granwel  pût  être  longtemps  sans  tout  savoir. 

—  Eh  bien,  dit-il  à  Gave  dès  que  ses  dernières  instruc- 
tions lui  furent  apportées,  me  voici  donc  encore  la  dupe 
de  cette  séquelle  de  traîtres  !  et  la  perfide  Henriette, 
en  m'amusant,  ne  songe  qu'à  couronner  mon  rival... 
Sexe  faux  et  trompeur,  a-t-on  raison  de  t'outrager  et  de 
te  mépriser  après,  et  ne  justifies-tu  pas  chaque  jour  par 
tes  torts  tous  les  reproches  intentés  contre  toi  ?  O  Gave  ! 
ô  mon  ami  !  elle  ne  sait  pas  qui  elle  offense,  l'ingrate  ;  je 
veux  sur  elle  seule  venger  mon  sexe  entier,  je  veux  lui 


298  l'œuvre  du  marquis  ni-;  s.vde 

faire  pleurer  en  larmes  de  sang  et  ses  torts  et  ceux  de 
tous  les  êtres  qui  lui  ressemblent...  Dans  le  commerce 
que  tu  as  eu  avec  ce  fripon  de  Williams,  Gave,  t'es-tu 
procuré  de  son  écriture  ?  —  En  voici.  —  Donne...  Bien... 
Porte  aussitôt  ce  billet  chez  Jonhson,  chez  ce  coquin  qui 
a  l'art  de  contrefaire  si  bien  toutes  les  écritures  ;  qu'il 
imite  à  l'instant  celle-ci,  qu'il  transcrive  du  caractère  de 
Williams  les  lignes  que  je  vais  te  dicter.  Gave  écrit,  il 
porte  le  billet  ;  Jonhson  le  copie,  et  la  veille  du  départ  de 
miss  Henriette  elle  reçoit,  sur  les  sept  heures  du  soir,  la 
lettre  qu'on  va  lire,  delà  main  d'un  homme  qui  lui  assure 
qu'elle  est  de  Williams,  et  que  ce  malheureux  amant  en 
attend  la  réponse  avec  la  plus  vive  impatience. 

«  On  est  au  moment  de  m'arréter  pour  une  dette  bien 
plus  forte  encore  que  l'argent  que  je  puis  avoir  ;  il  est 
certain  que  de  puissants  ennemis  se  mêlent  de  tout  ;  à 
peine  aurai-je  peut-être  le  temps  de  vous  embrasser  une 
dernière  fois  ;  j'attends  ce  bonheur  et  vos  conseils  ;  venez 
seule  consoler  un  instant,  au  coin  des  jardins  de  Kin- 
sington,  le  malheureux  Williams,  prêt  à  expirer  de  dou- 
leur si  vous  lui  refusez  cette  grâce.  » 

Henriette  se  désole  après  avoir  lu  ce  billet,  et  dans  la 
crainte  que  tant  d'imprudence  ne  refroidisse  enfin  les 
bontés  de  sa  mère,  elle  se  détermine  à  lui  cacher  cette 
nouvelle  catastrophe,  à  se  munir  du  plus  d'argent  qu'il 
lui  sera  possible  et  à  voler  au  secours  de  Williams...  Un 
moment  elle  réfléchit  au  danger  de  sortir  à  une  telle 
heure...  mais  que  peut-elle  appréhender  du  lord  ?  Elle  le 
croit  parfaitement  la  dupe  des  feintes  de  sa  mère  et  de 
son  amie  lady  Wateley  :  ces  deux  femmes  et  elles  n'ont 
pas  cessé  de  le  recevoir;  Granwel  lui-même  n'eut  jamais 
l'air  plus  calme...  Que  peut-elle  donc  en  redouter?... 
Peut-être  agira-t-il  contre  Williams,  peut-être  est-ce  lui 
qui  est  encore  cause  de  ce  nouveau  revers  ;  mais  le  désir 
de  nuire  à  un  rival  qu'on  ne  cesse  de  craindre  n'est  pas 
une  raison  pour  attenter  encore  à  la  liberté  de  celle  dont 
on  doit  être  sûr. 


LES    CRIMES   DE  l'aMOUR  29^ 

Faible  et  malheureuse  Henriette,  telles  étaient  tes  folles 
combinaisons  I  l'amour,  qui  te  les  sugjjérait,  les  légitimait 
toutes  ;  tu  ne  songes  pas  que  le  voile  n'est  jamais  plus 
épais  sur  les  yeux  des  amants  que  quand  le  précipice  est 
prêt  à  s'ouvrir  sous  leurs  pas...  Miss  Stralson  envoie 
prendre  des  porteurs,  et  elle  se  rend  au  lieu  indiqué... 
La  chaise  arrête...  on  l'ouvre...  —  Miss,  lui  dit  Granwel 
en  lui  tendant  la  main  pour  en  sortir,  vous  ne  m'attendiez 
pas  là,  j'en  suis  sûr  ;  c'est  pour  le  coup  que  vous  allez 
dire  que  le  fléau  de  votre  vie  s'offre  à  tout  instant  à  vos 
yeux...  Henriette  jette  un  cri,  elle  veut  s'arracher  et  fuir..» 
—  Doucement,  bel  ange,  doucement,  dit  Granwel  en  lui 
mettant  le  bout  d'un  pistolet  sur  le  sein  et  lui  faisant  voir 
qu'elle  est  entourée,  n'espérez  pas  m'échapper,  miss,  non, 
ne  l'espérez  pas...  je  suis  las  d'être  votre  dupe...  il  faut 
que  je  sois  vengé...  Silence  donc  ou  je  ne  réponds  pas  de 
votre  vie...  Miss  Henriette,  privée  de  l'usage  de  ses  sens, 
est  emportée  vers  une  chaise  de  poste,  où  le  lord  s'élance 
avec  elle,  et  sans  arrêter  une  minute  on  arrive  au  nord 
de  l'Angleterre  dans  un  vaste  château  isolé  que  possédait 
Granwel  sur  les  frontières  de  l'Ecosse. 

Gave  était  resté  à  l'hôtel  du  lord  :  il  était  chargé  d'ob- 
server et  de  donner  exactement,  par  de  prompts  courriers, 
des  nouvelles  précises  de  ce  qui  se  passait  à  Londres. 

Deux  heures  après  le  départ  de  sa  fille,  lady  Stralson 
s'aperçoit  qu'elle  est  sortie  ;  sûre  de  la  conduite  d'Hen- 
riette, elle  ne  s'en  inquiète  pas  d'abord  ;  mais  quand  elle 
entend  sonner  dix  heures,  elle  frémit  et  soupçonne  de 
nouveaux  pièges...  Elle  vole  chez  Williams...  elle  lui 
demande,  en  tremblant,  s'il  n'a  point  vu  Henriette...  Sur 
les  réponses  de  ce  malheureux  amant,  elle  s'efïraye  encore 
davantage.  Elle  dît  à  Williams  de  l'attendre,  elle  se  fait 
conduire  chez  lord  Granwel...  On  lui  répond  qu'il  est 
malade...  Elle  fait  dire  qui  elle  est,  bien  certaine  qu'à  ce 
nom  le  lord  doit  laisser  entrer.  Même  réponse  ;  ses 
soupçons  redoublent  ;  elle  revient  chez  Williams,  et  tous 
deux,    horriblement    émus,   vont  k   l'instant   trouver   le 


^00  l'œuvre  du  marquis   de  SADE 

premier  ministre, dont  ils  savent  que  Granwel  est  parent. 
Ils  racontent  leurs  malheurs,  ils  certifient  que  celui  qui 
trouble  aussi  cruellement  leur  vie,  que  celui  qui  est  la 
seule  cause  de  tout  ce  qui  leur  arrive,  que  le  ravisseur, 
en  un  mot,  de  la  fille  de  l'une  et  de  la  maîtresse  de  l'autre 
n'est  autie  que  lord  Granwel... —  Granwel  !  dit  le  ministre 
étonné...  mais  savez-vous  qu'il  est  mon  ami...  mon  parent 
et  que  quelque  légèreté  que  je  lui  suppose,  je  le  crois 
pourtant  incapable  d'une  horreur?...  —  C'est  lui,  c'est  lui, 
milord,  répond  cette  mère  désolée  ;  faites  approfondir,  et 
vous  verrez  si  nous  vous  en  imposons.  On  envoie  sur-le- 
champ  à  l'hôtel  du  lord  ;  Gave,  n'osant  en  imposer  aux 
émissaires  du  premier  ministre,  fait  dire  que  Granwel  est 
parti  pour  une  tournée  dans  ses  biens  ;  ce  rapport  joint 
aux  soupçons  et  aux  plaintes  de  la  mère  d'Henriette  ouvre 
enfin  les  yeux  du  ministre.  —  Madame,  dit-il  à  lady 
Stralson,  allez  avec  votre  ami  vous  tranquilliser  chez 
vous,  je  vais  agir  ;  soyez  sûre  que  je  ne  négligerai  rien 
de  tout  ce  qui  pourra  vous  rendre  ce  que  vous  avez  perdu 
et  rétablir  l'honneur  de  votre  famille. 

Mais  toutes  ces  démarches  avaient  pris  du  temps  ;  le 
ministre  n'avait  rien  voulu  entreprendre  juridiquement 
qu'il  n'eût  au  préalable  reçu  des  conseils  du  roi,  auquel 
Granwel  était  attaché  par  sa  charge  ;  ces  détails  avaient 
donné  à  Gave  la  facilité  de  faire  parvenir  un  courrier  au 
château  de  son  ami,  et  il  en  résulta  que  les  événements 
dont  il  nous  reste  à  rendre  compte  purent  s'exécuter  sans 
obstacles. 

Granwel  en  arrivant  dans  sa  terre,  à  force  de  calmer 
miss  Henriette,  avait  obtenu  d'elle  de  prendre  un  peu  de 
repos,  mais  il  avait  eu  soin  de  la  placer  dans  une  chambre 
de  laquelle  il  lui  était  impossible  de  s'évader.  Quelque 
peu  d'envie  que  miss  Stralson  eût  de  dormir  en  ce  cruel 
état,  trop  heureuse  de  pouvoir  être  quelques  heures 
tranquille,  elle  n'avait  encore  fait  aucune  sorte  de  bruit 
qui  pût  faire  soupçonner  qu'elle  était  éveillée,  lorsque  le 
courrier  de  Gave  arriva.  De  ce  moment,  le  lord  sentit  que 


LES  CRIMES  DE  l'aMOUH  301 

s'il  avait  envie  de  réussir  il  fallait  presser  ses  démarches. 
Tout  ce  qui  pouvait  les  assurer  lui  devenait  égal  ;  quelque 
criminel  qye  cela  pût  être,  il  était  résolu  à  tout,  pour\  u 
qu'il  se  vengeât  et  qu'il  jouît  de  sa  victime. 

Le  pis-aller,  se  disait-il,  sera  de  l'épouser  et  de  ne  repa- 
raître à  Londres  qu'avec  le  titre  de  son  mari  ;  mais  dans 
la  situation  où  tout  se  trouvait,  d'après  ce  que  venait  de 
lui  apprendre  le  courrier  de  Gave,  il  vit  qu'il  n'aurait  le 
temps  de  rien  s'il  ne  calmait  sur-le-champ  l'orage  qui  se 
formait  sur  sa  tête,  et  il  conçut  aisément  que  pour  y 
parvenir  il  fallait  nécessairement  deux  choses  :  tranquil- 
liser lady  Stralson  et  s'assurer  de  Williams  ;  une  ruse 
abominable,  un  crime  plus  odieux  encore  venaient  à  bout 
l'un  de  l'autre  et  Granwel,  à  qui  rien  ne  coûtait  dès  qu'il 
s'agissait  d'assouvir  ses  désirs,  n'eut  pas  plus  tôt  enfanté 
ces  horribles  projets  qu'il  ne  songea  plus  qu'à  leur  exé- 
cution. Il  fait  attendre  le  courrier  et  se  présente  chez 
(lenriette  ;  il  y  débute  par  les  propositions  les  plus  insul- 
tantes, et,  selon  sa  coutume,  Henriette  les  élude  à  force 
d'art  ;  c'est  ce  que  voulait  Granwel,  il  ne  demandait  qu'à 
lui  faire  employer  toute  sa  séduction,  afin  d'avoir  l'air  d'y 
succomber  encore  et  de  la  prendre  dans  les  mêmes  pièges 
qu'elle  avait  usage  d'employer  contre  lui.  Il  n'est  rien  que 
miss  Stralson  ne  fasse  pour  renverser  les  projets  que 
milord  affiche;  pleurs,  prières,  amour,  tout  s'oppose 
indistinctement,  et  Granwel,  après  bien  des  combats, 
ayant  enfin  l'air  de  se  rendre,  tombe  lui-même  avec  per- 
fidie aux  genoux  d'Henriette.  —  Cruelle  fille,  lui  dit-il  en 
arrosant  ses  mains  de  larmes  feintes  de  repentir,  ton 
ascendant  est  trop  marqué,  tu  triomphes  sans  cesse,  et  je 
me  rends  enfin  pour  jamais...  C'en  est  fait,  miss,  vous  ne 
trouverez  plus  en  moi  votre  persécuteur,  vous  n'y  verrez 
plus  que  votre  ami  ;  plus  généreux  que  vous  ne  pensez, 
je  veux  être  avec  vous  capable  des  derniers  efîorts  du 
courage  et  de  la  vertu  ;  vous  voyez  tout  ce  que  je  serais 
endroit  d'exiger,  tout  ce  que  je  pourrais  demander  au 
nom  de  l'amour,  tout  ce  que  je  pourrais  obtenir  de  la 


S02  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

violence;  eh  bien,  Henriette,  je  renonce  à  tout;  oui,  je 
veux  vous  contraindre  à  m'estimer,  à  me  regretter  peut- 
être  un  jour...  Apprenez,  miss,  que  je  n'ai  jamais  été  votre 
dupe,  vous  avez  beau  feindre,  vous  aimez  Williams... 
miss  1  c'est  de  ma  main  que  vous  allez  le  recevoir... 
Obtiendrai-je  à  ce  prix  le  pardon  de  ce  que  je  vous  ai  fait 
souffrir  de  maux  ?...  En  vous  donnant  Williams,  en 
réparant  de  ma  fortune  même  les  revers  que  la  sienne 
vient  d'éprouver,  aurai-je  acquis  quelques  droits  au  cœur 
de  ma  chère  Henriette  et  me  nommera-t-elle  encore  son 
plus  cruel  ennemi  ?... —  O  généreux  bienfaiteur  1  s'écrie  la 
jeune  miss,  trop  prompte  à  saisir  la  chimère  qui  vient  la 
caresser  un  instant,  quel  dieu  vient  vous  inspirer  ces 
desseins,  et  comment  est-il  que  vous  daigniez  changer 
aussi  promptement  la  destinée  de  la  triste  Henriette  ? 
Vous  me  demandez  quels  droits  vous  aurez  acquis  sur  mon 
cœur?  Tous  les  sentiments  de  ce  cœur  sensible  qui  n'ap- 
partiendront pas  au  malheureux  Williams  seront  à  jamais 
à  vous,  je  serai  votre  amie,  Granwel...  votre  sœur...  votre 
confidente  ;  uniquement  occupée  de  vous  plaire,  j'oserai 
vous  demander  pour  unique  grâce  de  passer  ma  vie  près 
de  vous  et  d'en  employer  tous  les  instants  à  vous 
témoigner  ma  reconnaissance...  Ah  1  réfléchissez-y, 
milord...  les  sentiments  d'une  âme  libre  ne  sont-ils  pas 
préférables  à  ceux  que  vous  vouliez  arracher  ?  Vous 
n'auriez  jamais  eu  qu'une  esclave  dans  celle  qui  va 
devenir  votre  plus  tendre  amie.  —  Oui,  miss,  vous  la 
serez  cette  amie  sincère,  dit  Granwel  en  balbutiant  ;  j'ai 
tant  à  réparer  vis-à-vis  de  vous  qu'au  prix  même  du 
sacrifice  que  je  vous  fais  je  n'ose  pas  me  croire  encore 
quitte;  j'attendrai  tout  du  temps  et  de  mes  procédés.  — 
Que  dites-vous,  milord  ?  Que  mon  âme  vous  est  peu 
connue  1  Autant  les  offenses  l'irritent,  autant  le  repentir 
l'entr'ouvre,  et  je  ne  sais  plus  me  souvenir  des  injures  de 
celui  qui  fait  un  seul  pas  pour  en  obtenir  le  pardon.  — 
Eh  bien,  miss,  que  tout  s'oublie  de  part  et  d'autre,  et 
donnez-moi    la    satisfaction  de   préparer   moi-même    les 


LES    CRIMES    DE    l'aMOUR  303 

nœuds  que  vous  désirez  tant.  —  Ici  ?  répondit  Henriette 
avec  un  mouvement  d'inquiétude  dont  il  lui  fut  impossible 
d'être  maîtresse  ;  j'avais  cru,  milord,  que  nous  allions 
repartir  pour  Londres.  —  Non,  ma  chère  miss,  non 
je  mets  toute  ma  gloire  à  ne  vous  y  ramener  que  sous  le 
titre  de  l'épouse  du  rival  auquel  je  vous  cède...  Oui,  miss, 
je  veux  en  vous  montrant  apprendre  à  toute  l'Angleterre 
à  quel  point  la  victoire  a  dû  me  coûter  ;  ne  vous  opposez 
point  à  ce  projet  dès  que  j'y  trouve  à  la  fois  mon  triomphe 
et  ma  tranquillité  ;  écrivons  à  votre  mère  de  se  calmer, 
mandons  à  Williams  de  se  rendre  ici,  célébrons-y  prompte- 
ment  cet  hymen,  et  repartons  dès  le  lendemain,  —  Mais, 
milord,  ma  mère  ?  —  Nous  lui  demanderons  son  consen- 
tement ;  elle  est  bien  loin  de  le  refuser,  et  ce  sera  lady 
Williams  qui  viendra  lui  en  rendre  grâces.  —  Eh  bien  ! 
milord,  disposez  de  moi  ;  pénétrée  de  tendresse  et  de 
reconnaissance,  m'appartient-il  de  régler  les  moyens  par 
lesquels  vous  daignez  travailler  à  mon  bonheur  ;  faites, 
milord,  j'approuve  tout...  et  trop  entière  aux  sentiments 
que  je  vous  dois,  trop  occupée  de  les  éprouver  et  de  les 
peindre,  j'oublie  tous  ceux  qui  pourraient  m'en  distraire. 

—  Mais,  miss,  il  faut  que  vous  écriviez...  —  A  Williams  ? 

—  Et  à  votre  mère,  miss  ;  ce  que  je  dirais  persuaderait-il 
comme  ce  que  vous  écrirez  vous-nrjéme  ?  On  apporte  tout 
ce  qu'il  faut,  et  miss  Henriette  trace  les  deux  billets 
suivants  : 

Miss  Henrielle  à    William» 

«  Tombons  tous  deux  aux  pieds  du  plus  généreux  des 
hommes  ;  venez  m'aider  à  lui  témoigner  la  reconnaissance 
que  nous  lui  devons  l'un  et  l'autre  ;  jamais  sacrifice  ne  fut 
plus  noble,  jamais  fait  avec  autant  de  grâces  et  jamais  plus 
entier  :  milord  Granwel  veut  nous  unir  lui-même,  Wil- 
liams, c'est  sa  main  qui  va  serrer  nos  nœuds,..  Accourez... 
embrassez  ma  mère,  obtenez  son  aveu  et  dites-lui  que 
bientôt  sa  fille  jouira  du  bonheur  de  la  serrer  dans  ses 
bras.  )* 


304  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

La  même  à  sa   mère 

«  Au  moment  d'inquiétude  le  plus  affreux  succède  le 
calme  le  plus  doux  :  Williams  vous  montrera  ma  lettre,  ô 
la  plus  adorée  des  mères.  Ne  vous  opposez,  je  vous  en 
conjure,  ni  au  bonheur  de  votre  fille  ni  aux  intentions  de 
milord  Granwel,  elles  sont  pures  comme  son  cœur  ;  adieu, 
pardonnez  si  votre  fille,  toute  livrée  aux  sentiments  de 
la  reconnaissance,  peut  vous  exprimer  à  peine  ceux  dont 
elle  brûle  pour  la  meilleure  des  mères.» 

Granwel  joignit  à  ces  billets  deux  lettres  qui  assuraient 
et  Williams  et  lady  Stralson  du  bonheur  qu'il  se  faisait 
de  réunir  deux  personnes  dont  il  voulait  devenir  Tami  le 
plus  tendre,  et  il  chargeait  W^illiams  de  prendre  chez  son 
notaire,  à  Londres,  dix  mille  guinées  qu'il  le  suppliait 
d'accepter  pour  présent  de  noces;  ces  lettres  étaient  rem- 
plies d'affection,  elles  portaient  un  tel  caractère  de 
franchise  et  de  naïveté  qu'il  était  impossible  de  ne  pas  y 
ajouter  foi  ;  le  lord  écrivit  en  même  temps  à  Gave  et 
à  ses  amis  d'apaiser  la  rumeur  publique,  de  calmer  le 
ministre  et  de  répondre  que  l'on  verrait  bientôt  à  Londres 
de  quelle  manière  il  réparait  ses  fautes.  Le  courrier  repart 
avec  ses  dépêches  ;  Granwel  ne  s'occupe  plus  qu'à  combler 
miss  Stralson  de  bons  procédés,  afin,  disait-il,  de  lui  faire 
oublier  de  son  mieux  tous  les  crimes  qu'il  avait  à  se 
reprocher  envers  elle...  et  dans  le  fond  de  son  âme  le 
monstre  triomphait  de  l'avoir  à  la  fin  emporté  de  ruses 
sur  celle  qui  depuis  si  longtemps  l'enchaînait  par  les 
siennes. 

Le  courrier  du  ravisseur  d'Henriette  arrive  à  Londres 
au  moment  où  le  roi  venait  de  conseiller  au  premier 
ministre  d'employer  toutes  les  voies  de  la  justice  contre 
Granwel...  Mais  lady  Stralson,  pleinement  la  dupe  des 
lettres  qu'elle  reçoit,  croyant  d'autant  mieux  à  leur  con- 
tenu qu'elle  est  accoutumée  aux  victoires  d'Henriette  sur 
Granwel,  vole  à  l'instant  chez  le  ministre  ;  elle  le  conjure 
de  ne  faire  aucune  poursuite  contre  le  lord,  elle  lui  rend 


LES  CRIMES  DE  l'aMOUR  305 

compte  de  ce  qui  se  passe  ;  tout  s'apaise,  et  Williams 
s'apprête  au  départ.  «  Ménage  cet  homme  puissant  et 
dangereux,  lui  dit  lady  Stralson  en  l'embrassant,  jouis 
des  triomphes  que  ma  fille  a  remportés  sur  lui,  et  revenez 
promptementtousdeuxconsolerunemèrequi  vousadore.  » 
Williams  part,  mais  sans  prendre  le  superbe  présent  que 
lui  destine  Granwel  ;  il  ne  daigne  pas  même  s'informer  si 
cette  somme  l'attend  ounon  ,  cette  démarche  eût  eu  l'ap- 
parence du  doute,  et  ces  braves  et  honnêtes  gens  sont  loin 
d'en  avoir.  Williams  arrive...  Grand  Dieu  !...  il  arrive... 
et  ma  plume  s'arrête,  elle  se  refuse  au  détail  des  horreurs 
qui  attendent  ce  malheureux  amant.  O  furies  de  l'enfer  ! 
accourez,  prêtez-moi  vos  couleuvres  ;  que  ce  soit  de  leurs 
dards  étincelants  que  ma  main  trace  ici  les  horreurs  qui 
me  restent  à  décrire  encore. 

—  O  ma  chère  Henriette,  dit  Granwel,  en  entrant  le 
matin  chez  sa  captive,  avec  l'air  du  bonheur  et  de  la  joie, 
venez  jouir  de  la  surprise  que  j'ai  eu  l'art  de  vous  ménager  ; 
accourez,  chère  miss,  je  n'ai  voulu  vous  montrer  Williams 
qu'au  pied  même  des  autels  où  il  va  recevoir  votre  main... 
suivez-moi,  miss,  il  vous  attend.  —  Lui,  milord...  lui, 
grand  Dieu  !...  Williams...  il  est  à  l'autel...  et  c'est  à  vous 
que  je  le  dois...  O,  milord,  pertnettez-moi  que  je  tombe 
à  vos  genoux...  les  sentiments  que  vous  m'inspirez  l'em- 
portent aujourd'hui  sur  tout  autre...  (Et  Granwel 
troublé...)  —  Non,  miss,  non,  je  ne  peux  pas  jouir  encore 
de  cette  reconnaissance,  c'est  le  dernier  instant  où  elle 
doit  arracher  du  sang  de  mon  coeur  ;  ne  la  montrez  pas, 
miss,  elle  n'a  plus  qu'un  jour  à  m'être  cruelle...  je  la 
savourerai  demain  plusà  l'aise...  pressons-nous,  Henriette, 
ne  faisons  pas  attendre  plus  longtemps  un  homme  qui 
vous  adore  et  qui  brûle  de  vous  être  uni. 

Henriette  s'avance...  elle  est  dans  un  trouble...  dans 
une  agitation...  à  peine  respire-t-elle,  jamais  les  roses  de 
son  teint  ne  furent  plus  brillantes...  Animée  par  l'amour 
et  l'espoir,  cette  chère  fille  se  croit  au  moment  du  bon- 
heur... On  arrive  au  bout  d'une   galerie  immense  que 

20 


306  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

terminait  la  chapelle  du  château...  O  juste  ciel  !  quel 
spectacle  !...  ce  lieu  sacré  était  tendu  de  noir,  et  sur  une 
espèce  de  lit  funèbre  entouré  de  cierges  ardents  reposait 
le  corps  de  Williams  percé  de  treize  poignards,  tous 
encore  dans  les  plaies  sanglantes  qu'ils  venaient  d'en- 
tr'ouvrir.  —  Voilà  ton  amant,  perfide  !  voilà  comme  ma 
vengeance  le  rend  à  tes  indignes  vœux,  dit  Granwel...  — 
Traître  !  s'écrie  Henriette,  en  réunissant  toutes  ses  forces 
pour  ne  pas  succomber  dans  un  moment  aussi  terrible 
pour  elle...  Ah  !  tu  ne  m'as  point  trompée  ;  tous  les  excès 
du  crime  doivent  appartenir  à  ton  âme  féroce,  il  n'y 
aurait  que  la  vertu  qui  m'eût  surprise  dans  elle  ;  laisse- 
moi  mourir  là,  cruel,  c'est  la  dernière  grâce  que  je  te 
demande.  —  Tu  n'obtiendras  pas  cette  faveur  encore,  dit 
Granwel  avec  cette  fermeté  froide,  unique  partage  des 
grands  scélérats...  ma  vengeance  n'est  goûtée  qu'à  demi, 
il  faut  en  assouvir  le  reste;  voilà  l'autel  qui  va  recevoir  vos 
serments  ;  c'est  là  que  je  veux  entendre  de  votre  bouche 
celui  que  vous  allez  me  faire  de  m'appartenir  à  jamais. 

Granwel  veut  être  obéi...  Henriette,  assez  courageuse 
pour  résister  à  cette  crise  épouvantable...  Henriette,  en 
qui  le  désir  de  la  vengeance  réveille  l'énerg  e,  promet  tout 
et  retient  ses  larmes.  —  Miss,  dit  Granwel,  dès  qu'il  est 
satisfait,  croyez  maintenant  à  ce  que  je  vais  vous  dire  : 
tous  mes  sentiments  de  vengeance  sont  éteints,  je  ne 
pense  plus  qu'à  réparer  mes  crimes...  Suivez-moi,  miss, 
quittons  cet  appareil  lugubre,  tout  nous  attend  au  temple  ; 
les  ministres  du  Ciel  et  le  peuple  nous  y  devancent  dès 
longtemps,  venez  y  recevoir  aussitôt  ma  main...  Vous 
accorderez  cette  nuit  aux  premiers  devoirs  de  l'épouse, 
demain  je  vous  ramène  publiquement  à  Londres  et  vous 
rends  à  votre  mère  comme  ma  femme. 

Henriette  jette  des  yeux  égarés  sur  Granwel,  elle  croit 
être  sûre  de  n'être  pas  trompée  cette  fois,  mais  son  coeur 
ulcéré  n'est  plus  susceptible  de  consolation...  ;  déchirée 
parle  désespoir...  dévorée  du  désir  de  la  vengeance,  il 
lui  devient   impossible   d'écouter  d'autres  sentiments... 


LES    CRIMES    DE    l'aMOUR  307 

«  Milord,  dit-elle  avec  la  tranquillité  la  plus  courageuse, 
j'ai  une  si  grande  confiance  à  ce  retour  inattendu  que  je 
suis  prête  à  vous  accorder  de  bonne  grâce  ce  que  vous 
pourriez  obtenir  par  la  force  ;  quoique  le  Ciel  n'ait  pas 
légitimé  notre  union,  je  n'en  remplirai  pas  moins  cette 
nuit  les  devoirs  que  vous  exigez  ;  je  vous  conjure  donc 
de  remettre  la  célébration  à  Londres  ;  j'ai  quelques  répu- 
gnances à  la  faire  ailleurs  que  sous  les  yeux  de  ma  mère. 
Peu  vous  importe,  Granwel,  dès  que  je  vais  de  moi-même 
me  soumettre  à  tous  vos  transports.  » 

Quoique  Granwel  eût  réellement  désiré  devenir  l'époux 
de  cette  fille,  il  ne  voyait  pourtant  qu'avec  une  sorte  de 
joie  maligne  qu'elle  consentait  encore  à  risquer  d'être  sa 
dupe,  et  prévoyant  qu'après  une  nuit  de  jouissance  il 
n'aurait  peut-être  plus  autant  de  délicatesse,  il  consentit 
de  tout  son  cœur  à  ce  qu'elle  voulait.  Tout  fut  calme  le 
reste  du  jour,  on  ne  changea  même  rien  de  la  funèbre 
décoration,  étant  essentiel  que  les  ombres  les  plus  épaisses 
de  la  nuit  présidassent  à  l'inhumation  du  malheureux 
Williams. 

—  Granwel,  dit  miss  Stralson  à  l'instant  de  se  retirer, 
j'implore  une  nouvelle  faveur  :  après  tout  ce  qui  s'est 
passé  ce  matin,  serai-je  la  maîtresse  de  ne  pas  frémir  en 
me  voyant  dans  les  bras  du  meurtrier  de  mon  amant  ? 
Permettez  qu'aucun  jour  n'éclaire  le  lit  où  vous  allez 
recevoir  ma  foi  ;  ne  devez-vous  pas  cet  égard  à  ma  pudeur  ? 
n'ai-je  pas  acquis  par  assez  de  maux  le  droit  d'obtenir  ce 
que  j'implore  ?  —  Ordonnez,  miss,  ordonnez,  répond 
Granwel  ;  il  faudrait  que  je  fusse  bien  injuste  pour  vous 
refuser  de  telles  choses.  Je  conçois  trop  facilement  la  vio- 
lence que  vous  avez  à  vous  faire,  et  je  permets,  de  tout 
mon  cœur,  ce  qui  peut  la  diminuer.  Miss  s'incline  et  rentre 
chez  elle,  pendant  que  Granwel,  enchanté  de  ses  infâmes 
succès^  s'applaudit  en  silence  d'avoir  enfin  triomphé  de  son 
rival;  il  se  couche;  on  emporte  les  flambeaux.  Henriette 
est  prévenue  qu'elle  est  obéie  et  qu'elle  peut,  quand  elle  le 
voudra,  passer  dans  l'appartement  nuptial...  Elle  y  vient, 


'6uS  L  ŒUVRE    DU    MARQUIS    DE    SADE 

elle  était  armée  d'un  poignard  qu'elle  avait  arraché  elle- 
même  du  cœur  de  son  amant...  elle  s'approche...  Sous  le 
prétexte  de  guider  ses  pas,  une  de  ses  mains  s'assure  du 
corps  de  Granwel,  elle  y  plonge  de  l'autre  l'arme  qu'elle 
tient,  et  le  scélérat  roule  à  terre  en  blasphémant  le  Ciel 
et  la  main  qui  le  frappe. 

Henriette  sort  aussitôt  de  cette  chambre;  elle  gagne  en 
tremblant  le  lieu  funèbre  où  repose  Williams  ;  elle  tient 
une  lampe  à  la  main,  de  l'autre  le  poignard  ensanglanté 
dont  elle  vient  de  servir  sa  vengeance...  —  Williams, 
s'écrie-t-elle,  le  crime  nous  désunit,  la  main  de  Dieu  va 
nous  rejoindre...  reçois  mon  âme,  ô  toi  que  j'idolâtrai 
toute  ma  vie,  elle  va  s'anéantir  dans  la  tienne  pour  ne 
s'en  séparer  jamais...  A  ces  mots,  elle  se  frappe  et  tombe 
en  palpitant  sur  ce  corps  froid  que,  par  un  mouvement 
involontaire,  sa  bouche  presse  encore  de  ses  derniers 
baisers. 

Ces  funestes  nouvelles  arrivèrent  bientôt  à  Londres. 
Granwel  y  fut  peu  regretté.  Depuis  longtemps  ses  travers 
l'y  rendaient  odieux.  Gave,  craignant  d'être  mêlé  dans 
cette  terrible  aventure,  passa  sur-le-champ  en  Italie,  et 
la  malheureuse  lady  Stralson  retourna  seule  à  Herreford, 
où  elle  ne  cessa  de  pleurer  les  deux  pertes  qu'elle  venait 
de  faire  jusqu'à  l'instant  où  l'Éternel,  touché  de  ses 
larmes,  daigna  la  rappeler  dans  son  sein  et  la  réunir,  dans 
un  monde  meilleur,  aux  personnes  chéries  et  si  dignes  de 
l'être  que  lui  avaient  enlevées  le  libertinage,  la  vengeance, 
la  cruauté...,  tous  les  crimes  enfin  nés  de  l'abus  des 
richesses,  du  crédit,  et  plus  que  tout  de  l'oubli  des  prin- 
cipes de  l'honnête  homme,  sans  lesquels  ni  nous,  ni  ce 
qui  nous  entoure  ne  peuvent  être  heureux  sur  la  terre. 


ALINE    ET   VALCOUR 


OU     LE 


ROMAN    PHILOSOPHIQUE 

ÉCRIT    A    LA    BASTILLE 
UN    AN    AVANT    LA    RÉVOLUTION    DE    FRANCK 


Histoire  de    Sophie 


On  me  nomme  Sophie,  madame,  dit-elle  en  s'adressant 
à  M"""  de  Blamont,  mais  je  serais  bien  en  peine  de  vous 
rendre  compte  de  ma  naissance,  je  ne  connais  que  mon 
père,  et  j'ignore  les  particularités  qui  ont  pu  me  donner 
le  jour.  Je  fus  élevée  dans  le  village  de  Berseuil,  par  la 
femme  d'un  vigneron  qui  se  nomme  Isabeau  ;  j'allais  la 
joindre  quand  vous  m'avez  trouvée.  Elle  m'a  servi  de 
nourrice  et  m'a  prévenue,  dès  que  je  pus  entendre  raison, 
qu'elle  n'était  point  ma  mère,  et  que  je  n'étais  chez  elle 
qu'en  pension.  Jusqu'à  l'âge  de  treize  ans,  je  n'ai  eu 
d'autre  visite  que  celle  d'un  monsieur  qui  venait  de  Paris, 
le  même,  à  ce  que  dit  Isabeau, -qui  m'avait  apportée  chez 
elle,  et  qu'elle  m'assura  secrètement  être  mon  père.  Rien 
de  plus  simple  et  de  plus  monotone  que  l'histoire  de  mes 
premiers  ans,  jusqu'à  l'époque  fatale  où  l'on  m'arracha 
de  l'asile  de  l'innocence,  pour  me  précipiter,  malgré  moi, 
dans  l'abîme  de  la  débauche  et  du  vice. 

J'allais  atteindre  ma  treizième  année,  lorsque  l'homme 
dont  je  vous  parle  vint  me  trouver  pour  la  dernière  fois 
avec  un  de  ses  amis  du  même  âge  que  lui,  c'est-à-dire 
environ  cinquante  ans.  Ils  firent  retirer  Isabeau  et  m'exa- 
minèrent tous  deux  avec  la  plus  grande  attention.  L'ami  de 
celui  que  je  devais  prendre  pour  mon  père  fit  beaucoup 
d'éloges  de  moi...  j'étais,  selon  lui,  charmante,  faite  à 
peindre...  Flélas  !  c'était  la  première  fois  que  je  l'entendais 


312  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

dire,  je  n'Imaginais  pas  que  ces  dons  de  la  nature  dussent 
devenir  l'origine  de  ma  perte...  qu'ils  dussent  être  la 
cause  de  tous  mes  malheurs  1  L'examen  des  deux  amis 
était  entremêlé  de  légères  caresses  ;  quelquefois  même 
on  s'en  permettait  où  la  décence  n'était  rien  moins  que 
respectée...  ensuite  tous  deux  se  parlaient  bas...  je  les  vis 
même  rire...  Eh  quoi  I  la  gaîté  peut  donc  naître  où  se 
médite  le  crime?  L'âme  peut  donc  s'épanouir  au  milieu 
des  complots  formés  contre  l'innocence  ?  Tristes  effets  de 
la  corruption  1  que  j'étais  loin  d'en  augurer  les  suites  1 
Elles  devaient  être  bien  amères  pour  moi.  On  fit  revenir 
Isabeau... 

—  Nous  allons  vous  enlever  votre  jeune  élève,  dit 
M.  Delcour  (c'est  le  nom  de  celui  qu'on  m'avait  dit  de 
regarder  en  père)  ;  elle  plaît  à  M.  de  Mirville,  dit-il  en 
montrant  son  ami,  il  va  la  conduire  à  sa  femme,  qui  en 
prendra  soin  comme  de  sa  fille... 

Isabeau  se  mit  à  pleurer,  et,  me  jetant  dans  ses  bras 
aussi  chagrine  qu'elle,  nous  mêlâmes  nos  regrets  et  nos 
pleurs... 

—  Ah  !  monsieur,  dit  Isabeau  en  s'adressant  à  M.  de 
Mirville,  c'est  l'innocence  et  la  candeur  mêmes,  je  ne  lui 
connais  nul  défaut...  je  vous  la  recommande,  monsieur, 
je  serais  au  désespoir  s'il  lui  arrivait  quelque  malheur... 

—  Des  malheurs  ?  interrompit  Mirville,  je  ne  vous  la 
prends  que  pour  faire  sa  fortune. 

Isabeau.  —  Que  le  ciel  au  moins  la  préserve  de  la  faire 
aux  dépens  de  son  honneur  1 

Mirville.  —  Que  de  sagesse  dans  la  bonne  nourrice  I 
On  a  bien  raison  de  dire  que  la  vertu  n'est  plus  qu'au 
village. 

Isabeau,  à  M.  Delcour.  —  Mais  vous  m'aviez  dit,  ce  me 
semble,  monsieur,  à  votre  dernière  visite,  que  vous  la 
laisseriez  au  moins  jusqu'à  ce  qu'elle  eût  rempli  ses  pre- 
miers devoirs  de  religion. 

Delcour.  —  De  religion? 

Isabeau.  —  Oui,  monsieur. 


ALINE    ET    VALCOUR  313 


Delcour.  —  Eh  bien  I  est-ce  que  cela  n'est  pas  fait  ? 

IsABEAU.  —  Non,  monsieur,  elle  n'est  pas  encore  assez 
instruite  ;  M.  le  curé  l'a  remise  à  l'année  prochaine. 

De  Mirville.  —  Oh  I  parbleu,  nous  n'attendrons  pour- 
tant pas  jusque-là,  je  l'ai  promise  pour  demain  à  ma 
femme...  et  je  veux...  Ehl  maisi  ne  s'acquîtte-t-on  pas  de 
ces  misères-là  partout  ? 

Delcour.  —  Partout,  et  aussi  bien  chez  nous  qu'ici.  Ne 
croyez-vous  donc  pas,  Isabeau,  qu'il  puisse  être  dans  la 
capitale  d'aussi  bons  directeurs  de  jeunes  filles  que  dans 
votre  village  de  Berseuil  1... 

Puis  se  tournant  vers  moi  : 

—  Sophie,  voudriez-TOus  mettre  des  entraves  à  votre 
fortune?  Quand  il  s'agit  de  la  conclure...  le  plus  petit 
retard... 

—  Hélas  1  monsieur,  interrompis-je  naïvement,  dès  que 
vous  me  parlez  de  fortune,  j'aimerais  mieux  que  vous 
fissiez  celle  d'Isabeau  et  que  vous  me  permissiez  de  ne  la 
jamais  quitter. 

Et  je  me  rejetais  dans  les  bras  de  cette  tendre  mère... 
et  je  l'inondais  de  mes  pleurs... 

—  Va,  mon  enfant,  va,  dit  celle-ci  ;  —  et  me  pressant 
sur  son  sein  :  je  te  remercie  de  ta  bonne  volonté,  mais  tu 
ne  m'appartiens  pas...  obéis  à- ceux  de  qui  tu  dépens,  et 
que  ton  innocence  ne  t'abandonne  jamais.  Si  tu  tombes 
dans  la  disgrâce,  Sophie,  souviens-toi  de  la  bonne  mère 
Isabeau,  tu  trouveras  toujours  un  morceau  de  pain  chez 
elle;  s'il  te  coûte  quelque  peine  à  gagner,  au  moins  tu  le 
mangeras  pur...  il  ne  sera  pas  arrosé  des  larmes  du  regret 
et  du  désespoir.. 

—  Bonne  femme,  en  voilà  assez,  ce  me  semble,  dit  Del- 
cour en  m'arrachant  des  bras  de  ma  nourrice,  cette  scène 
de  pleurs,  toute  pathétique  qu'elle  puisse  être,  met  un 
retard  à  nos  désirs...  Partons... 

On  m'enlève,  on  se  précipite  dans  une  berline  qui  fend 
l'air  et  nous  rend  à  Paris  le  même  soir. 

Si  j'avais  eu  un  peu  plus  d'expérience,  ce  que  je  voyais, 


314  l'œuvre   du   marquis   de   sade 

ce  que  j'entendais,  ce  que  j'éprouvais,  aurait  dû  me  con- 
vaincre, avant  d'arriver,  que  les  devoirs  que  l'on  me  des- 
tinait étaient  bien  différents  de  ceux  que  je  remplissais  à 
Berseuil,  qu'il  entrait  bien  d'autres  projets  que  ceux  de 
servir  une  dame  dans  la  destination  qui  m'attendait,  et 
qu'en  un  mot  cette  innocence  que  me  recommandait  si 
fort  ma  bonne  nourrice  était  bien  près  d'être  oubliée. 
M.  de  Mirville,  à  côté  duquel  j'étais  dans  la  voiture,  me 
mit  bientôt  au  point  de  ne  pouvoir  douter  de  ses  horribles 
intentions  :  l'obscurité  favorisait  ses  entreprises,  ma  sim- 
plicité les  encourageait.  M.  Delcour  s'en  divertissait  et 
l'indécence  était  à  son  comble...  Mes  larmes  coulèrent 
alors  avec  profusion... 

—  Peste  soit  de  l'enfant,  dit  Mirville...  cela  allait  le 
mieux  du  monde...  et  je  croyais  qu'avant  que  nous  fus- 
sions arrivés...  mais  je  n'aime  pas  à  entendre  brailler... 

—  Eh  I  bon,  bon,  répondit  Delcour,  jamais  guerrier 
s'effraya-t-il  du  bruit  de  sa  victoire  ?  Quand  nous  fûmes 
l'autre  jour  chercher  ta  fille,  auprès  de  Chartres,  me  vis- 
tu  m'alarraer  comme  toi  ?  Il  y  eut  pourtant,  comme  ici, 
une  scène  de  larmes...  et  cependant,  avant  que  d'être  à 
Paris,  j'eus  Thonneur  d'être  ton  gendre... 

—  Oh  !  mais  vous,  gens  de  robe,  dit  M.  de  Mirville,  les 
plaintes  vous  excitent;  vous  ressemblez  beaucoup  aux 
chiens  de  chasse,  vous  ne  faites  jamais  si  bien  la  curée 
que  quand  vous  avez  forcé  la  bête.  Jamais  je  ne  vis 
d'âmes  si  dures  que  celles  de  ces  suppôts  de  Bartole* 
Aussi  n'est-ce  pas  pour  rien  qu'on  vous  accuse  d'avaler  le 
gibier  tout  cru  pour  avoir  le  plaisir  de  le  sentir  palpiter 
sous  vos  dents... 

—  Il  est  vrai,  dit  Delcour,  que  les  financiers  sont  soup- 
çonnés d'un  cœur  bien  plus  sensible... 

—  Par  ma  foi,  dit  Mirville,  nous  ne  faisons  mourir  per- 
sonne ;  si  nous  savons  plumer  la  poule,  au  moins  ne 
l'égorgeons-nous  pas.  Notre  réputation  est  mieux  établie 
que  la  vôtre,  et  il  n'y  a  personne  qui,  au  fond,  ne  nous 
appelle  de  bonnes  gens... 


ALINE    ET    VALCOUR  315 

De  pareilles  platitudes,  et  d'autres  propos  que  je  ne 
compris  point,  parce  que  je  ne  les  avais  jamais  entendus, 
mais  qui  me  parurent  encore  plus  affreux,  et  par  les  ex- 
pressions qui  les  entrelaçaient  et  par  l'indignité  des  ac- 
tions dont  Mirville  les  entrecoupait  ;  de  telles  horreurs, 
dis-je,  nous  conduisirent  à  Paris,  et  nous  arrivâmes. 

La  maison  où  nous  descendîmes  n'était  pas  tout  à  fait 
dans  Paris,  j'en  ignorais  la  position  ;  plus  instruite  main- 
tenant, je  puis  vous  dire  qu'elle  était  située  près  de  la 
barrière  des  Gobelins.  Il  était  environ  dix  heures  du  soir 
quand  on  arrêta  dans  la  cour  ;  nous  descendîmes.  —  La 
voiture  fut  renvoyée  et  nous  entrâmes  dans  une  salle  où 
le  souper  paraissait  prêt  à  être  servi.  Une  vieille  femme 
et  une  jeune  fille  de  mon  âge  étaient  les  seules  personnes 
qui  nous  attendaient  ;  et  ce  fut  avec  elles  que  nous  nous 
mîmes  à  table  ;  il  me  fut  facile  de  voir  pendant  le  souper 
que  cette  jeune  fille,  nommée  Rose,  était  à  M.  Delcour 
ce  qu'il  me  parut  que  M.  de  Mirville  désirait  que  je  lui 
fusse.  Quant  à  la  vieille,  elle  était  destinée  à  être  notre 
gouvernante  ;  son  emploi  me  fut  expliqué  tout  de  suite 
et  on  m'apprit  en  même  temps  que  cette  maison  était  celle 
où  je  devais  loger  avec  ma  jeune  compagne,  et  qui  n'était 
autre  que  cette  fille  de  M.  de  Mirville  et  que  M.  Delcour 
et  lui  disaient  avoir  été  dernièrement  chercher  près  de 
Chartres.  Ce  qui  prouve,  madame,  que  ces  deux  messieurs 
s'étaient  réciproquement  donné  leurs  deux  filles  pour 
maîtresses,  sans  que  l'une  de  ces  malheureuses  créatures 
connût  mieux  que  l'autre  la  seconde  partie  des  liens  qui 
les  attachaient  à  ces  deux  pères. 

Vous  me  permettrez  de  taire,  madame,  les  indécents 
détails  de  ce  souper  et  de  l'affreuse  nuit  qui  le  suivit;  un 
autre  salon,  plus  petit  et  plus  artistement  meublé,  fut 
destiné  à  ces  honteuses  circonstances.  Rose  et  M.  Delcour 
y  passèrent  avec  nous;  celle-ci,  déjà  au  fait,  n'opposa  nul 
refus  ;  son  exemple  me  fut  proposé  pour  adoucir  la 
ligueur  des  miens,  et  pour  m'en  faire  sentir  l'inutilité  on 
me  fit  craindre  la  force  si  je  m'avisais  de  les  continuer... 


31G  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

Que  vous  dirais-je,  madame?  Je  frémis...  je  pleurai... 
rien  n'arrêta  ces  monstres,  et  mon  innocence  fut  flétrie. 

Vers  trois  heures  du  matin,  les  deux  amis  se  sépa- 
rèrent; chacun  passa  dans  son  appartement  pour  y  finir 
le  reste  de  la  nuit  et  nous  suivîmes  ceux  qui  nous  étaient 
destinés. 

Là,  M.  de  Mirville  acheva  de  me  dévoiler  mon  sort. 

—  Vous  ne  devez  plus  douter,  me  dit-il  durement,  que 
je  vous  ai  prise  pour  vous  entretenir  ;  votre  état  vient 
d'être  éclairci  de  manière  à  ne  plus  vous  laisser  de  soup- 
çon. Ne  vous  attendez  pourtant  pas  à  une  fortune  bien 
brillante  ni  à  une  vie  très  dissipée;  le  rang  que  monsieur 
et  moi  tenons  dans  le  monde  nous  oblige  à  des  précau- 
tions qui  rendent  votre  solitude  un  devoir.  La  vieille 
femme  que  vous  avez  vue  près  de  Rose  et  qui  doit  égale- 
ment prendre  soin  de  vous  nous  répond  de  votre  conduite 
à  l'une  et  à  l'autre  :  une  incartade...  une  évasion...  serait 
sévèrement  punie,  je  vous  en  préviens  ;  du  reste,  soyez 
avec  moi  honnête,  persévérante  et  douce,  et  si  la  diffé- 
rence de  nos  âges  s'oppose  à  un  sentiment  de  votre  part 
dont  je  suis  médiocrement  envieux,  que,  pour  prix  du 
bien  que  je  vous  ferai,  je  trouve  du  moins  en  vous  toute 
l'obéissance  sur  laquelle  je  devrais  compter  si  vous  étiez 
ma  femme  légitime.  Vous  serez  nourrie,  vêtue,  etc.,  et 
vous  aurez  cent  francs  par  mois  pour  vos  fantaisies  ;  cela 
est  médiocre,  je  le  sais;  mais  à  quoi  vous  servirait  le 
surplus  dans  la  retraite  où  je  suis  forcé  de  vous  tenir  ; 
d'ailleurs,  j'ai  d'autres  arrangements  qui  me  ruinent.  Vous 
n'êtes  pas  ma  seule  pensionnaire...  c'est  ce  qui  fait  que  je 
ne  pourrai  vous  voir  que  trois  fois  par  semaine,  vous 
serez  tranquille  le  reste  du  temps;  vous  vous  distrairez 
ici  avec  Rose  et  la  vieille  Dubois;  l'une  et  l'autre,  dans 
leur  genre,  ont  des  qualités  qui  vous  aideront  à  mener 
une  vie  douce,  et  sans  vous  en  douter,  ma  mie,  vous  finirez 
par  vous  trouver  heureuse. 

Cette  belle  harangue  débitée,  M.  de  Mirville  se  coucha 
et  m'ordonna  de  prendre  place  auprès  de  lui. 


ALINE    ET    VALCOUR  317 


Je  tire  le  rideau  sur  le  reste,  madame,  en  voilà  assez 
pour  vous  faire  voir  quel  était  l'affreux  sort  qui  m'était 
destiné  ;  j'étais  d'autant  plus  malheureuse  qu'il  me  deve- 
nait impossible  de  m'y  soustraire,  puisque  le  seul  être 
qui  eût  de  l'autorité  sur  moi...  mon  père  même,  me  con- 
traignait à  m'y  résoudre  et  me  donna  l'exemple  du 
désordre. 

Les  deux  amis  partirent  à  midi;  je  fis  plus  ample  con- 
naissance avec  ma  gardienne  et  ma  compagne  ;  les  circons- 
tances de  la  vie  de  Rose  ne  difléraient  en  rien  de  celles  de 
la  mienne  ;  elle  avait  six  mois  de  plus  que  moi.  Elle  avait, 
comme  moi,  passé  sa  vie  dans  un  village,  élevée  par  sa 
nourrice,  et  n'était  à  Paris  que  depuis  trois  jours  ;  mais  la 
distance  énorme  du  caractère  de  cette  fille  au  mien  s'est 
toujours  opposée  à  ce  que  je  fisse  aucune  liaison  avec  elle  ; 
étourdie,  sans  cœur,  sans  délicatesse,  n'ayant  aucune  sorte 
de  principes,  la  candeur  et  la  modestie  que  j'avais  reçues 
de  la  nature  s'arrangeaient  mal  avec  tant  d'indécence  et 
de  vivacité;  j'étais  obligée  de  vivre  avec  elle,  les  liens  de 
l'infortune  nous  unirent,  mais  jamais  ceux  de  l'amitié. 

Pour  la  Dubois,  elle  avait  les  vices  de  son  état  et  de  son 
âge  :  impérieuse,  tracassière,  méchante,  aimant  beaucoup 
plus  ma  compagne  que  moi  ;  il  n'y  avait  rien  là,  comme 
vous  voyez,  qui  dût  m'attacher  fort  à  elle,  et  le  temps  que 
j'ai  été  dans  cette  maison  je  l'ai  presque  entièrement  passé 
dans  ma  chambre,  livrée  à  la  lecture  que  j'aime  beaucoup 
et  dont  j'ai  pu  faire  aisément  mon  occupation,  moyennant 
l'ordre  que  M.  de  Mirville  avait  donné  de  ne  jamais  me 
laisser  manquer  de  livres. 

Rien  de  plus  réglé  que  notre  vie  ;  nous  nous  promenions 
à  volonté  dans  un  fort  beau  jardin,  mais  nous  ne  sortions 
jamais  de  son  enceinte;  trois  fois  par  semaine,  les  deux 
amis,  qui  ne  paraissaient  jamais  qu'alors,  se  réunissaient, 
soupaient  avec  nous,  se  livraientà  leurs  plaisirs  l'un  devant 
l'autre  deux  ou  trois  heures  de  l'après-midi  et  allaient,  de 
là,  finir  le  reste  de  la  nuit  chacun  avec  la  sienne,  dans  son 
appartement,  qui  devenait  le  nôtre  le  reste  du  temps... 


318  l'œuvre    du    marquis    de    SADE 

—  Quelle  indécence  !  interrompit  M"*  de  Blamont...  Eh 
quoi  1  les  pères  aux  yeux  de  leurs  filles  ! 

—  Ma  chère  amie,  dit  M""*  de  Senneval,  n'approfondis- 
sons pas  ce  gouffre  d'horreur,  cette  infortunée  nous  appren- 
drait peut-être  des  atrocités  d'un  bien  autre  genre. 

—  Que  savez-vous  s'il  n'est  pas  essentiel  que  nous  le  sa- 
chions ?  dit  M""'  de  Blamont...  Mademoiselle,  continua  en 
rougissant  cette  femme  vraiment  honnête  et  respectable,  je 
ne  sais  comment  vous  exposer  ma  question...  mais  n'est-il 
jamais  arrivé  pis  ? 

Et  comme  elle  vit  que  Sophie  ne  la  comprenait  point, 
elle  me  chargea  de  lui  expliquer  bas  ce  qu'elle  voulait  dire. 

—  Une  sorte  de  jalousie,  dominant  l'un  et  l'autre  ami,  est 
peut-être  le  seul  frein  qui  les  ait  contenus  sur  ce  que  vous 
voulez  dire,  madame,  reprit  Sophie  ;  au  moins  ne  dois-je 
supposer  que  ce  sentiment  pour  cause  d'une  retenue...  qui 
dans  de  telles  âmes,  n'eut  sûrement  jamais  la  vertu  pour 
principe.  Il  est  mal  de  juger  ainsi  son  prochain  sans 
preuves,  je  le  sais,  mais  d'autres  écarts...  tant  d'autres  tur- 
pitudes ont  si  bien  su  me  convaincre  de  la  dépravation  de 
mœurs  de  ces  deux  amis  que  je  ne  dois  assurément  attri- 
buer leur  sagesse  dans  ce  que  vous  voulez  dire  qu'à  un  sen- 
timent plus  impérieux  que  leur  débauche  ;  or,  je  n'en  ai 
point  vu  qui  l'emportât  sur  leur  jalousie. 

—  Elleest  difficile  à  entendre  avec  cette  communauté  de 
plaisir  dont  vous  nous  parlez,  dit  M™^  de  Senneval. 

—  Et  surtout  avec  ces  autres  pensionnaires  dont  M.  de 
Mirville  convenait,  ajouta  M""*  de  Blamont. 

—  Je  l'avoue,  mesdames,  reprit  Sophie,  peut-être  est-ce 
ici  un  de  ces  cas  où  le  choc  violent  de  deux  passions  ne 
laisse  triompher  que  la  plus  vive  ;  mais  ce  qu'il  y  a  de  bien 
sûr,  c'est  que  le  désir  de  conserver  chacun  leur  bien,  désir 
né  de  leur  jalousie,  trop  reconnue  pour  en  douter,  l'em- 
porta toujours  dans  leur  cœur  et  les  empêcha  d'exécuter... 
des  horreurs...  dont  ma  compagne,  je  le  sais,  n'eût  fait  que 
rire  et  qui  m'eussent  paru  plus  afïreuses  que  la  mort  même. 

—  Poursuivez,    dit  M"'  de  Blamont,  et  ne  trouvez  pas 


Al.ivrî    F.T    VAIXOUR  319 


mauvais  que  l'intérêt  que  vous  m*avez  inspiré  m'ait  fait 
frémir  pour  vous. 

—  Jusqu'à  l'événement  qui  m'a  valu  votre  protection, 
continua  Sophie  en  s'adressant  toujours  à  M""^  de  Blamont,  f 
il  me  reste  fort  peu  de  chose  à  vous  apprendre.  Depuis  que 
j'étais  dans  cette  maison,  mes  appointements  m'étaient 
payés  avec  la  plus  grande  exactitude,  et  n'ayant  aucun 
motif  de  dépense,  je  les  économisais  dans  la  vue  de  trouver 
peut-être  un  jour  l'occasion  de  les  faire  tenir  à  ma  bonne 
Isabeau,  dont  le  souvenir  m'occupait  sans  cesse.  J'osai 
communiquer  cette  intention  à  M.  de  Mirville,  ne  doutant 
point  qu'il  ne  me  procurât  lui-même  la  manière  d'exécuter 
l'action  que  je  méditais...  Innocente  !  Où  allais-je  supposer 
la  compassion  ?  Habita-t-elle  jamais  dans  le  sein  du  vice 
et  du  libertinage  ? 

—  Il  vous  faut  oublier  tous  ces  sentiments  villageois, 
me  répondit  brutalement  M.  de  Mirville,  cette  femme  a 
été  beaucoup  trop  payée  des  petits  soins  qu'elle  a  eus  de 
vous  ;  vous  ne  lui  devez  plus  rien. 

—  Et  ma  reconnaissance,  monsieur,  ce  sentiment  si 
doux  à  nourrir  dans  soi,  si  délicieux  à  faire  éclater? 

—  Bon,  bon,  chimère  que  toutes  ces  reconnaissances-là. 
Jj  n'ai  jamais  vu  qu'on  en  retirât  quelque  chose  et  je 
n'aime  à  nourrir  que  les  sentiments  qui  rapportent.  Ne 
parlons  plus  de  cela,  ou,  puisque  vous  avez  trop  d'argent, 
je  cesserai  de  vous  en  donner  davantage. 

Rejetée  de  l'un,  je  voulus  recourir  à  l'autre,  et  je  parlai 
de  mon  projet  à  M.  Delcour.  Il  le  désapprouva  plus  dure- 
ment encore  :  il  me  dit  qu'à  la  place  de  M.  de  Mirville  il 
ne  me  donnerait  pas  un  sou,  puisque  je  ne  songeais  qu'à 
jeter  mon  argent  par  la  fenêtre.  Il  me  fallut  renoncer  à 
cette  bonne  œuvre,  faute  de  moyens  pour  l'accomplir. 

Mais  avant  que  d'en  venir  à  ce  qui  donna  lieu  à  la  mal- 
heureuse catastrophe  de  mon  histoire,  il  faut  que  vous 
sachiez,  madame,  que  les  deux  pères  s'étaient  plus  d'une 
fois,  devant  nous,  cédé  leur  autorité  sur  leurs  filles,  en  se 
priant  réciproquement  de  ne  point  les  ménager  quand 


320 


L  ŒUVRE   DU    MARQUIS    DE    SADE 


elles  se  donneraient  des  torts,  et  cela  pour  nous  mieux 
inspirer  la  retenue,  la  soumission  et  la  crainte  dont  ils 
voulaient  nous  composer  des  chaînes;  or,  je  vous  laisse  à 
penser  si  tous  deux  abusaient  de  cette  autorité  respective  ; 
M.  de  Mirville,  extraordinairement  brutal,  me  traitait 
surtout  avec  une  dureté  inouïe,  au  plus  léger  caprice  de 
son  imagination;  et  quoiqu'il  agît  devant  M.  Delcour, 
celui-ci  ne  prenait  pas  plus  ma  défense  que  Mirville  ne 
prenait  celle  de  sa  fille  quand  Delcour  la  maltraitait  de 
même,  ce  qui  arrivait  tout  aussi  souvent.  Cependant, 
madame,  il  faut  vous  l'avouer  :  entièrement  coupable, 
entièrement  complice  du  malheureux  commerce  où  j'étais 
entraînée,  la  nature  trahit  et  mon  devoir  et  mes  senti- 
ments, et,  pour  me  punir  davantage,  elle  voulut  faire 
éclore  dans  mon  sein  un  gage  de  mon  déshonneur.  Ce  fut 
à  peu  près  vers  ce  temps  que  ma  compagne,  impatientée 
de  la  vie  qu'elle  menait,  m'avoua  qu'elle  méditait  une 
évasion. 

—  Je  ne  veux  pas  l'entreprendre  seule,  me  dit-elle  un 
jour,  j'ai  trouvé  des  moyens  d'intéresser  le  fils  du  jardi- 
nier... Il  est  mon  amant...  il  m'offre  de  me  rendre  libre; 
tu  es  la  maîtresse  de  partager  notre  sort...  peut-être 
vaudrait-il  mieux  pour  toi  d'attendre  après  tes  couches... 
je  n'en  agirai  pas  moins  pour  ta  délivrance,  je  te  ména- 
gerai un  ami,  il  viendra  te  tirer  d'ici,  et  nous  nous  réuni- 
rons, si  tu  le  veux. 

Ce  dernier  plan  de  liaison  ne  me  convenait  guère,  et  si 
je  désirais  ma  liberté,  c'était  pour  mener  un  genre  de  vie 
bien  difFérent  de  celui  qu'allait  embrasser  ma  compagne. 
J'acceptai  néanmoins  ses  offres,  je  convins  avec  elle  qu'il 
valait  mieux  que  je  n'exécutasse  cette  fuite  qu'après  mes 
couches;  je  la  priai  de  ne  pas  m'oublier  et  de  disposer 
tout  pour  ce  moment.  Cependant,  quelque  pressée  qu'elle 
fût  elle-même,  les  préparatifs  de  son  projet  exigeaient 
des  retards,  et  tout  ne  put  être  arrangé  qu'environ  deux 
mois  avant  la  fin  de  mon  terme.  L'instant  était  venu,  elle 
allait  s'évader,  lorsqu'un  jour,  la  veille  de  celui  qu'elle 


ALINE    ET    VALCOUU  1521 


avait  choisi  pour  son  départ  et  la  veille  également  de  celui 
où  j'ai  eu  le  bonheur  de  vous  rencontrer,  pendant  qu'elle 
montait  dans  sa  chambre  pour  aller  chercher  quelque 
argent  destiné  au  jardinier,  qui  devait  lui  faire  trouver 
un  appartement  tout  prêt,  elle  me  pria  de  rester  avec  ce 
jeune  homme,  qui,  pressé  de  sortir,  paraissait  ne  vouloir 
point  s'arrêter,  et  de  l'engager  d'attendre  une  minute... 
Fatale  époque  de  mon  infortune  !  ou  plutôt  de  mon 
honneur,  puisque  cette  même  circonstance  fut  celle  qui 
m'enleva  de  ce  goufïre  ;  mon  sort  voulut  qu'il  arrivât  pour 
lors  ce  qui  n'était  jamais  arrivé  depuis  trois  ans  :  M.  de 
Mirville  entra  seul  et  se  trouva  sur  moi  avant  que  j'eusse 
le  temps  de  repousser  le  jeune  homme  pour  le  soustraire 
à  ses  regards.  Il  s'évada  cependant  fort  vite,  mais  ce  ne 
fut  pas  sans  être  vu.  Rien  ne  peut  rendre  l'accès  de  colère 
dans  lequel  Mirville  tomba  sur-le-champ  ;  sa  canne  fut  la 
première  arme  dont  il  se  servit,  et  sans  égard  pour  ma 
situation,  sans  approfondir  si  j'étais  coupable  ou  non,  il 
m'accable  d'outrages,  me  traîne  au  travers  de  la  chambre 
par  les  cheveux,  me  menace  de  fouler  à  ses  pieds  le  fruit 
que  je  porte  dans  mon  sein  et  qu'il  ne  voit  plus  que  comme 
témoignage  de  sa  honte.  J'allais  enfin  expirer  sous  les 
coups  dont  je  suis  encore  toute  meurtrie  si  la  Dubois  n'était 
accourue  et  ne  m'eût  arrachée  desesm.ains.  Alors  sa  rage 
devint  plus  froide... 

—  Je  ne  l'en  punirai  pas  moins  cruellement,  dit-il... 
Qu'on  ferme  les  portes...  que  personne  n'entre  et  que 
cette  prostituée  monte  dans  sa  chambre... 

Rose,  qui  avait  tout  entendu,  fort  contente  d'échapper, 
par  cette  méprise,  à  ce  qu'elle  méritait  seule,  se  gardait 
bien  de  dire  un  mot,  et  la  foudre  n'éclata  que  sur  moi... 
Je  fus  bientôt  suivie  de  mon  tyran;  ses  yeux  étincelaient 
de  mille  sentiments  divers,  parmi  lesquels  je  crus  en 
démêler  de  plus  terribles  que  ceux  de  la  colère,  et  dont 
les  impressions,  en  disloquant  les  muscles  de  son  odieuse 
physionomie,  me  le  firent  paraître  encore  plus  afireux... 
Oh  !  madame,  comment  vous  rendre  les  nouvelles  infa- 

21 


322  l'œuvre  du  mauquis  desade 

mies  dont  je  devins  victime  !  elles  outragent  ensemble  et 
la  nature  et  la  pudeur,  je  ne  pourrai  jamais  vous  les 
peindre...  Il  m'ordonne  de  quitter  mes  vêtements...  je  me 
jette  à  ses  pieds,  je  lui  jure  vingt  fois  mon  innocence, 
j'essaie  de  l'attendrir  par  ce  funeste  fruit  de  son  indigne 
amour;  l'infortuné,  agitant  mon  sein  de  ses  palpitations, 
semblait  déjà  se  courber  sur  les  genoux  de  son  père...  on 
eût  dit  qu'il  implorait  ma  grâce...  Mon  état  ne  toucha 
point  Mirville,  il  y  trouvait,  prétendait-il,  une  conviction 
de  plus  à  l'infidélité  qu'il  soupçonnait  ;  tout  ce  que  j'allé- 
guais n'était  qu'imposture,  il  était  sûr  de  son  fait,  il  avait 
vu,  rien  ne  pouvait  lui  en  imposer...  Je  me  mis  donc  dans 
l'état  qu'il  désirait  :  dès  que  j'y  fus,  des  liens  barbares  lui 
répondirent  de  ma  contenance... 

Je  fus  traitée  avec  cette  sorte  d'ignominie  scandaleuse 
que  le  pédantisme  se  permet  sur  l'enfance...  Mais  avec 
cruauté...  avec  une  rigueur...  en  fin,  je  pâlis...  Je  chancelai 
sous  mes  liens...  Mes  yeux  se  fermèrent,  j'ignore  les  suites 
de  sa  barbarie...  Je  ne  retrouvai  l'usage  de  mes  sens  que 
dans  les  bras  de  la  Dubois...  Mon  bourreau  arpentait  la 
chambre  à  grands  pas,  il  diligentait  les  soins  qu'on  me 
donnait...  non  par  pitié...  le  monstre...  mais  pour  être 
plus  vite  débarrassé  de  moi... 

—  Allons,  s'écria-t-il,  est-elle  prête  ? 

En  me  voyant  encore  aussi  nue    qu'il  m'avait  mise  : 

—  Hhabillez-la,  rhabillez-la  donc,  madame,  et  qu'elle 
disparaisse... 

Il  me  demande  mes  clefs,  reprend  tout  ce  que  je  tiens 
de  lui,  et  me  donnant  deux  écus  : 

—  Tenez,  me  dit-il,  voilà  plus  qu'il  n'en  faut  pour  vous 
conduire  chez  une  de  ces  femmes  publiques  dont  la  ville 
est  remplie  et  qui  recevra,  sans  doute,  avec  empressement 
une  créature  capable  de  la  conduite  que  vous  avez  tenue 
chez  moi... 

—  Oh  !  monsieur,  répondis-je  en  larmes,  ne  pouvant 
tenir  à  ce  dernier  avilissement,  je  n'ai  jamais  lait  qu'une 
faute,  et  c'est   vous  seul  qui   me  l'avez  fait  commettre. 


ALINE    ET    VALCOUR  323 


Jugez  mon  repentir  par  mes  malheurs,  et  ne  m'outragez 
pas  dans  l'infortune. 

A  ces  mots  qui  devaient  l'attendrir,  si  l'âme  des  tyrans 
s'ouvrait  à  la  pitié,  si  le  crime  qui  la  corrompt  ne  la  fer- 
mait pas  toujours  aux  cris  de  l'innocence,  il  me  saisit  par 
le  bras,  m'entraîne  à  l'extrémité  de  la  maison  et  me  jette 
dans  une  rue  détournée  qui  aboutissait  à  l'une  des  portes 
du  jardin...  Que  votre  âme  sensible  conçoive  ma  situation, 
madame  :  seule  à  l'entrée  de  la  nuit,  près  d'une  ville 
absolument  inconnue  de  moi,  dans  l'état  où  je  me  trou- 
vais, ayant  à  peine  de  quoi  me  conduire,  déchirée,  blessée 
de  toutes  parts,  n'ayant  pas  même  la  ressource  des  larmes, 
hélas  !  je  n'en  pouvais  répandre. 

Ne  sachant  où  porter  mes  pas,  je  me  jetai  sur  le  seuil 
de  cette  porte  qu'on  venait  de  refermer  sur  moi...  Je  m'y 
précipitai  sur  les  traces  mêmes  de  mon  sang,  résolue  d'y 
passer  la  nuit.  —  Le  barbare,  me  disais-je,  il  ne  m'enviera 
pas  l'air  que  j'ai  le  malheur  de  respirer  encore...  Il  ne 
m'ôtera  pas  l'abri  des  bêtes,  et  le  ciel  prendra  pitié  de  mes 
maux,  m'y  fera  peut-être  mourir  en  paix.  Un  moment,  je 
me  crus  perdue  :  j'entendis  passer  près  de  moi...  était-ce 
lui  qui  me  faisait  chercher?  Voulait-il  achever  son  crime, 
voulait-il  enlever  un  reste  de  vie  que  je  détestais  ?  ou  le 
remords  enfin,  dans  son  âme  'de  boue,  y  rappelait-il  un 
instant  la  pitié?  Quoi  qu'il  en  fût,  on  me  dépassa  fort 
vite;  le  jour  vint,  je  me  levai  et  me  déterminai  sur-le- 
champ  à  aller  regagner  l'habitation  de  ma  chère  Isabeau, 
bien  sûre  qu'elle  ne  me  refuserait  pas  Pasile  dont  elle 
m'avait  toujours  flattée...  Je  partis  donc...  et  j'en  étais  à 
mon  quatrième  jour  de  marche,  me  traînant  comme  je 
pouvais,  moulue  de  coups,  palpitant  de  crainte,  fatiguée 
du  fardeau  de  mon  sein,  n'osant  presque  point  prendre  de 
nourriture,  de  peur  que  le  peu  d'argent  que  j'avais  ne  me 
conduisît  point  à  Berseuil  ;  je  m'en  croyais  près,  lorsque 
je  me  suis  perdue  et  que  les  douleurs  m'ont  arrêtée.  C'est 
là  que  j'ai  eu  le  bonheur  de  rencontrer  monsieur,  dit 
Sophie,  en  me  désignant,  et,  quelque  atlVeuse  que  soit  ma 


324  i.'œuvhe  du  marquis  de  sade 

situation,  poursuivit-elle  en  fixant  M""^  de  Blamont,  je  la 
regarde  comme  une  grâce  du  ciel,  puisqu'elle  m'assure 
l'appui  d'une  dame  dont  la  pitié  me  secourt  et  dont  les 
bontés  me  feront  retrouver  celle  que  j'appelle  ma  mère. 
Je  suis  jeune,  j'ose  ajouter  que  je  suis  sage  ;  si  j'ai  fait  une 
faute,  Dieu  m'est  témoin  que  c'est  malgré  moi...  Je  la 
réparerai...  je  la  pleurerai  toute  ma  vie...  j'aiderai  ma 
bonne  Isabeau  dans  son  ménage,  et  si  je  n'ai  pas  une 
aisance  semblable  à  celle  que  m'avait  procurée  le  crime, 
je  trouverai  du  moins  de  la  tranquillité  et  n'y  rencontrerai 
point  le  remords. 


FIN 


TABLE    DES    MATIÈRES 


Cages 

Introduction 1 

Essai  bibliographique 57 

ZoLOÉ  : 

Portrait  de  Joséphine 71 

Mariage  de  Bonaparte  et  de  Joséphine 73 

Les  desseins  de  Bonaparte 75 

Justine  : 

Inutilité  de  la  vertu 79 

Justine  chez  M.  Dubourg <S1 

La  répression  du  crime  diminue  le  bonheur  social  ...  S6 

Histoire  de  Julietie  : 

Le  premier  Ministre  :  M.  de  Saint-Fond 93 

Julietie  et  le  Ministre  concluent  un  pacte 97 

Une  victime  du  premier  Ministre lO'i 

Le  système  politique  de  Saint-Kond 10(5 

Sur  la  religion 110 

Juliette  à  Florence 113 

Exemples  tirés  des  mœurs  de  toutes  les  nations   ....  119 
Episodes   intéressants    de    la    vie    de    l'opulent   scélérat 

Noirceuil 127 

Chez  rOgre 129 

En  Italie 132 

A  la  cour  de  l'Impératrice  Catherine 137 

Dans  un  asile  de  fous 141 

A  Naples 144 

Retour  à  Paris 147 

La  Philosophie  dans  le  Boldoir  ; 

Portrait  de  Dolmancé 153 


32(i  l'œuvre  du  marquis  de  sade 

l'aguï. 

Portrait  d'Eugénie 157 

La  IJeligion,  la  Charité,  l'Adultère 161 

L'Inceste,  le  Meurtre  .        .        182 

La   Sodomie,  l'Amour,  l'Amitié,  la   Méconnaissance,   les 

Lois 18(5 

Français,   encore   un    ctl'ort,   si    vous   voulez  être    Répu- 
blicains      197 

Les  Crimes  de  l'Amour  : 
Miss  Henriette  Stralson  ou  les  elTets  du  désespoir.  .    .    .        257 

Aline  et  Valcour 
Histoire  de  Sophie 311 


Saint-Amand  (Cher).  —  Inii>rinierie  R.  Bussière.